lundi 29 mars 2010

De l’oisiveté des hommes en Ouganda

Suite au film « le Dernier Roi d’Ecosse », les yeux du monde se sont focalisés sur ce pays de la région des grands lacs, l’Ouganda. Mais si Idi Amin Dada fascine, le quotidien des ougandais ennuie et disparait bien vite des unes des journaux occidentaux. Et pourtant, la guerre civile, qui oppose armée rebelle du Nord (de son nom Armée de résistance du Seigneur ou LRA pour Lord's Resistance Army) à l’armée gouvernementale, fit rage entre 1988 et 2006.

Et comme bien souvent en Afrique le peuple paie au prix fort ces combats et pressions incessantes, ce qui l’amène à fuir et à se regrouper dans des camps. Oubliez les camps de réfugiés que vous avez pu apercevoir au 20h ou dans je ne sais quel film. Il s’agit ici de pseudo villages très denses « protégés » par l’armée gouvernementale où les individus vivent parfois jusqu’à 10 ans. Une communauté s’y crée et une « vie » s’y organise… et les problématiques économiques s’y développent.

L’article de Kim Lehrer traite de l’incidence de ces camps sur l’offre de travail des femmes et des hommes. Le fil conducteur est le suivant : les attaques aléatoires et brutales de la LRA effraient le peuple et l’amènent à se regrouper dans des camps ; ceci mène à la création d’une communauté au sein du camp qui y développe ses propres normes sociales régissant le comportement de chacun ; ces nouvelles normes sociales affectent alors les opportunités et comportements des membres du camp et notamment leur décision de participer au marché du travail. Or la réaction au conflit et les nouvelles normes développées par cette nouvelle communauté diffèrent selon le sexe.

Observant 32 camps et 885 ménages, Kim Lehrer conclut que plus le camp est ancien, moins les hommes participent au marché du travail : une augmentation d’un pourcent de l’âge du camp diminue de 3% la probabilité de travailler pour un homme. Il s’y développerait donc une oisiveté généralisée chez les hommes du camp. Ceci peut être expliqué par deux faits complémentaires : d’une part, du fait de la diminution des incitations à travailler puisque l’aide humanitaire répond aux besoins fondamentaux du ménage, tâche traditionnellement dévolue à l’homme ; et d’autre part car la création de bars, d’endroits pour regarder la télévision et le sport augmentent les incitations à ne pas travailler pour les hommes. A contrario, les activités traditionnellement octroyées aux femmes ne sont pas influencées par le conflit et la création de camp. En outre, les lieux de socialisation au sein du camp ne sont pas ouverts aux femmes. Ainsi, la vie en camp n’affecte pas leur décision de participer au marché du travail.

Dans cet article Kim Lehrer confirme l’importance des normes sociales dans le processus de décision et notamment pour l’offre de travail. En effet, moins il y a d’hommes sur le marché du travail plus la probabilité de participer au marché du travail pour un homme est faible… Il se dessine donc un effet de pair d’autant plus important que la communauté vie ensemble depuis longtemps et dans la promiscuité.

Cet article s’ajoute aux débats de l’économie du développement sur les effets pervers de l’assistanat (même si celui-ci est indispensable dans les premiers temps) et confirme l’idée d’Easterly selon laquelle pour faire du développement les économistes doivent avant tout travailler sur les incitations.


jeudi 25 mars 2010

Les ordinateurs sont-ils bons pour les enfants ?

Suite à une politique menée en Roumanie visant à rendre les ordinateurs accessibles aux familles les plus pauvres, des chercheurs ont montré que les ordinateurs ont à la fois des effets positifs et des effets négatifs sur les enfants.

Il y a un double langage dans le débat public autour des ordinateurs. D'un côté, on s'émeut que les pays en développement et les familles pauvres de manière générale ont un taux d'équipement en ordinateurs qui est faible, ce qui est assez pénalisant dans le monde actuel. D'un autre côté, on s'inquiète des effets de l'ordinateur sur les enfants en invoquant des conséquences possibles qui vont de l'isolement social jusqu'aux troubles comportementaux (souvenez-vous des polémiques autour des jeux violents comme GTA), en passant par "l'abrutissement".

