samedi 30 octobre 2010

Escroquerie des banques et animisme économique

Un ami a attiré mon attention sur un article du Monde qui dévoile une escroquerie à grande échelle organisée par les banques dans le cadre des crédit hypothécaires. Sans rentrer dans les détails, les banques auraient produit des documents juridiquement sans valeur pour attester des hypothèques.pour "revendre en douce à des investisseurs des tonnes d'hypothèques frauduleuses (qui contenaient de fausses informations sur l'emprunteur, ou qui ne respectaient pas certaines conditions de base)".

L'auteur de l'article adopte un ton indigné, ce qui est tout à fait justifié si l'information est exacte. Mais il conclut son article avec une affirmation complètement à côté de la plaque : 
"Une telle incompétence, couplée à une intention criminelle, ne mérite qu'une chose : qu'on laisse ces banques faire faillite - de façon ordonnée - pour de bon. C'est d'ailleurs ce qu'on aurait dû faire il y a deux ans."
Cette affirmation relève de ce que j'appellerai désormais "l'animisme économique" par analogie avec cette croyance qui dote des éléments inanimés d'une âme et d'une volonté. Ici, le raisonnement est simple : les banques ont été méchantes, il faut donc punir les banques. De la même manière que nous hurlons sur nos ordinateurs quand ils plantent ou que nous frappons nos meubles quand nous nous cognons l'orteil, nous devons laisser faire faillite ces banques qui nous ont fait tant de mal. Dans notre monde rationnel occidental, "les banques" n'ont pas de conscience. Il est donc impossible de les punir. On ne peut agir que sur les individus qui sont à l'origine de l'escroquerie.

Ca me rappelle une remarque extrêmement pertinente de Bernard Salanié qui disait "Il n'y a pas d'impôt sur les entreprises, il n'y a que des impôts sur les individus". Ce qu'il voulait dire par là, c'est qu'au final, ce ne sont jamais les entreprises qui sont taxées, mais les individus : soit les actionnaires devront réduire leurs profits pour payer la taxe, soit les salaires devront être diminués ou certains salariés devront être licenciés, soit les prix vont augmenter, soit les fournisseurs devront accepter une baisse de tarif, etc. L'entreprise en elle-même est une entité abstraite et inanimée, il n'y a que les individus - consommateurs, salariés, patrons... - qui subissent les conséquences de ce qu'il se passe dans l'entreprise.

Si on force la fermeture d'une banque, on punit à la fois les actionnaires, les consommateurs, les salariés et un grand nombre d'autres acteurs qui n'ont rien à voir avec l'escroquerie dénoncée. La seule chose à faire est d'identifier les auteurs de l'escroquerie et de les traîner en justice.


mercredi 20 octobre 2010

Politiques éducatives et fainéantise des étudiants

Dans le cadre de la réforme du lycée, les établissements sont supposés se mettre en quatre pour aider les étudiants en difficulté : tutorat, stages de remise à niveau, "accompagnement personnalisé"... Parmi les nombreuses questions qui envahissent le débat public, il y en a une dont la réponse est loin d'être évidente : comment les étudiants vont-ils réagir si les établissements scolaires les aident davantage ? Vont-ils saisir cette opportunité et travailler plus ? Vont-ils au contraire profiter de l'aide qui leur est fournie pour travailler un peu moins ?

Les économistes sont bien habitués à cette question puisqu'elle a une formulation très simple dans le vocabulaire de la théorie des jeux. Imaginons la confrontation des deux acteurs qui nous occupent : l'étudiant et le lycée. L'étudiant aimerait bien obtenir les meilleurs résultats possibles avec un effort minimum. Le lycée aimerait bien que l'étudiant réussisse le mieux possible tout en minimisant les coûts. Les deux acteurs ont donc un objectif commun, mais doivent partager l'effort.

Dans ce modèle simple, que se passe-t-il lorsque le lycée accroît son "effort", par exemple en instaurant un système coûteux de tutorat ? Est-ce que l'étudiant va travailler plus ou va travailler moins ? La réponse est : on ne peut pas savoir a priori. Si les mesures prises par le lycée accroissent l'efficacité du travail de l'étudiant, celui-ci va travailler plus. En revanche, si les efforts fournis par le lycée tendent à "remplacer" une partie du travail de l'étudiant, celui-ci sera tenté de travailler moins. Théoriquement, on ne peut pas savoir. La seule solution consiste à mener une étude empirique.

