vendredi 26 février 2010

Draguez plus efficacement sur Internet grâce aux statistiques !

Améliorez vos chances de rencontre sur internet grâce aux explications de notre ami Arthur !


jeudi 25 février 2010

Les profs, tous des fainéants...

Une étude menée à Chicago montre que les absences des professeurs diminuent substantiellement lorsque ceux-ci ne bénéficient pas de la protection de l'emploi.

Cela fait maintenant deux ans que j'enseigne à la fac. Sur le plan pédagogique et intellectuel, c'est un métier fantastique. D'une part on apprend beaucoup lorsqu'on prépare les cours, et d'autre part c'est très stimulant de chercher à innover pour transmettre des connaissances aux étudiants de la façon la moins ennuyeuse et la plus efficace possible. En revanche, quand on regarde les aspects financiers et administratifs, c'est une horreur. Les facs fonctionnent sur un modèle bureaucratique horriblement inefficace : impossible de trouver le bon interlocuteur, des services fermés une demi-journée sur deux, des salaires qui se font attendre, et surtout, je n'ai strictement aucune incitation à faire correctement mon boulot.

Que je vienne ou non, que je passe deux heures à préparer le cours ou que j'improvise totalement, que mes étudiants réussissent ou se plantent lamentablement, je suis payé pareil. L'énorme pénurie de chargés de TD dans les facs françaises fait que je trouverai toujours un emploi, mais de toutes façons, ce n'est même pas un problème car personne ne se soucie de ma productivité réelle. Je pourrais être le plus mauvais chargé de TD qui soit et rester sans problème au même poste pendant des années.

La théorie des incitations...

Ce que je suis en train de vous exposer est une problématique très vieille en économie que l'on appelle le problème "principal/agent" décrit en détails et avec beaucoup d'humour dans ce bouquin. Un "principal" (ici mon employeur) recrute un "agent" (le chargé de TD) pour mener à bien une tâche (donner des TD). L'agent est plus ou moins efficace selon l'effort qu'il fournit. Un chargé de TD qui prépare minutieusement ses cours aidera plus ses étudiants qu'un chargé de TD qui improvise.

Le petit soucis, c'est que le principal ne peut pas observer l'effort de l'agent. Ce dernier a donc tout intérêt à en faire le moins possible.

Pour contourner ce problème, le principal peut mettre en place un système de rémunération incitatif : si l'agent est performant, il sera mieux payé que s'il échoue lamentablement. Si la performance (qui, elle, est observable : on peut voir les notes des étudiants selon le chargé de TD) est suffisamment corrélée avec l'effort (inobservable), l'agent sera incité à fournir un niveau d'effort optimal.

Mais voilà, les profs qui m'embauchent n'ont aucun intérêt à mettre en place une rémunération incitative. Tout simplement parce que ce ne sont pas eux qui touchent les bénéfices de mon travail ! Que les étudiants réussissent ou non, ils sont payés pareil. C'est la grande malédiction des systèmes éducatifs publics : personne n'a un intérêt particulièrement marqué à ce que les étudiants réussissent.

...et son application au monde de l'éducation

Bien sûr, on pourrait rejeter tout ça au motif que ce n'est "que de la théorie" et que les vaillants professeurs font déjà de leur mieux pour enseigner à ces petits c*** car leur seule motivation est de former les futures générations et non de s'enrichir, ralala ce que les économistes peuvent avoir une vision réductrice du comportement humain !

Il se trouve qu'à Chicago, les conventions collectives dans l'enseignement ont évolué en 2004, permettant aux directeurs d'écoles et aux proviseurs de licencier les enseignants en période probatoire beaucoup plus facilement (avec un simple clic nous dit l'auteur de l'étude). Les enseignants concernés reçoivent donc une incitation assez forte à y mettre un peu du leur.

Logiquement, si la théorie exposée plus haut est vraie, on devrait observer un accroissement de la productivité des enseignants. Ici, l'auteur choisit de mesurer le nombre moyen d'absences des enseignants qui est un indicateur assez révélateur de leur motivation (j'en sais quelque chose !). Il va donc comparer l'évolution du nombre d'absences des enseignants qui sont passés de l'ancien au nouveau système avec celle des enseignants qui n'ont pas été concernés par ce changement.

