vendredi 30 avril 2010

La Russie, vingt ans après...

La transition de la Russie vers l'économie de marché a suscité beaucoup de débats sur les retombées de cette expérience. Avec vingt ans de recul sur la question, il est temps de faire un petit bilan.

Que s'est-il vraiment passé en Russie depuis l'effondrement de l'URSS ? D'après Shleifer et Treisman :
"Les journalistes, les politiciens et les experts académiques tendent à décrire la Russie non pas comme un pays à revenu moyen qui lutte pour enterrer son passé communiste et trouver sa place dans le monde mais comme un Etat corrompu et en ruine."
Est-ce que cette image correspond vraiment à la réalité ? On va voir un peu ce qu'on peut dénicher en interrogeant les statistiques et les Russes.

Que disent les statistiques ?

Shleifer et Treisman nous expliquent qu'au moment de la transition, les statistiques ont enregistré une baisse du PIB de 39% ce qui a suscité des commentaires très négatifs sur les bienfaits du passage à l'économie de marché. Mais cette baisse n'a rien à voir avec le niveau de vie car le PIB enregistré sous l'Union Soviétique correspondait essentiellement "à des biens militaires, des constructions jamais terminées et des biens de consommation de mauvaise qualité dont personne ne voulait".

Impossible, donc, de se faire une idée en regardant les statistiques officielles. Regardons plutôt les données d'enquête. Et comme un petit dessin vaut mieux qu'un long discours (source) :
















La courbe rouge correspond au revenu par habitant (échelle de droite) et la courbe noire au degré de bonheur subjectif déclaré dans les enquêtes (échelle de gauche). On remarque qu'en moyenne les Russes se sont enrichis : le revenu moyen a doublé entre 1995 et 2007. De plus, contrairement à ce qu'on pourrait penser, cette hausse est plus élevée chez les pauvres :
















Sur la même période, le revenu moyen des pauvres a triplé ! Les autres indicateurs dont on dispose pointent dans la même direction : le commerce de détail s'est fortement développé, les taux d'équipement en appareils electro-ménagers et en voitures ont explosé, et le nombre de personnes partant en vacances a été pratiquement multiplié par 3 entre 1993 et 2000.

Bien évidemment, la Russie continue de souffrir d'un système démocratique "approximatif", d'une corruption omniprésente et d'une espérance de vie relativement faible (essentiellement à cause de la consommation d'alcool : le prix de la vodka a été divisé par 4,7 lors de la transition). Mais finalement :
"Dans les pays de niveau de vie similaire, la démocratie n'en est qu'à moitié une, tout du moins pour ceux qui ont une démocratie. Le gouvernement est corrompu et la presse n'est jamais entièrement libre. La plupart souffrent de très fortes inégalités, de concentration excessive des entreprises et de performances macroéconomiques volatiles. Finalement, par rapport aux autres pays, la Russie est relativement normale."
Si vous êtes comme moi, vous vous direz peut-être que vous ne savez plus trop quoi en penser. Alors, à la limite, si on allait demander leur avis aux principaux intéressés ?

Que disent les Russes ?

Une célèbre enquête avait été menée en 1990 pour comparer les attitudes des Russes et des Américains par rapport à l'économie de marché. Etrangement, on avait découvert que les attentes des Russes vis-à-vis du marché étaient très similaires à celles des Américains. Les Russes n'avaient pas spécialement de réticences à l'encontre du marché et, en tout cas, n'en avaient pas plus que leurs confrères de l'autre bloc.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Les Russes sont-ils satisfaits ou déçus ?

La moitié d'entre eux regrette la transition vers l'économie de marché et a la nostalgie de l'époque communiste. Une moitié également pense que leur situation s'est détériorée depuis 1990. Une moitié aimerait que leurs enfants grandissent dans un environnement communiste plutôt que capitaliste.

Comment expliquer cette insatisfaction alors que les conditions économiques semblent d'être améliorées ? D'après les auteurs de l'étude, la réponse est à chercher du côté de la confiance. Entre 1991 et 2006, la proportion des individus qui affirment "qu'on peut faire confiance à la majorité des gens" a diminué de moitié tandis que la proportion de ceux qui pensent "qu'on n'est jamais trop prudent quand on traite avec les autres" a augmenté de moitié. En 1991, les Russes affirmaient que l'honnêteté, la décence, le talent, le savoir et le travail étaient les attributs les plus respectées en Russie. En 2006, 72% ont désigné l'argent et le pouvoir comme attributs respectés.