Aujourd'hui, on va pouvoir en savoir un peu plus. Le ministère de l'éducation roumain a lancé en 2008 un programme attribuant 35000 subventions de 200€ aux familles les plus pauvres pour l'achat d'un ordinateur. Grâce à la magie de l'économétrie, on peut, en comparant les familles qui étaient de part et d'autre du seuil de revenu limite pour obtenir la subvention, estimer l'impact des ordinateurs sur les enfants.

Des résultats en classe qui baissent et un effet ambigu sur le capital humain

La première chose qu'on a envie de regarder est l'effet de l'ordinateur sur les notes en classe. Malheureusement, il se trouve que les notes des enfants qui ont obtenu un ordinateur chutent en math, en roumain et en anglais. Il semblerait que ce phénomène soit dû à un effet de substitution dans l'usage du temps : l'enfant préfère jouer aux jeux vidéo plutôt que de faire ses devoirs ou lire.

Cependant, l'ordinateur a un effet positif important sur les compétences de l'élève en informatique (pas très étonnant). Cet élément est important car certaines études suggèrent que la maîtrise de l'outil informatique peut accroître substantiellement le salaire futur sur le marché du travail. De plus, certains éléments laissent penser que l'ordinateur accroît les capacités cognitives des élèves.

Donc, l'ordinateur a à la fois des effets positifs et des effets négatifs. Impossible de départager les "pro-ordinateurs" et les "anti-ordinateurs".

L'importance de l'encadrement des parents

Toutefois, un détail extrêmement important ressort de l'étude : il est probable que le fait pour les parents d'imposer des règles sur l'usage de l'ordinateur réduit substantiellement les effets négatifs sans affecter les effets positifs ! Malheureusement, impossible à partir des données de savoir quels types de règles sont efficaces, ni s'il s'agit d'une simple corrélation ou d'une vraie causalité.

Les auteurs commentent "Encourager les enfants à faire leurs devoirs est probablement plus efficace que de restreindre l'utilisation de l'ordinateur.".


ref :
Home Computer Use and the Development of Human Capital
Ofer Malamud
Cristian Pop-Eleches
Working Paper 15814
http://www.nber.org/papers/w15814


dimanche 21 mars 2010

L'évolution de la pauvreté en Afrique : vous allez être surpris !

Que pensez-vous savoir sur l'évolution de la pauvreté en Afrique ?


Idée reçue : La pauvreté ne recule pas en Afrique, elle stagne voire continue à augmenter.

La réalité : Depuis 1995, la pauvreté chute en Afrique comme le montre le graphique suivant, qui représente la proportion de personnes qui vivent avec moins de 1$ par jour :


Le constat vaut également si on prend un seuil de 2$/jour au lieu de 1$. Si la pauvreté continue à chuter à cette allure, l'objectif du millénaire de diviser la pauvreté par 2 par rapport à son taux de 1990 sera atteint en 2017. Malheureusement, les auteurs ne disposent pas encore des données permettant d'estimer l'impact de la récession de 2008-2009.

Idée reçue : La croissance en Afrique ne profite qu'aux élites. Les chiffres de la croissance masquent une explosion des inégalités.

La réalité : Le coefficient de Gini est une mesure classique des inégalités. Lorsqu'il est égal à 1, une seule personne possède la totalité des richesses. Lorsqu'il est égal à 0, tout le monde possède la même part des richesses. Regardons son évolution :


On voit que la croissance qui a démarré dans les années 1990 s'est accompagnée d'une réduction et non d'un accroissement des inégalités.

Idée reçue : La chute de la pauvreté est due essentiellement à la hausse du prix des matières premières, ce qui traduit une dépendance malsaine.