Conclusion :
"Mes résultats suggèrent que la baisse de la sécurité de l'emploi pour les enseignants en période probatoire à Chicago a conduit à une chute de 10 à 20% de l'absentéisme chez les enseignants. Les effets sont plus marqués dans les écoles primaires et dans les lycées défavorisés (essentiellement ceux où la proportion d'Afro-Américains est importante) ainsi que parmi les enseignants ayant une forte probabilité d'être fréquemment absents".
Il ne s'agit là nullement d'un jugement de valeur à l'égard des enseignants. On découvre simplement que ceux-ci sont comme tous les êtres humains : ils réagissent aux incitations. C'est la leçon que les économistes adorent répéter : il ne faut jamais espérer faire évoluer les choses en comptant uniquement sur la bonne volonté des individus ou sur leur altruisme naturel. Il faut identifier leurs incitations (c'est malheureusement souvent plus dur que ça en a l'air) et éventuellement les altérer pour orienter les comportements. On n'améliorera pas le système éducatif en demandant aux enseignants de travailler plus. On l'améliorera si on les incite à travailler plus.

J'ai bien peur que ma propre motivation en tant qu'enseignant ne diminue d'année en année...

ref:
The Effect of Employment Protection on Worker Effort: Evidence from Public Schooling
Brian A. Jacob
Working Paper 15655
http://www.nber.org/papers/w15655


dimanche 21 février 2010

Le microcrédit est-il la panacée annoncée pour les pays en développement ?

Une expérience aléatoire menée en Inde semble montrer que le microcrédit incite à l'investissement et à la création d'entreprise mais n'a pas d'impact à court terme sur la qualité de vie des individus.

(Voir aussi le résumé d'Esther Duflo dans Le Monde)

Voici la conclusion des chercheurs :

"Ces résultats suggèrent que le microcrédit a des effets importants sur les entreprises et la composition des dépenses des ménages. De plus, ces effets diffèrent d'un ménage à l'autre en cohérence avec l'idée qu'un ménage souhaitant démarrer une entreprise doit d'abord s'acquitter d'un coût fixe. Ceux qui possèdent déjà une entreprise utilisent le microcrédit pour étendre leurs activités : les dépenses en biens durables (c.a.d. l'investissement) augmentent. Parmi les ménages qui ne possédaient pas d'entreprise au début du programme, ceux qui avaient une faible chance d'en créer une n'ont pas accru leurs dépenses en biens durables, mais ont accru leurs dépenses en consommation de biens non-durables (la nourriture par exemple), ce qui semble confirmer le fait que ceux-ci utilisent le microcrédit pour rembourser des crédits coûteux ou pour anticiper sur un revenu futur. En revanche, les ménages qui ont une forte probabilité de créer une entreprise réduisent les dépenses en biens non-durables et en particulier les biens de "tentation" comme l'alcool, le tabac, les tickets de lotterie et les repas rapides à l'extérieur, probablement en vue de réaliser un investissement initial encore plus important que ce qu'ils pourraient se permettre simplement avec le prêt. Ca rend assez difficile l'évaluation des impacts à long terme du programme. Par exemple, il est possible qu'à long terme, les individus qui réduisent leur consommation actuelle pour accroître l'investissement deviennent significativement plus riches et accroissent leur consommation future. D'un autre côté, les ménages qui ont augmenté leur consommation au moment du prêt sans créer d'entreprise peuvent s'appauvrir car ils devraient utiliser les revenus futurs pour rembourser, bien qu'il soit également possibles qu'ils profitent simplement du supplément de revenu obtenu en rembourser des crédits trop chers grâce au microcrédit (dans ce cas, ils augmentent leur richesse actuelle et peut-être même leur richesse future).