Selon eux, la société russe s'est enfermée dans un climat de défiance mutuelle qui conduit les individus à réclamer une plus grande intervention de l'Etat pour réguler les relations économiques (la moitié des habitants aimerait que l'Etat renationalise les entreprises et plus des 4/5 souhaiterait remettre en place une régulation des prix). Malheureusement, une plus grande régulation a de forts risques d'encourager la corruption (voir notamment cette étude) : lorsque les fonctionnaires ont plus de pouvoir sur l'économie, les entreprises peuvent offrir des pots-de-vin pour contourner les règlementations. La corruption, en retour, détériore davantage la confiance au sein de la population et piège le pays dans un cercle vicieux dont il est difficile de s'échapper.


Les économistes d'il y a vingt ans ont malheureusement fait la bêtise de croire que la libéralisation était une bonne chose en soi, mais ils ne se sont pas aperçus que le marché ne fonctionne pas tout seul. Ca paraît évident, mais quand on vit dans un pays où, malgré toutes les critiques qu'on peut adresser, on dispose tout de même d'une justice (relativement) fiable et d'institutions (relativement) intègres, on a tendance à oublier que sans ça, l'économie de marché fonctionne de manière chaotique.

Le résultat est que, malgré la hausse du niveau de vie, les Russes ne sont toujours pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent.


jeudi 29 avril 2010

Décès d'Angus Maddison

Je viens d'apprendre avec un peu de retard cette triste nouvelle. Angus Maddison nous a quitté le 24 avril dernier. Tous les économistes qui se sont intéressés à la croissance le connaissent car c'est grâce à lui que l'on dispose de données de très long terme sur le PIB par habitant. Il a réussi l'exploit de reconstituer des séries statistiques du PIB depuis l'Empire Romain jusqu'à aujourd'hui. Ces données ont considérablement amélioré notre compréhension de l'évolution des sociétés sur le long terme et de ce qui fait que les économies croissent ou dépérissent.

Cela faisait longtemps que je voulais lire et commenter ses travaux. Je pense que je vais m'y mettre ce soir.

lundi 26 avril 2010

Et si Sarkozy avait eu raison une fois dans sa vie ?

Non, ne vous méprenez pas, je n'ai aucune admiration particulière pour Sarkozy (mais alors pas du tout). Néanmoins, je voulais juste souligner un point : son raisonnement initial "travailler plus pour gagner plus" n'était peut-être pas si faux que ça (même si les mesures effectivement prises furent complètement à côté de la plaque). Je m'explique.

Un américain moyen travaille 46,2 semaines par an contre 40,5 semaines pour un français. Un américain moyen salarié travaille 39,4 heures par semaine contre 36,2 heures pour un français. Le taux d'emploi est de 72% aux Etats-Unis contre 64% en France (source). Mises bout à bout, ces différences peuvent être illustrées ainsi : si un américain travaillait tous les jours de la semaine, alors, en comparaison un français travaillerait uniquement du Lundi au Jeudi.

Mais peut-être que nous, on est vachement efficaces par rapport aux américains ? Eh bien non, c'est kif-kif. La productivité est similaire en France et aux Etats-Unis. La conséquence nécessaire de ce raisonnement purement comptable, c'est que le revenu par habitant est plus faible en France qu'aux Etats-Unis.

Est-ce que c'est bien ou est-ce que c'est mal ? Difficile à dire pour deux raisons.

Premièrement, le fait de se focaliser sur le travail rémunéré ignore l'importance du travail domestique. Or, même s'il ne se traduit pas en revenu supplémentaire, le travail domestique est créateur de richesses ! Prenons l'exemple hypothétique suivant :  si je prends le temps de me préparer un repas sain tous les midi au lieu d'avaler un sandwich à mon bureau, ça prendra un peu sur mon temps de travail mais ça aura des conséquences positives à long terme sur ma santé.

Deuxièmement, travailler moins, c'est avoir plus de temps de loisir. Est-ce que les français ont une plus grande "préférence pour le loisir" (ou, dit plus simplement, sont-ils plus fainéants) que les américains ? C'est pas tout à fait ça. Si vous voulez aller boire un verre après le boulot, si vous voulez faire une sortie au parc, si vous voulez aller en boîte, vous vous rendrez vite compte que c'est quand même plus sympa à plusieurs que tout seul. L'intérêt que vous portez aux loisirs dépend donc de la disponibilité des personnes de votre entourage et donc du nombre d'heures qu'elles consacrent à travailler. Dans une société où les gens ont des longues journées de travail, le loisir paraît moins attractif car les opportunités de prendre du bon temps à plusieurs sont moins nombreuses. Chaque individu a donc intérêt à se caler sur le rythme de travail de la société dans laquelle il vit. A priori, différents individus peuvent avoir des préférences différentes en matière de durée du travail. Il est donc impossible de savoir si les gens sont plus heureux aux Etats-Unis qu'en France malgré le revenu plus élevé (et la question fait débat).

