jeudi 24 mars 2011

Ma part du gâteau ou pourquoi il faut brûler les méchants traders

Je suis allé voir hier soir le nouveau film de Cédric Klapisch, Ma part du gâteau. Ce film relate l'histoire d'une femme, prénommée France, qui, suite à la fermeture de l'usine où elle travaillait, s'est retrouvée au chômage comme ses 1200 collègues. France va ensuite devenir, par hasard et sans le savoir, la femme de ménage de Steve, le trader qui est à l'origine de la fermeture de son usine.

C'est un sujet extrêmement intéressant qui rejoint un peu ce que dit Paul Seabright dans son excellent livre The Company of Strangers. Celui-ci met en évidence la spécificité du risque économique dans les sociétés à économie de marché : un individu à l'autre bout du monde que je ne connais pas, qui ne me connait pas et qui ne me veut aucun mal à moi en particulier, peut détruire mon emploi par exemple, s'il se met à faire la même chose que moi mais plus efficacement ou à un coût moindre. Ou alors si un client important de mon entreprise décide de changer de fournisseur, mon entreprise peut faire faillite bien que ce ne fut pas dans l'intention du client.

Le cas d'une usine qui ferme à cause de ce qui se passe dans la boîte noire de la finance est un exemple pertinent de risque économique. Il y a beaucoup à dire sur ce sujet tant le rôle de la finance en économie et de ses dérives est complexe à analyser.

Dans le film, Klapisch nous propose une interprétation économie bisounours de ce problème. En fait, si tout ça est arrivé, c'est parce que Steve (le trader), il est méchaaaaaaaaaaannnnnt !!!!! En 1h49, Klapisch nous fait le portrait d'un homme cupide, qui se désintéresse complètement de son fils, qui dépense des sommes folles pour draguer une mannequin qu'il jettera comme un mouchoir usagé après l'avoir forcée à coucher avec lui, qui a trompé la seule femme qu'il a vraiment aimé, qui accueille sa nouvelle femme de ménage comme une sous-merde et qui rigole lorsqu'il découvre qu'elle a été licenciée de son job précédent à cause de lui. Ajoutons à cela que le film introduit moult personnages appartenant au milieu de la finance en sous-entendant qu'ils sont encore pires que notre trader.

Au final, on a l'impression que le message du film c'est "brûlons les méchants traders et tout ira mieux", ce qui correspond plus ou moins à la scène finale où Steve se retrouve face-à-face avec les 1200 personnes qu'il a fait licencier (je vous laisse imaginer le dénouement).

Ce que je reproche à ce film, c'est de faire croire au spectateur que le problème de la finance vient du fait que les gens qui peuplent ce milieu sont méchants. C'est une approche extrêmement naïve du problème qui est certes confortable intellectuellement (car ça nous évite d'avoir à étudier les vrais problèmes de la finance) mais qui élude tout questionnement lié au fonctionnement de nos économies et au "système" de manière générale.

En fait, je pense surtout qu'on aurait pu faire exactement le même film avec un trader gentil, ce qui aurait été beaucoup plus subtil. Que dire d'une foule en colère qui veut tabasser un mec gentil mais qui, à cause de son boulot, est responsable de leur malheur ? On aurait au moins atteint le degré 1 de la complexité dans les relations humaines au sein des sociétés modernes. C'est du gâchis selon moi.



7 commentaires:

  1. Les Cahiers du Cinéma font une démolition jouissive de la démagogie de Klapisch :

    "Pamphlétaire improvisé et bien naïf dialecticien, il se contente de juxtaposer les deux phénomènes de société de l'année 2008 (les Ch'tis vs Jérôme Kerviel) sans connaître aucun des deux mondes qu'il prétend dépeindre"
    "Il s'agit carrément de transformer la sociologie de comptoir en allégorie du pays réglant son compte à la dérégulation économique"
    "D'un réalisateur qui veut nous faire partager sa conscience de gauche, nous ne voyons que l'inconsciente gaucherie de l'écriture"

    Du coup ce soir je vais voir World Invasion : Battle Los Angeles. Ce sera sûrement beaucoup mieux.

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  2. Je suis en grande partie d'accord avec vous, mais d'un autre coté j'arrive pas à m'enlever de la tête que même dans un système totalement pourri si y'a personne pour faire le boulot il ne sera pas fait.....
    Bisounours inside

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  3. Dans le meme genre de scenario je vous conseille vivement "Louise Michelle" de Kerven et Delepine. L'usine de Yolande Moreau ferme et les ouvrières décident d'utiliser leurs primes pour faire buter leur patron. Mais au dessus du patron il y a toujours un autre patron ou un actionnaire. Ça montre bien le cote déshumanisé de la finance: on est arrives a un point ou les acteurs du marché ne se connaissent plus, les institutions informelles sur lesquelles le marché devrait s'appuyer pour fonctionner ne marchent donc plus. Le système n'a plus de garde fous et le prolétariat n'arrive même plus a discerner son ennemi. Un très bon film en somme.

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  4. Méchants ?

    Bah : juste cupides, et issus d'un processus compétitif très farouche. Le genre de processus de sélection qu'on voit bien pour légionnaires, les maffieux, les politiciens. Not your average, well, whatever

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  5. D'ailleurs, il est trader ou banquier d'affaires?

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  6. Ne pas mélanger le cinéma (la référence aux extrêmes, les clichés, l'improbable rencontre) avec la réalité économique (un type normal fait son métier avec normalité même si ce métier impose de faire rater un élève ou de mettre au chômage un autre type).

    Je n'ai pas vu le film mais de l'avis des experts, il a été démonté par les bobos parisiens qui tout en détestant les traders (qui sont souvent des beaufs car ils doivent gagner de l'argent en costard et ne pensent qu'à frimer) n'acceptent pas la possibilité de cotoyer et de comprendre son opposé (l'autre beauf, celui qui est un raté, mais à qui on ne peut en vouloir car il est victime). En clair, ils n'ont pas accepté la possibilité de la rencontre et démonte même le coeur du film.

    J'irai le voir pour m'en faire ma propre opinion.

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  7. Ce que les traders font, ils le font essentiellement par cupidité.

    On a beau dire que le système est comme ça, mais avant d'en arriver là ils ont eu d'autres choix ; au final, ils ont choisi le rôle du trader vénal, qui ne voit pas plus loin que son bonus de fin d'année, même s'il doit spéculer sur la bouffe des pays du tiers monde pour le faire gonfler.

    Comme dit zion008, "même dans un système totalement pourri, si y'a personne pour faire le boulot il ne sera pas fait". Donc je suis assez perplexe sur le fait de les victimiser.

    Donc oui, mon opinion restera que les traders sont pourris, et, même si le trait est un peu gros, ce film dit la vérité.

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