Bien que le microcrédit parvienne à affecter les dépenses des ménages et aide à démarrer des entreprises (ou à développer une entreprise existante), il semble n'avoir aucun effet sur l'éducation, la santé ou la place des femmes. Bien sûr, à long terme, lorsque les investissements auront (éventuellement) permis un accroissement des dépenses d'un plus grand nombre de ménages, il est possible qu'un tel effet apparaisse. Toutefois, sur le court terme (de 15 à 18 mois), le microcrédit ne semble pas être une recette miracle. Il n'est pas la panacée annoncée par certains, mais permet quand même aux ménages d'emprunter, d'investir, de créer ou de développer des entreprises."

ref :
The miracle of microfinance? Evidence from a randomized evaluation
Abhijit Banerjee, Esther Dufflo, Rachel Glennerster, Cynthia Kinnan
http://www.povertyactionlab.com/papers/101_Duflo_Microfinance_Miracle.pdf


mercredi 17 février 2010

Obama a-t-il gagné parce qu'il est beau-gosse ?

D'après 3 chercheurs, la beauté aurait un impact significatif sur le succès électoral d'un candidat.

Berggren, Jordahl et Poutvaara ont montré environ 1900 photos de politiciens finlandais à une dizaine de milliers d'individus en leur demandant de noter les politiciens sur cinq critères : beauté, compétence, confiance inspirée (trustworthiness), amabilité et intelligence. Et ce, à partir des photos uniquement.

Qu'est-ce qu'on trouve de rigolo ? Les femmes notent mieux les politiciens de sexe féminin que ne le font les hommes. Les hommes trouvent en moyenne que les politiciens masculins ont l'air plus compétents et plus intelligents que leurs collègues féminines, mais ils trouvent que les femmes sont plus belles, plus aimables et inspirent plus confiance. Les auteurs signalent l'absence du syndrome de "la blonde conne" : la beauté et l'intelligence sont positivement corrélées !

Est-ce que la beauté aide dans la carrière politique ? Oui ! L'effet est très marqué. Pour schématiser, un candidat qui a un point de plus en beauté sur une échelle de 1 à 5 voit son nombre de voies augmenter d'environ 20%. La beauté semble d'ailleurs compter beaucoup plus pour les politiciennes que pour les politiciens.

Alors, d'après vous, Obama a-t-il été aidé par son physique ??

ref :

Niclas Berggren,
Henrik Jordahl,
Panu Poutvaara,
The looks of a winner: Beauty and electoral success
Journal of Public Economics, Volume 94, Issues 1-2, February 2010, Pages 8-15
(http://www.sciencedirect.com/science/article/B6V76-4XNN5CJ-1/2/df71b1e1748f49589e76fb9c904b3cdd)


lundi 15 février 2010

Nouveau Blog : Sciences économiques et sociales au lycée

Un nouveau blog vient d'arriver ! Il s'intitule "Sciences économiques et sociales au lycée" et vous pouvez le visiter à cette adresse (voir ici pour une présentation de l'auteur et du blog).

Les premiers textes proposés portent sur les nouveaux programmes de SES et le style est mordant comme je l'aime !

Bienvenue parmi nous !

dimanche 14 février 2010

Gad Elmaleh a raison à propos de la Saint-Valentin

D'après Gad Elmaleh :
"Eh les filles, qu'est-ce qu'il se passe avec la Saint-Valentin ? J'ai l'impression que ce jour-là, si on assure pas on va perdre tous les "Miles" qu'on a accumulé depuis le début de l'année."
La Saint-Valentin, c'est un peu ce que les économistes appellent un jeu de signal (Jean-Edouard fait la même analyse à propos des cadeaux de Noël). Pour schématiser, les mecs se répartissent en deux catégories : les mecs biens, et les mecs nuls. Les filles tendent à préférer les mecs biens aux mecs nuls. Le problème, c'est qu'un mec ne peut pas simplement dire "je suis un mec bien". C'est ce qu'on appelle du "cheap talk". N'importe qui, même un mec nul, peut prétendre être un mec bien. Comment s'en sortir ?

Il faut trouver un signal discriminant. C'est-à-dire une action qui est trop coûteuse à entreprendre pour un mec nul mais abordable pour un mec bien. Par exemple, si les mecs nuls sont les mecs qui n'ont pas l'intention de rester avec leur copine à long terme mais qui leur font croire le contraire, un bon signal peut être un cadeau coûteux. Il est beaucoup trop coûteux pour un mec qui ne compte pas entreprendre une relation à long terme de couvrir sa copine de cadeaux (à quoi bon offrir un bon resto à une fille qu'on va larguer le lendemain ?). Un bon mec peut donc faire savoir qu'il est un bon mec en offrant des beaux cadeaux à sa tendre et douce chérie.