Sarkozy a donc raison de dire que si on veut gagner plus, on peut choisir de travailler plus (bien que la défiscalisation des heures supplémentaire soit un fiasco). Au niveau politique, cette question peut appeler deux démarches. Soit on laisse chaque individu décider de son temps de travail (ce qui reviendrait à assouplir la législation sur la durée du travail, par exemple en autorisant l'ouverture de tous les commerces le dimanche) au risque de poser des problèmes de coordination entre individus sur le loisir (si un individu travaille la semaine et l'autre le week-end, ils vont avoir du mal à trouver le temps de se voir) ; soit on coordonne cette décision au niveau national au risque de mécontenter ceux qui voudraient aller à contre-courant (ceux qui voulaient travailler plus à l'époque où on est passé aux 35 heures).

Une petite piqure de rappel pour les sceptiques : le travail ne se partage pas. Réduire le temps de travail ne créé pas d'emplois.


samedi 24 avril 2010

Esther Duflo reçoit la médaille John Bates Clark

Après le prix Nobel, la médaille John Bates Clark est la plus prestigieuse récompense en science économique. VilCoyote vient de me signaler qu'elle venait d'être attribuée à une française, Esther Duflo (sachant que l'an dernier, c'était déjà un français : Emmanuel Saez).

Esther Duflo (dont j'ai déjà commenté les travaux à plusieurs reprise : ici et )est connue pour son application de la méthode expérimentale en économie du développement. Ca consiste à tester à petite échelle des programmes expérimentaux pour tester leur efficacité avant de les lancer à plus grande échelle.

Félicitations à elle, je pense qu'elle l'a bien mérité.

jeudi 22 avril 2010

Alors les gars, on fait payer les pauvres ou pas ?

Le débat fait rage en économie du développement pour savoir s'il faut distribuer gratuitement ou faire payer les préservatifs et les moustiquaires dans les pays en développements.

La malaria (ou paludisme) est un cas d'école en terme d'inefficacité de l'aide au développement pour une raison très simple. Cette maladie fait 1 million de morts par an. Elle se transmet essentiellement par l'intermédiaire de piqûres de moustiques porteurs du parasite et touche majoritairement les très jeunes enfants. La solution la plus simple pour prévenir la maladie consiste à les protéger avec des moustiquaires imprégnées d'insecticides. Une moustiquaire coûte moins de 2€ pour une durée de vie de 5 ans.

En comparaison, prolonger d'un mois la vie d'une personne atteinte du sida coûte 600€. Pourtant, on continue d'insister sur l'urgence de rendre les antirétroviraux accessibles aux pays en développement alors que le paludisme passe inaperçu dans les médias. A budget constant, on pourrait sauver beaucoup plus de vies si on s'intéressait un peu plus à l'usage des fonds de l'aide internationale et un peu moins à l'effet apaisant sur notre conscience que nous procure l'acte de donner de l'argent pour une bonne cause.

Si des moustiquaires suffisent à sauver de nombreux enfants, une question subsiste : comment les distribuer ?

Deux écoles s'affrontent. D'une part ceux qui pensent qu'il faudrait distribuer gratuitement des moustiquaires, et d'autre part ceux qui pensent qu'il faudrait les vendre. Si vous haussez les sourcils, c'est normal. Vous vous demandez probablement au nom de quelle perversion on préférerait faire payer des populations pauvres (l'action se situe principalement en Afrique quand même) pour un produit qui peut sauver des vies. Pour comprendre ça, il est utile de regarder ce qu'il se passe lorsqu'on distribue gratuitement des préservatifs en Ouganda.

Lorsqu'on vous propose gratuitement des préservatifs, vous n'avez aucune raison de ne pas les prendre. C'est un peu ce qui m'est arrivé lorsque j'ai assisté à la Nuit du Zapping il y a quelques années. J'ai récupéré des préservatifs gratuits bien que je n'en utilisais plus avec ma copine depuis un certain temps. Et effectivement, je ne les ai pas utilisés. L'idée-clef est la suivante : si vous distribuez gratuitement un produit, celui-ci n'ira pas en priorité aux personnes qui en ont le plus besoin ou qui sont le plus susceptibles de s'en servir. Conséquence : les grands programmes de distribution de préservatifs gratuits en Afrique ne parviennent pas à enrayer l'épidémie de SIDA sans que les organisateurs de ces programmes ne comprennent pourquoi. Le fait d'introduire un prix, malgré le coût pour les populations, permet d'allouer les ressources là où elles vont servir.