C'est ce qu'on fait trois chercheurs à partir de données sur des étudiants britanniques. Ils découvrent que plus les écoles et les enseignants font des efforts pour les étudiants, moins les étudiants travaillent. Bien évidemment, il ne s'agit que d'une moyenne. Il est probable que les mesures prises par les établissements scolaires n'aient pas toutes le même effet. Mais ce résultat est quand même très intéressant car il montre que les politiques visant à aider les étudiants peuvent, malgré toute la bonne volonté qui les accompagne, avoir des effets pervers. Il faut donc être extrêmement prudent lors de leur mise en place.


vendredi 15 octobre 2010

Le marché rend-il méchant ?

On va faire jouer des individus à deux jeux. Le premier jeu s'intitule "Jeu du marché financier" et le deuxième "Jeu communautaire". Ces deux jeux sont absolument identiques : ce sont des dilemmes du prisonnier, jeu célèbre dans lequel les joueurs doivent essayer de coopérer alors qu'ils ont des incitations très fortes à ne pas le faire.

Si les jeux sont identiques, on devrait s'attendre à voir des comportements identiques chez les joueurs. Pourtant, lorsqu'ils jouent au jeu du "marché financier", les joueurs coopèrent beaucoup moins que lorsqu'ils jouent au "jeu communautaire". Est-ce que la simple évocation du marché ou de la finance suffit à rendre les gens égoïstes ? Difficile à dire. Les auteurs de l'étude avancent trois hypothèses.

1) Les individus qui participent à l'expérience essaient instinctivement de se comporter comme le souhaiteraient les concepteurs de l'expérience. Le nom du jeu donne une indication sur le type de comportement qui est approprié.

2) Les joueurs n'aiment coopérer que lorsqu'ils pensent que les autres joueurs vont également coopérer. Le nom du jeu influe peut-être sur les anticipations que les individus se font du comportement des autres. On s'attend moins à voir de la coopération en face quand le jeu s'appelle "marché financier" et donc on réagit en coopérant moins.

3) Les noms des jeux valorisent des qualités différentes. Les joueurs peuvent choisir, par leur comportement, de montrer qu'ils possèdent les qualités mises en avant : la capacité à coopérer lorsque le jeu s'intitule "jeu communautaire", la capacité à tromper ses adversaires lorsque le jeu s'appelle "jeu du marché financier".

L'étude n'est pas encore terminée et les auteurs n'ont pas encore pu trancher entre les trois hypothèses. Mais rien n'empêche de spéculer. Qu'en pensez-vous ?

Décès de Maurice Allais

J'ai une semaine de retard, mais je ne pouvais pas commencer mon week-end tranquillement sans écrire un petit mot à la mémoire de Maurice Allais, prix Nobel d'économie français, décédé la semaine dernière.


lundi 11 octobre 2010

Le Nobel 2010

Le Nobel d'économie 2010 vient de tomber. Ce sont trois chercheurs en économie du travail qui ont été récompensés : Diamond, Mortensen et Pissarides. En quelques mots, ils ont fondé un cadre d'analyse du marché du travail qui prend en compte le processus de recherche d'emploi et qui a été très fécond pour comprendre les imperfections du marché du travail.

Notamment, ce cadre permet de comprendre et de modéliser la coexistence de chômeurs et d'emplois vacants dans une économie et de mesurer l'efficacité de "l'appariement", c'est-à-dire la capacité du marché du travail à mettre en relation les travailleurs et les employeurs.

Maintenant, les économistes ne conçoivent plus le marché du travail comme un stock d'employeurs juxtaposé à un stock de travailleurs mais réfléchissent plutôt en termes de "flux" de destructions et de créations d'emplois.

C'est d'ailleurs ainsi qu'on a découvert que les marchés du travail dans la plupart des pays créaient et détruisaient beaucoup plus d'emplois qu'on ne pourrait le soupçonner à première vue. Cahuc et Zylberberg démarrent leur célèbre ouvrage sur le chômage en soulignant le fait que 10 000 emplois sont créés et 10 000 autres sont détruits chaque jour en France.

Bref, en résumé : bravo à eux trois.

lundi 4 octobre 2010

Déficit public et l'impossibilité de promettre en politique

On s'inquiète beaucoup du dérapage des dépenses publiques. Bien que la volonté de réduire les déficits soit réelle, elle peine à se concrétiser à cause de l'impossibilité pour les hommes politiques de s'engager juridiquement auprès des citoyens.