La réalité : La tendance est identique dans les pays riches en matières premières et dans les pays pauvres en matières premières :









Idée reçue : L'Afrique porte encore le poids de son histoire : les pays qui ont connu l'esclavage subissent une pauvreté persistante.

La réalité : Bien que les pays ayant relativement échappé à l'esclavage sont en avance sur le plan économique, les pays ayant subi l'esclavage voient leur taux de pauvreté diminuer plus vite :









Conclusion des auteurs de l'étude :
"Notre principale conclusion est que la pauvreté chute en Afrique et ce, beaucoup plus rapidement que ce qu'on pourrait penser. La croissance de la période 1995-2006, loin d'avoir été captée uniquement par les élites, a répandu ses fruits de telle sorte que les inégalités dans toute l'Afrique ainsi qu'au sein de chaque pays a diminué. En particulier, la vitesse à laquelle la pauvreté diminue suggère qu'elle va atteindre à temps l'objectif du millénaire de réduction de moitié de la pauvreté par rapport à 1990 (ou au pire, avec quelques années de retard). [...] On trouve également que la chute de la pauvreté en Afrique est remarquablement générale : elle ne peut pas s'expliquer par les performances d'un seul pays ou groupe de pays qui bénéficierait d'un avantage géographique ou historique."
ref :
Xavier Sala-i-Martin; Maxim Pinkovskiy, 2010.
"African Poverty is Falling...Much Faster than You Think!,"
NBER Working Papers
15775, National Bureau of Economic Research, Inc.


mercredi 17 mars 2010

Quel est le point commun entre mes étudiants et les agriculteurs du Kenya ?

Les agriculteurs kényans semblent souffrir du même problème de planification que les étudiants : la procrastination, ou la tendance pathologique à toujours remettre au lendemain. Comprendre ce problème permet de mettre en place des politiques d'aides beaucoup plus efficaces.


Des expériences menées en Afrique ont montré que les rendements de l'agriculture augmentent énormément lorsque l'on utilise davantage d'engrais. Les économistes sont donc en face d'un problème auquel l'intuition peine à trouver une réponse claire : si les agriculteurs peuvent accroître leurs profits en utilisant plus d'engrais, pourquoi ne le font-ils pas ? On peut avancer plusieurs hypothèses : peut-être que les agriculteurs ne sont pas correctement informés des bénéfices associés à l'usage d'engrais, peut-être que les conditions réelles des cultures diffèrent des conditions expérimentales et que les bénéfices de l'usage d'engrais sont surestimés, peut-être que les agriculteurs n'ont pas les connaissances et l'expérience nécessaires pour utiliser de manière optimale les engrais...

Esther Duflo, Michael Kremer et Jonathan Robinson avancent une nouvelle hypothèse : peut-être que les agriculteurs souffrent du plus vieux problème de planification qui soit : la procrastination ou le fait de toujours remettre au lendemain l'exécution d'une tâche qu'on n'a pas envie de faire. Ici, les auteurs expliquent que les agriculteurs ont tendance à remettre au lendemain le trajet jusqu'au magasin pour aller acheter l'engrais.

Cette hypothèse est audacieuse mais a d'importantes implications en matière de politiques économiques. Si elle est vraie, une politique de subventions intensives sera probablement inefficace : les fermiers "rationnels" vont utilisent une trop grande quantité d'engrais et les fermiers "irrationnels" ne seront probablement pas affectés car on ne traite pas à la racine le problème comportemental.