Ce qui est vrai pour les préservatifs l'est-il pour les moustiquaires ? Est-ce que lorsque l'on donne gratuitement des moustiquaires, les gens ne les utilisent pas correctement ? Certains sont sceptiques, car on a rapporté que les gens utilisaient les moustiquaires comme filets de pêche ou pour faire des robes de mariées (je n'invente rien !). Le plus simple, pour se faire une idée sur la question, consiste à mener une expérience contrôlée.

C'est ce qu'ont fait Jessica Cohen et Pascaline Dupas. Elles ont organisé la vente de moustiquaires dans des cliniques prénatales au Kenya à des prix aléatoires allant de 0$ (gratuit) à 0,60$. Puis, elles sont allées voir les mères quelques mois plus tard pour vérifier qu'elles utilisaient bien les moustiquaires.

Malheureusement, on obtient un résultat contraire par rapport au cas des préservatifs. L'augmentation du prix réduit très fortement la demande. Même si le prix est faible, plus de la moitié des futures mères ne sont pas prêtes à payer pour une moustiquaire. Et le fait de payer n'accroît pas la probabilité d'utiliser correctement la moustiquaire.

En résumé, il semble ressortir de tout ça qu'il vaut mieux vendre les préservatifs mais distribuer gratuitement les moustiquaires. Il n'y a visiblement pas de loi générale en la matière, d'où l'intérêt de mener des expériences au cas par cas avant de lancer des grands programmes d'aide au développement.


mercredi 21 avril 2010

Nouveau Blog : L'Observatoire des Idées

Il a deux mois et il contient déjà une vingtaine de billets intéressants : il s'agit du blog de Simon Porcher, intitulé l'Observatoire des Idées.

Il y parle sexe, morale, discrimination, ghettos,... avec à la clef une analyse économique teintée de sociologie.

Bienvenue et bonne continuation !

lundi 19 avril 2010

Crise financière et usage des mathématiques en économie

Mark Thomas apporte un argument intéressant pour expliquer pourquoi les mathématiques pourraient être partiellement responsables de la crise financière. Selon lui, ce n'est pas parce que les modèles mathématiques sont dénués de pertinence, ni parce les économistes se sont davantage intéressés aux "beaux théorèmes" plutôt qu'à la réalité, mais parce que, pour introduire l'enseignement des nouveaux outils mathématiques (dont la théorie des jeux et l'économétrie), il a fallu sacrifier certains cours.

Et les cours qui sont passés à la trappe étaient notamment les cours d'histoire de la pensée économique et d'histoire économique :
"C'était une erreur. Une des raisons pour laquelle nous n'avons pas vu venir la crise est, je pense, que nous avons oublié à quoi ressemblait une crise. Nous avons oublié comment elles advenaient et, dans certains cas, nous avons même oublié qu'il y avait eu des crises par le passé. En gros, nous avons oublié les leçons du passé. Cette crise portait sur un autre type d'actif et sur de nouvelles croyances selon lesquelles "cette fois, c'est différent", mais c'est un scénario qui s'est déjà produit plusieurs fois par le passé de façon quasiment identique."
Je dois avouer que je suis un peu d'accord avec lui. Certes, les nouveaux outils dont nous disposons sont extrêmement puissants. Mon idée est que la rigueur qu'ils apportent est complémentaire à l'analyse historique et qu'ils ne doivent pas s'y substituer. Les économistes ont peut-être trop voulu remplacer l'économie "traditionnelle" non-mathématique par de l'économie mathématique (sous prétexte que cette dernière est plus rigoureuse et plus transparente dans ses hypothèses, ce qui n'est pas faux) plutôt que de mettre l'outil mathématique au service de l'analyse traditionnelle.

Je pense par exemple que le livre de Paul Bairoch sur l'histoire économique est irremplaçable. Les thèses avancées sont dérangeantes pour beaucoup d'économistes, mais elles sont puissamment argumentées et la confrontation de ces arguments avec les arguments de la théorie orthodoxe (les modèles et les analyses empiriques) est susceptible de produire une analyse plus fine et plus riche.

Bon, je ne sais pas si mon opinion de jeune doctorant a beaucoup de valeur mais j'ai pu voir de mes yeux avec un regard naïf et non-corrompu la discrimination parfois arbitraire envers certains champs de l'économie et certaines méthodes. J'ignore s'il s'agit d'une bonne chose, mais ça soulève en moi des interrogations.

dimanche 18 avril 2010

Faut-il décourager l'esprit d'entreprise ?