Quand est-ce qu'un mec doit envoyer un signal ? Eh bien cela dépend des situations. Après une dispute, un joli cadeau est un moyen de montrer que la dispute n'était pas si grave et qu'on s'aime quand même (un mec nul ne va pas gaspiller de l'argent pour un cadeau s'il compte profiter de la dispute pour claquer définitivement la porte). De manière plus générale, le mec peut "sentir" le bon moment pour envoyer un signal.

Les signaux ne sont pas gratuits à envoyer car les beaux cadeaux coûtent cher (j'en sais quelque chose ! (Bouh... le radin)). Donc, il faut gérer ça de manière optimale. C'est très beau d'offrir des cadeaux tous les jours, mais la carte bleue va vite virer au vert. Si on laisse gérer le mec, il va faire de son mieux pour gérer son couple (et s'il ne fait pas de son mieux, c'est probablement qu'il vaut mieux que le couple casse).

La Saint-Valentin oblige tous les mecs à envoyer des signaux à une date précise. Dans certains cas, c'est plutôt pas mal (je pense aux mecs qui "oublient" d'avoir une petite attention de temps en temps pour leur chérie). Néanmoins, la plupart du temps, c'est inutile et ça conduit à un gaspillage de ressources. Lorsque j'ai déjà offert un joli cadeau à ma copine pour son anniversaire et un autre pour Noël, j'ai pas forcément envie de débourser à nouveau de l'argent pour la Saint-Valentin alors que j'ai déjà montré à ma copine que j'étais un mec bien.

Mais je suis obligé, car si je n'offre pas de cadeau pour la Saint-Valentin, je risque d'envoyer un mauvais signal et ma chérie va venir pleurnicher en me disant "t'es sûr que tu veux pas me quitteeeeeer ???" (oui, la mienne est très sensible, j'imagine que beaucoup d'autres vont plutôt aller râler auprès de leurs meilleures amies "Tu te rends compte, il m'a rien offert le salaud !").

Donc, la Saint-Valentin, en plus de faire chier les célibataires, oblige les hommes à jouer à un jeu de signal inefficient, qui fait certes la joie des fleuristes, mais qui gaspille les ressources de ces pauvres hommes.

Bon, allez j'abandonne la casquette de l'économiste cynique et je redeviens moi-même. Bonne Saint-Valentin à tous les amoureux !!!

samedi 13 février 2010

Le bracelet électronique semble être très efficace en Argentine

C'est la conclusion à laquelle arrivent Rafael Di Tella et Ernesto Schargrodsky après avoir examiné le taux de récidive des condamnés en Argentine. En exploitant le fait que les juges disposent de très peu d'informations sur les personnes qui sont arrêtées et le fait que ces personnes se voient assigner un juge de façon aléatoire, ils estiment que par rapport à la prison, le bracelet électronique réduit le risque de récidive de 40% environ.

Je ne cache pas mon enthousiasme face au succès d'une alternative à la prison étant donné le caractère inhumain de la vie en détention même dans les pays développés.

ref :

Criminal Recidivism After Prison and Electronic Monitoring
Rafael Di Tella
Ernesto Schargrodsky
Working Paper 15602
http://www.nber.org/papers/w15602


mardi 9 février 2010

La diversification financière : un dilemme du prisonnier

J'avais affirmé ici que la plupart des détenteurs d'actifs ne diversifiaient pas assez le risque. En effet, au niveau individuel, on peut considérablement réduire le risque associé à un portefeuille en diversifiant les actifs qu'il contient.

Néanmoins, cinq chercheurs viennent de soulever l'idée que ce système puisse être un dilemme du prisonnier. Un dilemme du prisonnier est une situation où la combinaison des meilleures décisions au niveau individuel conduit au pire résultat au niveau collectif.

Ils font appel à l'économie des réseaux pour modéliser une situation où les agents tissent des relations de créancier ou de débiteur entre eux. Dans ce système, chaque individu diminue le niveau de risque à son échelle lorsqu'il augmente le nombre de personnes avec qui il est en relation. Emprunter auprès de plusieurs personnes permet de multiplier les sources de crédit et prêter à plusieurs personnes dilue le risque auprès de plusieurs agents.