Cette idée est confortée par l'expérience qui a été menée par nos chercheurs. Ils ont distribué des bons de réduction pour de l'engrais mais à validité limitée dans le temps (10 jours). Le fait d'introduire cette "deadline" artificielle pour acheter de l'engrais pousse les agriculteurs ayant tendance à cesser de repousser indéfiniment l'achat d'engrais. La probabilité qu'un agriculteur achète de l'engrais augmente alors d'environ 50% tandis que de "simples" subventions n'ont qu'un impact comportemental très limité (en plus d'être particulièrement coûteuses dans des pays où les gouvernements n'ont pas des budgets illimités).

ref :

Budging Farmers to Use Fertilizer: Theory and Experimental Evidence from Kenya

Esther Duflo
Michael Kremer
Jonathan Robinson
Working Paper 15131
http://www.nber.org/papers/w15131


lundi 15 mars 2010

Les entreprises peuvent faire taire la science

Via le blog Economic Logic, j'ai eu vent de cet article dans le Times qui explique comment une firme israélienne spécialisée dans la détection de mensonges par l'analyse de la voix a réussi à obtenir le retrait d'un article de recherche. Cet article, qui avait été accepté pour publication (et qui a donc été évalué par les pairs), remettait fortement en question la fiabilité de ce procédé. Néanmoins, grâce aux lois anglaises sur la diffamation, la firme a menacé d'un procès et la revue scientifique s'est empressée de supprimer l'article. Un scandale qui fait honte au système judiciaire anglais.

Sur le blog où j'ai découvert cet article, l'auteur commente : "Imaginez si les économistes pouvaient être poursuivis lorsqu'ils disent que la politique monétaire est défectueuse, que la politique d'immigration n'est pas optimale ou que Microsoft se comporte en monopole. Ou encore lorsque les sociologues écrivent que la scientologie est une secte."


samedi 13 mars 2010

L'économie est contre-intuitive : l'emploi public crée du chômage

Le travail théorique et empirique de cinq spécialistes du marché du travail aboutit à cette conclusion qui choque l'intuition : recruter des fonctionnaires accroît le chômage.

Si la science économique ne servait qu'à montrer des choses parfaitement intuitives, alors elle ne servirait à rien. C'est pour ça que je râle régulièrement contre ceux qui dénoncent l'économie orthodoxe au nom du "bon sens". On ne fait malheureusement pas de la science avec du bon sens, mais avec des modèles et des statistiques.

La théorie
"Sur le plan comptable, [...] toute chose égale par ailleurs, une hausse de l'emploi public diminue [...] le volume du chômage. Mais une hausse de l'emploi public peut aussi avoir des effets d'éviction sur l'emploi privé."
L'erreur à ne pas commettre consiste à s'imaginer que les individus ne réagissent pas aux politiques publiques mises en place et continuent à faire comme s'il ne s'était rien passé. Que peut-il se passer lorsque l'on créé des emplois publics ?

Tout d'abord, si les conditions de travail et les salaires sont meilleurs dans le public que dans le privé, les créations d'emplois dans le public vont se traduire par des destructions d'emplois dans le privé. A moyen ou long terme, les travailleurs vont passer du secteur privé au secteur public. Ce mécanisme pousse les salaires à la hausse dans le secteur privé à cause de la raréfaction du travail.

Ensuite, il faut se poser la question de savoir si la production du secteur public est complémentaire ou substituable à celle du secteur privé. Lorsque l'Etat produit des biens qui améliorent l'efficacité du secteur privé : infrastructures de transport, justice (pour assurer le respect des contrats par exemple), police... ceci va plutôt booster l'emploi dans le secteur privé. En revanche, si l'Etat produit des biens qui font concurrence à ceux du secteur privé, comme les hôpitaux ou l'éducation dans les pays où les écoles privées sont très développées, on peut s'attendre à l'effet inverse.

En cherchant bien, on peut trouver d'autres canaux par lesquels un effet de l'emploi public peut s'exercer sur l'emploi privé, notamment via le mode de financement ou la participation au marché du travail, mais je les laisse de côté, car les chercheurs ont peu de preuves empiriques sur ces éléments.

Les statistiques

Les chercheurs analysent l'effet de l'emploi public sur le taux de chômage à partir de données sur 17 pays de l'OCDE de 1960 à 2000. Cette estimation est un peu compliquée à mettre en oeuvre car il est possible que l'emploi public augmente en réponse à un accroissement du chômage, ce qui peut biaiser les résultats. Grâce à notre fidèle technique statistique des variables instrumentales, on peut corriger ce biais. Quel résultat obtient-on ?