Les faits mis en lumière par les psychologues montrent que les entrepreneurs sont souvent trop confiants lorsqu'ils démarrent une nouvelle entreprise, ce qui laisse penser qu'il existe un excès de créations d'entreprises.

Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, suscite la fascination. Agé de seulement 25 ans, il a acquis une fortune colossale avec une idée géniale : créer un site de "réseaux sociaux" permettant aux gens de se retrouver et de garder contact. Cette histoire est une illustration parfaite du mythe de l'entrepreneur aventureux, qui a réussi à percer grâce à sa capacité à innover.

Ce mythe n'est pas nouveau, au sens où les politiciens affirment depuis longtemps qu'il faut "encourager l'esprit d'entreprise". Valérie Pécresse a même lancé un plan pour "renforcer l'esprit d'entrepreneurial chez les étudiants". Nicolas Sarkozy a appelé à "libérer l’esprit d’entreprise". On constate également que la littérature sur le management et la gestion d'entreprise regorge d'ouvrage sur cette thématique (tapez "entrepreneurial spirit" ou "entrepreneurial mindset" sur amazon).

Pourtant, on a au moins une bonne raison de penser qu'il y a peut-être trop "d'esprit d'entreprise" plutôt que pas assez dans nos sociétés.

Le biais d'excès de confiance

93% des automobilistes américains pensent être meilleurs conducteurs que la moyenne. Des chiffres similaires ont été établis pour la plupart des pays. Ils illustrent une tendance innée de l'homme intitulée "biais d'excès de confiance" dont l'existence a été prouvée à de très nombreuses reprises par les psychologues. Lorsque des individus entreprennent une activité risquée, ils tendent, en moyenne, à surestimer leurs chances de succès et à surestimer leurs compétences dans l'activité en question.

Certains sites web comme Gameduell exploitent habilement ce biais. Sur ce site, les joueurs parient de l'argent sur des jeux vidéo simples mais relativement addictifs. Par exemple, deux joueurs vont s'affronter au célèbre jeu de carte popularisé par Microsoft : le Solitaire. Chacun mise une somme égale (par exemple 0,40€) et celui qui fait le score remporte un gain. Mais ce gain est systématiquement inférieur à la somme des mises ! Par exemple, si deux joueurs misent 0,40€, le gain du vainqueur s'élève à 0,60€. Ne jouent donc sur ce site que des joueurs qui pensent chacun avoir une très forte probabilité de battre leurs adversaires. Les gérants du site s'enrichissent grâce à l'excès de confiance qu'ont les joueurs en leurs capacités à écraser leurs adversaires.

Un nombre trop élevé de créations d'entreprises ?

Créer une entreprise est extrêmement risqué. Aux Etats-Unis, plus de 60% des entreprises survivent moins de 5 ans et à peine 20% dépassent la barre des 10 ans. En moyenne, monter sa boîte ne paie pas. Une étude très sérieuse a montré que les trois quarts des entrepreneurs gagneraient plus s'ils abandonnaient leur entreprise et redevenaient salariés.

Pourtant, les entrepreneurs ne semblent pas du tout voir les choses ainsi. En interrogeant des chefs d'entreprises, des chercheurs ont établi le paradoxe suivant (la citation est prise dans ce papier) :
"81% des entrepreneurs pensent que leurs chances de succès sont au moins de 70% et un tiers croient qu'ils vont réussir avec certitude. Les participants à l'étude estiment également que leurs chances de survie sont supérieures à celles de leurs concurrents. Malheureusement, à l'époque où l'enquête a été conduite, 66% des entreprises nouvellement fondées ont mis la clef sous la porte."
Au niveau individuel, il serait donc rationnel de freiner vos ambitions de devenir "votre propre patron". A moins d'avoir beaucoup de chance et de talent, il vaut mieux être salarié plutôt que de risquer de se casser les dents sur ce type de projet.

Cela signifie-t-il qu'il faille décourager l'esprit d'entreprise ? Koellinger, Minniti et Schade, après avoir observé le même phénomène d'excès de confiance chez les entrepreneurs à l'échelle internationale, affirment que, certes, sans ce biais d'excès de confiance, les retours sur investissements et les chances de survie des entreprises seraient tous deux plus élevés en moyenne. Néanmoins, la pression concurrentielle exercée par les nouveaux entrants est essentielle pour inciter les entreprises présentes sur le marché à accroître leur efficience et à innover.

Or, les économistes savent depuis longtemps que, sur un marché non-régulé, le niveau d'innovation a tendance à être trop faible par rapport à ce qui est souhaitable. Si l'excès de confiance des nouveaux entrepreneurs sur un marché génère de l'innovation (ou encourage l'innovation dans les firmes en place), on serait bien mal avisé de les en décourager !