Néanmoins, il existe un seuil à partir duquel l'accroissement de l'interdépendance entre les agents, tout en restant rationnel du point de vue individuel, devient dangeureux au niveau collectif et accroît le risque de crise systémique :
"Dans cet article, [...] nous nous focalisons sur les relations créanciers/débiteurs dans un cadre général d'analyse des réseaux de crédit. Nous sommes pessimistes quant aux conséquences de l'interdépendance sur le risque car, lorsque celle-ci augmente et sous des conditions spécifiques, on met en évidence l'émergence d'un arbitrage entre la réduction du risque individuel - grâce au partage du risque - et un accroissement du risque systémique - à cause de la propagation des risques financiers. Plus le nombre de voisins interconnectés est élevé, plus le risque de faillite est faible pour un individu donné, mais plus le risque systémique est élevé et plus la résilience du réseau est faible. En d'autres termes, dans notre étude, la relation entre connectivé et risque systémique n'est pas toujours décroissante comme [dans les recherches précédentes], mais suit une courbe en cloche : le risque décroît avec la connectivité si celle-ci demeure relativement faible mais augmente si elle est trop élevé. En particulier, on trouve que lorsque le degré d'interdépendance dépasse un certain seuil, les crises tendent à être non seulement plus graves mais également plus fréquentes."
C'est un peu inquiétant car les problèmes du type dilemme du prisonnier (surtout lorsque le nombre de participants est élevé) sont particulièrement difficiles à résoudre.

ref :

Liaisons dangereuses:
Increasing Connectivity, Risk Sharing, And Systemic Risk
Stefano Battiston
Domenico Delli Gatti
Mauro Gallegati
Bruce C. Greenwald
Joseph E. Stiglitz
Working Paper 15611
http://www.nber.org/papers/w15611


lundi 8 février 2010

Crise financière et attaque cardiaque

Au sujet de la crise financière, on retrouve très souvent en ce moment l'argument dit du "risque moral", selon lequel les banques ne font pas gaffe lorsqu'elles savent que l'Etat les renflouera en cas de besoin (voir par exemple ici ou ). D'après cet argument, il faut impérativement faire payer aux banques le prix de l'assurance implicite de l'Etat pour éviter qu'elles ne prennent de trop gros risques aux frais du contribuable.

Cet argument fait sens mais Ricardo Caballero démonte ce raisonnement de manière assez élégante. D'après lui, une crise financière, c'est comme une attaque cardiaque. Comparons : les agents concernés peuvent prendre des précautions pour la prévenir (surveiller son alimentation dans le cas d'une attaque cardiaque / limiter les investissements dans les actifs à haut risque dans le cas des banques), mais lorsqu'elle survient, il faut prendre des mesures urgentes (utiliser un défibrilateur / renflouer les banques) pour éviter la catastrophe (mort / faillites bancaires).

Appliquons l'argument de l'aléa moral aux attaques cardiaques. Imaginons que l'on installe des défibrilateurs dans tous les lieux publics. De ce fait, on limite les risques de mort des individus subissant des attaques cardiaques. Donc, d'après l'argument du risque moral, les gens vont cesser de surveiller leur alimentation et vont se gaver de hamburgers et de pizzas à tous les repas.

Ce qu'il veut mettre en avant, c'est qu'il est ridicule de penser que les banques sont motivées dans leurs décisions par les compensations financières offertes par les Etats en cas de crise :
"A peu d'exceptions près (Fannie et Freddie ?), les institutions financières et les investisseurs pris dans une bulle spéculative sont motivés dans leurs décisions d'investissement par des rendements exorbitants et non par quelques subventions lointaines procurées par le défibrilateur financier."
Le problème (comme je l'argumente dans mon billet à paraître demain) est plutôt que le risque systémique n'est pas la simple addition des risques individuels et que des incitations perverses sont en jeu. Si toutes les banques minimisent le risque que chacune doit supporter, elles vont diversifier au maximum leurs actifs. Mais ce faisant, elles créent un réseau interbancaire qui rend le système financier dans son ensemble particulièrement sensible au risque systémique car les chocs se propagent plus facilement d'une banque à l'autre.