En moyenne, la création de 100 emplois publics détruit 150 emplois privés et accroît donc le chômage. L'effet est particulièrement fort dans les pays où les rentes dans le secteur public sont élevées et lorsque la corruption est importante, ce qui suggère que les travailleurs les plus productifs sont effectivement attirés vers le secteur public quand on y offre de bons salaires. De même, l'effet est plus fort lorsque les biens produits par le secteur public peuvent concurrencer ceux du secteur privé.


On arrive donc à cette conclusion incroyable : l'emploi public créé du chômage. Que doit-on en penser ? Il faut tout d'abord noter que cela ne signifie pas qu'il faille virer des fonctionnaires pour résorber le chômage. La valeur d'un emploi public se mesure à la valeur de ce que cet emploi produit pour la société et non pas à son impact sur le chômage. On ne peut donc rien en déduire sur l'éternelle question "Faut-il plus ou moins de fonctionnaires ?", qui n'appelle de toutes façons pas de réponse tranchée.

Les deux seules choses que l'on peut en tirer est que 1) l'accroissement du nombre d'emplois publics est une mauvaise stratégie pour lutter contre le chômage et 2) le chômage n'est pas une simple question de comptabilité entre stock d'emplois et nombre de travailleurs. En particulier, cette analyse montre qu'il est très dangeureux de vouloir analyser le chômage comme une pénurie d'offres d'emplois. Il faut au contraire essayer de comprendre pourquoi les entreprises refusent d'embaucher certains types de travailleurs aux niveaux de salaire qui se pratiquent sur le marché, ce qui appelle une analyse plus microéconomique que macroéconomique.

ref :

Public Employment and Labour Market Performance
Author(s): Yann Algan, Pierre Cahuc, Andre Zylberberg, Jorn-Steffen Pischke, Thierry Verdier
Source: Economic Policy, Vol. 17, No. 34 (Apr., 2002), pp. 9-65
Published by: Blackwell Publishing on behalf of the Centre for Economic Policy Research,
Center for Economic Studies, and the Maison des Sciences de l'Homme
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/1344671


mardi 9 mars 2010

Les films violents permettent de lutter contre la violence !

L'idée que la violence dans les films est responsable de la violence dans la société ne résiste pas à l'examen des faits comme le montre une étude récente.

J'ai été exaspéré par une émission sur France 3 que j'ai regardé il y a quelque temps. Dans cette émission avait lieu un débat sur la violence à l'école. Sujet fort intéressant. Malheureusement, le débat a été traité typiquement à la française : aucune référence à des faits, des chiffres ou des statistiques. Des grandes idées, jamais confrontées à la réalité. Entre deux théories invérifiables, on peut noter des affirmations fausses ("le diplôme ne protège plus du chômage aujourd'hui"). Bref, tout ce que je déteste.

Du coup, je me suis amusé à rechercher "violence" sur le site du NBER pour voir un petit peu ce qu'il y avait d'intéressant sur le sujet. Je suis tombé sur une étude au nom alléchant : "Does Movie Violence Increase Violent Crime?" ou en français : Est-ce que la violence dans les films accroît le nombre de crimes violents ?

EDIT : Laurent avait déjà commenté ce papier avant moi. N'hésitez pas à lire son billet à cette adresse.

Les individus violents vont voir des films violents

Ca fait assez longtemps qu'on sait que les crimes violents sont, en moyenne, commis plus souvent par des gens qui vont voir des films violents. Comment interpréter cette corrélation ? Certains soutiennent une interprétation causale : la violence dans les films cause la violence réelle. D'autres personnes affirment au contraire que les individus violents vont plus souvent voir des films violents et que, du coup, l'interdiction de la violence au cinéma n'aurait aucun impact sur le taux de crimes violents.