Un grand merci à Muniza Askari, spécialiste de la question du biais d'excès de confiance, pour toutes les références sur le sujet :-)


jeudi 15 avril 2010

La devinette de Bryan Caplan

Bryan Caplan pose la question suivante (que je transpose au système éducatif français) :

"Les grandes écoles valorisent beaucoup les activités extra-scolaires lors du recrutement alors que les employeurs n'en ont rien à f***** de ce que les futurs salariés font de leur temps libre. Pourquoi ?" (traduction assez libre)

Ca tombe à pic car, samedi dernier, j'évaluais des étudiants des prépas lors d'entretiens "blancs" de personnalité. Effectivement, j'ai valorisé les activités extra-scolaires (que ce soit la danse, le théâtre, la cuisine, le sport...) car pour moi, ça permet de déceler les qualités d'un candidats qui sont difficiles à observer dans un entretien de 30 minutes : la motivation, la persévérance, le dynamisme, la curiosité intellectuelle...

Si les jury des concours d'entrée aux grandes écoles utilisent cette stratégie, pourquoi les employeurs ne font-ils pas de même ? Mon idée est que les étudiants qui arrivent aux oraux des grandes écoles ont souvent des parcours très similaires. Ils n'ont généralement pas d'expérience professionnelle au delà des petits jobs d'été et ont tous fait la même scolarité (le bac puis la prépa). On est donc obligé d'aller creuser "plus loin" pour réussir à isoler les meilleurs.

En revanche, lorsqu'un employeur recrute, il a souvent face à lui des candidats aux profils très divers à la fois en terme de parcours scolaire et d'expérience professionnelle et il donc déjà beaucoup d'informations pour classer les candidats. Tout au plus, pour discriminer entre deux ou trois candidats identiques (pour les grandes écoles, c'est plusieurs centaines), il va gratter un peu plus loin autour de la motivation ou de la distance entre le domicile et le lieu de travail. Il n'a donc pas vraiment besoin de demander "Que vous a enseigné cette expérience de capitaine de l'équipe de foot au collège" ou "Quel est le dernier film que vous avez vu au cinéma".

Qu'en pensez-vous ?

mercredi 14 avril 2010

Monsieur fait-il le ménage quand Madame travaille ?

Deux chercheurs de mon laboratoire s'interrogent pour savoir si la tendance des femmes à travailler plus a poussé les hommes à prendre en charge une plus grande part du travail domestique. Y'a du progrès, mais c'est pas demain la veille que les hommes interrompront leurs carrières pour s'occuper des enfants.

Finalement, un économiste "de base" s'étonne peu de la division inégale du travail au sein de la plupart des ménages. Plutôt que chaque conjoint fasse un peu de travail domestique et travaille à temps partiel, il vaut mieux qu'un conjoint se spécialise dans les tâches domestiques, et que l'autre consacre la totalité de son temps à sa carrière. Comme le dit avec justesse Tim Harford dans "The Logic of Life", un individu qui s'investit pleinement dans sa carrière gagne plus que deux individus qui font du temps partiel.

Le but de ce billet n'est pas de chercher à comprendre pourquoi les femmes font le "sale boulot", mais de se demander si, finalement, le fait que ma femme (comme beaucoup d'autres en France) se lance dans une carrière où elle sera mieux payée que moi ne va pas me pousser à faire plus souvent le ménage et à passer plus de temps avec nos enfants (enfin, quand on en aura).

Deux de mes collègues se sont amusés (si on peut dire :-) à regarder une enquête française sur la façon dont les ménages gèrent leur temps. Ils se sont demandés : "Si une femme consacre plus de temps à sa carrière, consacre-t-elle alors moins de temps au travail domestique ? Et si c'est le cas, qui prend le relai à la maison ?".

Les statistiques répondent clairement "oui" à la première question. Après tout, une journée ne comporte que 24h. Si une femme travaille de plus en plus à l'extérieur, il y aura forcément un stade où elle devra travailler moins à la maison. Du coup, le mari va sortir ses fesses du canapé et va faire un peu plus de ménage, pas vrai ??

Un peu, mais pas tant que ça, car les données font ressortir que le couple fera plus souvent appel à des femmes de ménage, et que les enfants (quand il y en a) vont plus souvent aider le papa dans cette difficile tâche. Surtout, ceci est particulièrement frappant quand on regarde l'effet du salaire de la femme : plus une femme a un salaire élevé par rapport à son conjoint, plus le couple est susceptible d'embaucher une femme de ménage !