Les dépenses publiques sont-elles faites à bon escient ? D'après la Cour des comptes, ce n'est pas toujours le cas. On apprend par exemple que :
"Premier budget d’investissement de l’État, le budget d’investissement du ministère de la défense est, pour l’essentiel, consacré au financement de ces programmes d’armement."
Et j'ai déjà souligné mon scepticisme quant à l'utilité économique des dépenses militaires. On apprend également que les politiques en faveur des services à la personne ont coûté 6,6 milliards d'euros pour un bénéfice difficile à évaluer mais certainement très en deçà des objectifs d'après le rapport.

En dehors de ce seul rapport, on trouve des myriades d'exemples de politiques publiques coûteuses, comme la baisse de la TVA dans la restauration (plus de 2 milliards d'euros par an) ou la défiscalisation des heures supplémentaires dont le coût est exorbitant par rapport aux bénéfices.

On pourrait débattre de chacune de ces dépenses et argumenter pour savoir si les dépenses sont justifiées ou non. Mais ce n'est pas l'objet.

La vraie question est : pourquoi les dépenses publiques se multiplient-elles, sans tenir compte de leur efficacité ni de l'état des finances publiques ? Pourquoi les hommes politiques qui promettent perpétuellement d'équilibrer les comptes de la nations n'y parviennent-ils pas ? Le problème fondamental est qu'ils ne peuvent pas faire de promesse.

L'impossibilité de passer des contrats avec les hommes politiques

L'idée est décrite dans un article d'Acemoglu. Le problème réside dans l'impossibilité pour les hommes politiques de s'engager de manière crédible.

Prenons par exemple l'écart entre le programme de Sarkozy et sa réalisation qui est expliqué en détails dans le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg : Les réfomes ratées du président Sarkozy dont on trouvera un excellent résumé à cette adresse. Pourquoi le président n'a-t-il pas tenu ses promesses ?

Le scénario est classique : une fois au pouvoir, et une fois qu'il devait faire face aux protestations, il était beaucoup plus facile pour Sarkozy de céder à la pressions des groupes dont il menaçait les intérêts plutôt que d'aller jusqu'au bout. Ce faisant, la réforme des taxis, la réforme des retraites dans la fonction publique, la réforme du marché du travail,... aucune n'est vraiment allée au bout des ambitions du président et encore, certaines sont carrément allées dans le sens inverse !

Les choses auraient été différents si les hommes politiques pouvaient s'engager par contrat devant la nation. Imaginez que Sarkozy ait pu dire : "Je m'engage à régler le problème de financement des retraites d'ici 2010 par un accord concerté avec les partenaires sociaux, faute de quoi, je démissionerai." Cela empêcherait le gouvernement d'essayer de faire passer sans concertation une réforme partielle du financement des retraites. Ou alors "Je m'engage à maintenir les déficits publics en dessous de 3%. Si cet engagement n'est pas tenu d'ici la fin de mon quinquenat, je reverserai à la nation 20% des salaires que j'aurai perçus pendant mon mandat."

A l'heure actuelle, ce n'est pas possible car aucune disposition n'existe dans le droit pour donner à ce type de contrat une valeur juridique. Pour que cela fonctionne, il faut que le contrat soit exécutoire, c'est-à-dire qu'il existe une instance juridique qui soit en mesure de faire payer Sarkozy s'il ne tient pas sa promesse sur les déficits.

Ce type de possibilité serait très bénéfique pour les hommes politiques. Une promesse à laquelle on adjoint un contrat voit sa crédibilité renforcée et sa valeur auprès des électeurs accrue.

Imaginez qu'un homme politique s'engage à ne pas faire de cadeaux fiscaux aux riches. On a plus de raisons de lui faire confiance si le fait de violer cette promesse est assorti d'une importante pénalité financière. Ou si un candidat aux élections promet de faire redescendre le chômage sous la barre des 8% sous trois ans et de démissioner s'il n'y parvient pas. Il a de bien meilleures incitations à choisir ses réformes avec soin.

De même, lorsque les dépenses publiques se multiplient et que cela suscite l'inquiétude des citoyens, un candidat peut proposer de payer une amende proportionnelle au déficit public s'il est élu. Et je pense que s'il est élu, on peut compter sur lui pour réduire les déficits si on sait que le fait de ne pas atteindre cet objectif peut lui coûter très cher.