Qui croire ? Gordon Dahl et Stefano DellaVigna ont eu l'idée de comparer le niveau de violence dans les blockbuster du cinéma et le nombre de crimes violents le premier week-end après la sortie du film (là où le nombre d'entrées est le plus élevé pour le film en question).

Que trouve-t-on ? Eh bien, bizarrement, plus les films sont violents, moins on a de crimes violents ! Pour chaque million de personnes allant voir un film violent au cinéma, le nombre de crimes violents diminue de 1 à 2%, ce qui représente au total environ 1000 agressions évitées chaque week-end (l'étude a été faite sur données américaines). On trouve le même genre de résultat lorsqu'on utilise la date de sortie du DVD ou de la VHS (les données vont de 1995 à 2004). Comment expliquer ce résultat étrange ?

Il veut mieux aller voir un film violent qu'aller picoler dans un bar

En explorant les données, les auteurs découvrent que les individus qui vont voir les films violents semblent plus souvent appartenir aux groupes qui sont le plus susceptibles de commettre des crimes violents (notamment les hommes jeunes). D'autre part, l'impact des films violents réduit beaucoup plus le nombre de crimes et délits liés à l'alcool ou à la drogue (ivresse publique par exemple).

L'interprétation que les chercheurs suggèrent est que les individus violents vont plus souvent voir des films violents que les autres. De ce fait, étant au cinéma, ils ne peuvent être en même temps en train d'agresser quelqu'un (les agressions au cinéma sont rares). Mieux : étant au cinéma, ils ne sont pas en train de picoler. Or l'alcool est beaucoup plus susceptible de générer de la violence que... les films violents !


On voit donc bien que quand on étudie les causes d'un phénomène, il ne suffit pas d'avancer une histoire plausible, il faut confronter cette histoire à la réalité et aux données statistiques. Donc quand un mec balance avec un ton assuré "La violence à l'école, c'est à cause des inégalités." sans avancer la moindre preuve, on est plus dans la masturbation intellectuelle que dans un débat qui va nous permettre d'avancer.


vendredi 5 mars 2010

Que faire quand le Titanic coule ou quatre approches de la justice sociale

Pour comprendre les tensions entre les différentes conceptions de la justice, Hervé Moulin propose quatre principes de justice qui sont malheureusement souvent incompatibles.


En ce moment, je donne un TD d'économie normative à sciences po. Une partie du cours est consacrée à l'étude des principes de la justice sociale. On réfléchit aux propriétés que doit avoir une situation "juste" ou une répartition "juste" des richesses. Malheureusement, ça devient vite une jungle dans laquelle on finit par se perdre entre les différents axiomes et les différents théorèmes. Néanmoins, Hervé Moulin est parvenu, dans cet ouvrage, à résumer les problèmes de justice distributive (comment répartir des richesses limitées entre différents individus) autour de quatre principes très simples à comprendre.

La fable de la flûte et des quatre enfants

Une histoire, attribuée à Platon, met en scène quatre enfants et une flûte. La question est : à quel enfant doit-on donner la flûte ?
  • Le premier enfant est celui des quatre qui a le moins de jouets. On devrait lui donner la flûte au nom du principe de compensation : il faut concentrer ses efforts pour améliorer la situation des plus mal lotis.
  • Le deuxième enfant a travaillé dur pour réparer et nettoyer la flûte. On devrait lui donner au nom du principe de récompense : les richesses doivent être distribuées en fonction du mérite de chacun.
  • Le père du troisième enfant est celui à qui appartenait la flûte. Il semble donc légitime de transmettre la flûte à son fils. Ce principe obéit à des droits exogènes. D'après ce principe, ce sont les statuts des individus qui déterminent qui doit recevoir quoi, indépendamment du problème concret qui nous occupe.
  • Le quatrième enfant est flutiste. Si tout le monde apprécie la musique, il devrait recevoir la flûte au nom du principe d'efficience (traduction très imparfaite de fitness en anglais) car c'est lui qui en joue le mieux.