Chaque banque aura beau faire de son mieux (sans que leur comportement soit influencé par le fait que l'Etat soit là pour les sauver ou non), le risque de crise financière sera là, et peut même s'aggraver lorsque les banques tentent de réduire leur exposition au risque.

Une raison supplémentaire pour se méfier de l'argument du risque moral bancaire est qu'il a tous les attributs du "prêt-à-penser" : c'est une idée simple, qui semble tout expliquer et qui est moralement très confortable (c'est toujours plus agréable de croire qu'un problème est dû à un ennemi identifiable - les banques - plutôt qu'à un problème complexe de régulation financière).


vendredi 5 février 2010

Comment arnaquer les investisseurs via les produits dérivés et la titrisation

Découvert sur Naked Capitalism. Ici, le terme de produit dérivé doit s'entendre au sens financier du terme. Un produit dérivé est un actif qui s'échange sur les marchés financiers et qui offre un paiement (ou non) à son propriétaire en fonction de l'évolution future du cours d'un autre actif. L'idée derrière les produits dérivés est qu'ils permettent à ceux qui les achètent de s'assurer contre divers risque comme la variation du taux de change ou la variation des prix des matières premières : en échange d'une certaine somme, je suis assuré de pouvoir acquérir des devises à un taux de change supérieur ou égale à un seuil défini, ou je peux également être sûr de pouvoir acheter du blé à un prix inférieur à un seuil fixé.

En théorie, la présence des actifs dérivés dans l'économie est bénéfique car elle multiplie les possibilités d'assurance et d'échange du risque.

Information asymétrique

Peter DeMarzo a fait un joli travail pour montrer que la titrisation et les actifs dérivés permettent de monter une stratégie qui réduit les coûts de l'asymétrie d'information. L'asymétrie d'information désigne ici le fait que les différents acteurs sur le marché ne disposent pas de la même information sur les actifs. Par exemple, je suis incapable de différencier une créance "pourrie" d'une créance normale. En revanche, il se peut qu'un expert financier soit capable d'identifier la créance pourrie. Cet expert dispose alors d'un avantage sur le marché et peut l'exploiter afin de refourguer les créances pourries à des personnes moins bien informées.

L'idée est alors de regrouper les actifs d'une même nature dans un seul actif (c'est ce qu'on appelle la titrisation). Les nouveaux titres ainsi créés regroupent des actifs de plus ou moins bonne qualité. Lorsque les acheteurs ne connaissent pas la qualité des produits, la théorie d'Akerlof nous dit que la remise réclamée par les acheteurs pour compenser le risque de tomber sur un actif de mauvaise qualité va évincer les bons actifs du marché et conduit à un mécanisme cumulatif où la qualité diminue de plus en plus.

Néanmoins, grâce aux produits dérivés, le vendeur peut offrir une garantie à l'acheteur. De la même manière que quelqu'un qui vend un ordinateur va vous fournir une garantie pour essayer de prouver qu'il ne vend pas un produit qui va tomber en panne au bout de 15 jours, quelqu'un qui vend un actif peut utiliser un produit dérivé qui garantit un certain paiement si le nombre de défauts sur les créances est inférieur à un certain seuil. Ainsi, comme le paiement final du vendeur dépend négativement du nombre d'actifs pourris, il fournit un bon signal de la qualité des ses actifs.

Utiliser la complexité des produits pour créer une arnaque indétectable

Ce que montrent Arora, Barak, Brunnermeier et Ge, c'est que dans le cadre de cette stratégie, il est possible d'accroître légèrement le nombre d'actifs pourris lors de la titrisation et de revendre ces pools d'actifs sans que la supercherie ne soit détectable. Et ce, en jouant sur la complexité des actifs en question :
"Nous montrons que les concepteurs de produits financiers peuvent s'appuyer sur la complexité excessive de ces actifs pour camoufler leur information à travers une sélection particulière des actifs à intégrer. Ils peuvent obtenir des profits supplémentaires grâce à cette information cachée, bien plus qu'il ne serait possible dans un cadre purement rationnel. Ceci suggère une révision du consensus sur la capacité des produits dérivés à réduire le coût de l'information asymétrique."
Dans l'article, ils développent une stratégie qui permet d'introduire discrètement des actifs pourris dans un pool d'actifs. Cette "escroquerie" est théoriquement détectable, mais la théorie de la complexité nous montre que cette détection nécessiterait un temps excessivement long relativement aux capacités de calculs disponibles.