Mais finalement, cette évolution va quand même dans le bon sens, hein ?? Peut-être, mais la route est encore très longue car malgré tout "même lorsque les femmes sont particulièrement actives dans leur vie professionnelle, elles travaillent plus que leur partenaire à la maison."


Messieurs, on a le bon rôle pour encore quelques dizaines d'années !


samedi 10 avril 2010

Les départs en retraite ne font PAS baisser le chômage

L'idée intuitive selon laquelle un chômeur va prendre la place de chaque retraité qui quitte le marché du travail est totalement erronée car elle repose sur une hypothèse fausse.

On attend souvent dire que le départ en retraite d'un salarié libère une place sur le marché de l'emploi. Or ceci n'est le cas que sous l'hypothèse qu'on peut remplacer un salarié âgé par un salarié plus jeune sans que cela n'ait la moindre incidence sur la production. Dans notre jargon, on dirait que les "jeunes" et les "seniors" sont substituables.

Est-ce que l'hypothèse contraire est envisageable ? Peut-être que les jeunes sont d'autant plus efficaces qu'il y a des salariés expérimentés pour les former. Peut-être que les compétences principalement apportées par les nouveaux arrivants sur le marché du travail comme l'informatique ou les nouvelles méthodes de management, se combinent bien avec connaissances accumulées par les anciennes générations. Peut-être que l'innovation surgit plus facilement en présence d'individus issus de classes d'âge variées.

Si c'est le cas, les départs en retraite massifs des seniors ont plutôt tendance à réduire la productivité des travailleurs, ce qui augmenterait le chômage plus que ça ne le réduirait ! C'est idiot, me direz-vous. Ca se saurait !!

Trois chercheurs ont voulu en savoir plus et ont analysé une base de données assez vaste sur 22 pays de l'OCDE et sur une période de temps allant de 1960 à 2004. Logiquement, lorsque l'emploi des seniors diminue, l'emploi des jeunes devrait mécaniquement augmenter. Ils se rendent alors compte que contrairement à ce qu'on pourrait croire, une hausse de l'emploi des seniors a un effet, certes faible, mais positif sur l'emploi des plus jeunes ! Donc, aussi incroyable que cela puisse paraître, les départs en retraite accroissent le chômage.

Les économistes ont beaucoup de mal à aller à l'encontre de la sagesse populaire. Intuitivement, on voudrait croire qu'il y a un stock fixe de travail dans l'économie qu'il faut partager entre les travailleurs. Donc lorsqu'un travailleur part en retraite, ça fait plus de travail pour les autres. Malheureusement, l'économie ne fonctionne pas comme ça. L'emploi dépend avant tout de la productivité des travailleurs et des salaires qui se pratiquent. Peu importe les besoins des entreprises, un travailleur productif trouvera toujours une entreprise qui voudra s'offrir ses services. Et peu importe les besoins des entreprises, aucune ne voudra jamais embaucher un travailleur peu productif si le salaire demandé est trop élevé.

Je partage l'avis des auteurs :
"Du point de vue des politiques publiques, nos conclusions suggèrent que les politiques menées dans les années 1970 et 1980 visant à diminuer l'âge de départ en retraite ont été inefficaces pour lutter contre le chômage des jeunes. Ceci suggère également que le virage à 180° pris par les politiciens qui, désormais, tentent de décourager un départ en retraite précoce, n'aura pas d'effet négatif sur l'emploi des jeunes."
La théorie microéconomique du producteur qu'on enseigne en première année de fac a beau être simpliste, elle permet quand même d'expliquer pourquoi la conception intuitive qu'on a du chômage est fausse.

(Article découvert via Economic Logic, excellent blog pour ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare).

vendredi 9 avril 2010

La solution au problème principal-agent

Le célèbre économiste Scott Adams propose une solution novatrice au problème principal-agent (comment inciter des salariés à travailler dur quand on ne peut observer leur niveau d'effort) :








http://www.dilbert.com/2007-07-17/


mardi 6 avril 2010

Le mythe du néolibéralisme

L'auteur d'Economic Logic est tombé sur une définition du néolibéralisme. Apparemment, le néolibéralisme, ce serait la doctrine suivante :
  • La concurrence totalement dérégulée, la consommation de masse, la croissance illimitée et l'accumulation sans fin de richesses sont ce qu'il y a de mieux pour tout le monde.
  • La propriété privée n'implique aucune responsabilité sociale (si j'ai bien traduit...).
  • La spéculation, la libéralisation et la déréglementation des marchés financiers, la privatisation des services publics et des ressources nationales, l'absence totale d'obstacles aux investissements étrangers et aux importations, la baisse des taxes et la circulation totalement libre des capitaux créera de la richesse pour tous.
  • La responsabilité sociale, la protection des pauvres et des faibles, les syndicats et le lien social doivent être subordonnés à la croissance économique et à l'accumulation du capital.
Réaction de l'auteur du blog : "Ce qui est défini ici est l'anarchie totale, avec aucun rôle pour l'Etat. Je suis incapable d'énumérer ne serait-ce qu'un seul économiste qui serait partisan de ce programme."