Le Titanic


Imaginons maintenant une situation ou un bateau est en train de couler (au hasard le Titanic). Bien évidemment, il n'y a pas assez de canots de sauvetage, sinon c'est pas drôle (et Leonardo Di Caprio ne serait pas mort à la fin du film et celui-ci n'aurait peut-être pas fait autant d'entrées.). Là, on se retrouve face à un problème de justice distributive : qui doit-on sauver ?

Dans cette situation, le principe de récompense suggère que l'on ne laisse aucune place aux individus qui sont responsables de la catastrophe. Au contraire, le principe d'efficience nous dit qu'on devrait prendre l'équipage sur les canots pour profiter de leurs compétences en navigation. Si on suit le principe de compensation, on devrait d'abord sauver les gens les plus faibles et laisser les plus forts tenter leur chance à la nage pour limiter la dispersion des chances de survie (bon ok, dans le cas du Titanic, le bateau était assez loin des côtes, mais admettons). Le principe de droits exogènes peut s'interpréter de plusieurs manières : soit on considère que chacun doit avoir les mêmes chances que tous les autres d'obtenir une place sur un canot (et donc on devrait tirer au hasard les gens qui seront sauvés), soit on considère que la priorité doit être donnée aux gens les plus "importants" : les scientifiques, les politiciens, les sportifs de haut niveau...

Qui doit-on soigner en premier ?

Admettons que, pendant une guerre, le nombre de blessés soit tellement élevé que les services médicaux sont dépassés. Dans ce cas, il faut choisir qui soigner et qui laisser mourir. Que faire ?

Le principe de compensation nous dit qu'il faut se concentrer sur les soldats les plus grièvement blessés. Le principe de récompense donne la priorité aux soldats les plus courageux, ceux qui se sont "bien battus". Le principe de droit exogène nous dit soit qu'il faut donner la priorité aux plus hauts gradés, soit qu'il faut être parfaitement égalitaire (et sélectionner au hasard ceux qui auront le droit d'être soignés). Le principe d'efficience commande de soigner ceux qui ont le plus de chances de récupérer de leurs blessures et qui seront le plus à même de retourner se battre.

Applications à l'économie : immigration et admissions dans l'enseignement supérieur

Néanmoins, ces principes n'ont pas vocation à être appliqués uniquement à des scénarios qu'on rencontre plus souvent dans les films que dans la vraie vie. Ils permettent également d'expliquer certaines divergences politiques sur des sujets d'actualité.

Sur le thème de l'immigration, les politiciens divergent sur l'idée de savoir qui on doit admettre sur notre territoire. D'après le principe de droits exogènes, on devrait soit mettre tout le monde sur un pied d'égalité et tirer au hasard ceux qui ont le droit d'entrer, soit choisir sur la base de caractéristiques ethniques ou culturelles (rappelons que certains s'opposent à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne à cause des différences culturelles). Le principe de compensation donne la priorité aux réfugiés politiques et à ceux qui viennent de pays très pauvres. Le principe d'efficience suggère que l'on fasse entrer ceux qui profiteront le plus au pays (est-ce que le concept d'immigration choisie vous dit quelque chose ?). Le principe de récompense est plus délicat à interpréter dans cette situation. On pourrait penser qu'on devrait accepter ceux qui ont soutenu politiquement le pays d'arrivée (par exemple, les américains pourraient refuser d'accepter les français sur leur territoire à cause de leur attitude durant la guerre en Irak) ou qui ont dirigé de nombreux investissements à destination de ce pays.

Examinons maintenant la question de savoir qui admettre dans les formations les plus prestigieuses. Par exemple, le principe de compensation va dans le sens de certaines expériences récentes qui ont poussé des étudiants issus de lycées et de milieux plutôt désavantagés à intégrer des prépas prestigieuses. Le principe de droit exogène reflète plutôt le cas de l'université : tous ceux qui ont leur bac ont le droit de rentrer en première année. Le principe de récompense devrait favoriser l'admission de ceux qui ont travaillé dur par le passé. Le principe d'efficience suggère au contraire qu'il faut intégrer les étudiants qui profiteront le plus de la formation.