Je suis un peu d'accord avec lui. Si c'est ça, être néo-libéral, alors moi je suis anti-libéral !!

Plus sérieusement, je le répète : Arrêtez de cracher sur les économistes néo-libéraux, ça n'existe pas ! (en tout cas, pas dans le monde académique)

Au fait, est-ce qu'on écrit "néo-libéralisme" ou "néolibéralisme" ?


vendredi 2 avril 2010

Alcool et Criminalité

Je manque de temps pour écrire en ce moment, mais je pense que cette étude mérite au moins un court billet. Christopher Carpenter et Carlos Dobkin affirment (traduction un peu libre et réarrangée pour être plus lisible de la conclusion du papier) :
"Nous avons mené une revue de la littérature scientifique dans le but d'identifier si la forte corrélation entre consommation d'alcool et criminalité reflète réellement un impact causal de la consommation d'alcool sur la criminalité [...] ou s'il s'agit d'un effet de sélection [les criminels sont également les personnes qui sont le plus susceptible de consommer de l'alcool], dans le but de savoir si les politiques visant à réduire le crime par le contrôle de la consommation d'alcool sont efficaces.
Nous parvenons à la conclusion qu'il y a énormément de preuves en faveur de la thèse selon laquelle [...] la consommation d'alcool accroît la probabilité de commettre un crime. Ceci saute aux yeux lorsqu'on regarde l'effet des politiques ayant un impact fort sur la consommation d'alcool (forte hausse du prix ou forte réduction de la disponibilité par exemple) ainsi que des politiques qui visent à limiter la consommation d'alcool en groupes (heures de fermeture des bars et âge légal de consommation par exemple).
Mis bout à bout, les éléments que nous avons rassemblés montrent que, dans la mesure où l'ébriété accroît de manière substantielle le risque de commettre un acte criminel, le contrôle de la consommation d'alcool mérite une place de premier plan dans l'agenda politique."
ref :

ALCOHOL REGULATION AND CRIME
Christopher Carpenter
Carlos Dobkin
Working Paper 15828
http://www.nber.org/papers/w15828


jeudi 1 avril 2010

Pierre Khalfa n'a rien compris au principe de l'incidence fiscale

Pierre Khalfa nous dit :
"[La solution] consiste à mettre un terme à la baisse de la part salariale (10 points en vingt ans) dans la valeur ajoutée et à accompagner l'évolution démographique par un relèvement progressif des cotisations sociales. [...] Le tabou à faire sauter est le refus d'augmenter le taux des cotisations patronales. Un tel rééquilibrage de la part des salaires dans la valeur ajoutée serait compensé par une baisse des dividendes versés aux actionnaires et ne pénaliserait pas l'investissement productif, ni la compétitivité des entreprises. La litanie sur le renchérissement du "coût du travail" n'a pas lieu d'être."
Outre le fait que le chiffre de 10 points est grossièrement manipulé, ce raisonnement est bidon car il néglige le principe de l'incidence fiscale qu'on se tue à enseigner en première année de fac. Le raisonnement naïf consiste à croire que lorsqu'on augmente les cotisations patronales, les patrons vont payer plus. Or, il serait extrêmement naïf de croire que face à cet accroissement des charges, les salaires ne vont pas s'ajuster à la baisse. Mais dans quelle proportion ?

Typiquement, avec un modèle offre/demande très banal, on démontre que l'acteur qui supporte le poids d'une taxe est celui qui réagit le moins au prix (pour la démonstration complète, voir ce billet très pédagogique sur Ecopublix que j'ai fait lire à mes étudiants de L1). Dans le cas du marché du travail, le nombre d'heures que les individus souhaitent travailler est peu sensible au salaire. En revanche, les employeurs sont sensibles au coût du travail (dans l'estimation la plus basse que j'ai pu trouver, les employeurs réagissent trois fois plus aux variations de salaire que les travailleurs).

Donc, on a toutes les raisons de croire qu'une augmentation des cotisations patronales (ou des cotisations salariales, ça revient strictement au même) pénalisera... les salariés !!!