J'imagine que beaucoup d'entre vous ont eu le même sentiment que moi : selon la situation examinée, les principes qui correspondent le mieux à notre intuition de ce qu'est la justice ne sont pas les mêmes. Le problème est que, bien évidemment, ces principes sont souvent incompatibles entre eux. De ce fait, la quête d'une conception universelle de la justice est nécessairement vouée à l'échec, et ça se démontre mathématiquement : beaucoup de théorèmes ont pour vocation de démontrer que deux axiomes de justice tout à fait acceptables ne peuvent pas être vérifiés simultanément dans toutes les situations. On est donc condamné à avoir une part de subjectivité dans l'appréciation de ce qui est juste ou pas.

Néanmoins, cela n'empêche pas qu'il est utile de comprendre à quel principe correspond chaque conception de la justice au sein d'un débat. Si deux individus sont en désaccord car ils se réfèrent chacun à un principe de justice différent, alors leurs positions ne seront probablement jamais conciliables.


lundi 1 mars 2010

The Undercover Economist

Note de lecture du livre The Undercover Economist de Tim Harford.

Le hasard a voulu que je lise ce livre en pleine période de polémique sur les nouveaux programmes des SES. Il constitue un argument de poids en faveur des nouveaux programmes car il montre qu'il y a quantité de choses intéressantes à raconter sur l'économie en utilisant quelques outils ultra simples de la microéconomie standard : rente de rareté, marchés parfaits, arbitrages...

Tout d'abord, le livre commence par une approche opposée à celle des manuels classiques. Il explique comment la rareté permet de faire payer les consommateurs plus cher en prenant l'exemple des cafés hors de prix qu'on peut acheter dans un Starbucks sur le chemin du travail. Ceci est prétexte à introduire des concepts comme la rente de rareté ou l'élasticité-prix de la demande.

Il continue sur le même thème en décrivant les stratégies ingénieuses des firmes ayant un pouvoir de marché pour extraire le maximum d'argent des consommateurs : la diversification de l'offre de produits, la discrimination par les prix ou l'exploitation des consommateurs qui ont la flemme de comparer les prix. En prime, on a même droit à quelques conseils (qui font penser à un reportage de M6) pour éviter de se faire arnaquer par les firmes qui ont un pouvoir de marché important.

Ensuite, le livre présente les marchés parfaits en posant la question "Et si personne n'avait de pouvoir de marché ?". Cette présentation permet de bien comprendre que les marchés parfaits sont un point de référence dont il est souhaitable de s'approcher autant que possible et non une description des marchés tels qu'ils sont réellement. En utilisant les marchés parfaits comme référence, l'auteur explique la nature des défaillances de marché courantes (externalités et asymétrie d'information) ainsi que des pistes pour une intervention efficace de l'Etat.

Toujours dans cette continuité, l'auteur nous fait découvrir les marchés financiers, les problèmes des pays en développement, la théorie des enchères et la mondialisation avec des exemples parlants.

En clair, ce livre est comme un manuel de microéconomie, dans lequel on aurait remplacé les mathématiques par de la pédagogie. On se rend compte à quel point il est facile d'expliquer toutes les notions de base de microéconomie si on prend la peine d'illustrer par des exemples de la vie réelle et si on prend le temps d'expliquer à quoi servent les concepts (plutôt que de balancer des équations les unes après les autres) (ceux qui ne sont pas convaincus peuvent aussi lire ce billet). C'est à mon avis un excellent support pour des cours de SES de Terminale avec le nouveau programme ou pour des cours de 1ère année de fac.

Malheureusement, il semblerait que ce livre n'a toujours pas été traduit en français...