Notons que cet article est le fruit d'une collaboration réussie entre deux disciplines : l'économie et les computer sciences (Renaud, si tu lis cet article, dis-moi comment on traduit ce terme !).


lundi 1 février 2010

Valeurs familiales et régulation du marché du travail

C'est le titre du papier que Yann Algan a présenté hier (relativement à la date où j'écris ces lignes, donc c'était lundi 11 janvier) au séminaire travail et microéconomie appliquée. Lorsqu'on voit ça, on ne peut s'empêcher de lever le sourcil gauche. De quoi cela peut-il bien parler ?

Algan et ses coauteurs partent d'un constat : l'importance de la régulation du marché du travail varie selon les pays. Pour caricaturer, on a d'un côté les pays nordiques et anglo-saxons qui ont un marché du travail relativement flexible et de l'autre les pays d'Europe continentale qui ont un marché du travail plutôt régulé et rigide.

Il y a un certain consensus parmi les économistes pour affirmer que cette régulation importante se paie par un chômage plus élevé (le débat persiste sur l'aspect quantitatif, mais le consensus est plutôt fort sur l'aspect qualitatif). Mais si c'est le cas, comment expliquer que les individus soient si attachés à cette régulation ? Les modèles traditionnels expliquent que les négociations sont menées essentiellement par les insiders (ceux qui ont un emploi) au détriment des outsiders (les chômeurs). Les insiders négocieraient des mesures qui leur sont favorables même si elles pénalisent les chômeurs.

Pourtant, cette explication n'est pas cohérente avec les sondages d'opinion. Les chômeurs ne sont pas plus opposés que les travailleurs à la régulation du marché du travail. Il nous faut donc une théorie alternative.

Immobilité des travailleurs et rente de monopsone

Commençons par rappeler quelques éléments de théorie. Le bon fonctionnement du marché du travail suppose que les travailleurs soient parfaitement mobiles. En effet, pour que les firmes ne puissent pas "exploiter" les salariés, il faut que ceux-ci soient prompts à quitter l'entreprise pour aller chercher une autre offre d'emploi si jamais il ne sont pas payés à hauteur de leur productivité. C'est d'ailleurs cette logique qui me pousse souvent à défendre, durant les repas de famille arrosés, l'idée que l'amélioration des conditions de travail passe plus par un accroissement de la mobilité des salariés plutôt que par l'accroissement des "contraintes" imposées aux employeurs.

Lorsque les travailleurs ne sont pas parfaitement mobiles, les entreprises disposent d'une rente de monopsone ou d'oligopsone. Cela signifie qu'étant donné que les firmes (les acheteuses de travail) sont relativement peu nombreuses par rapport aux travailleurs (les vendeurs de travail), elles peuvent pousser les salaires à la baisse car la concurrence est alors imparfaite.

Tout ça, c'est bien joli, mais quel rapport avec les valeurs familiales ?

Casaniers et aventuriers

L'idée sous-jacente est que l'attachement à la famille explique en partie l'immobilité relative des travailleurs. Ca se conçoit tout à fait : lorsqu'on vous propose une offre d'emploi alléchante dans un autre pays, vous pensez au fait que vous verrez moins souvent votre famille et vos proches de manière générale. Le fait pour un travailleur d'être mobile ou non relèverait d'un arbitrage entre accroître ses chances de trouver un emploi et profiter de sa famille.

Mais ce qui rend l'analyse intéressante, c'est que l'attachement à la famille peut être plus ou moins important selon les cultures (et peut constituer un trait culturel transmissible des parents aux enfants). D'après le World Values Survey, les individus résidants dans les pays d'Europe méditerranéenne attachent en moyenne plus d'importance à la famille que les pays d'Europe du Nord par exemple. Grâce aux données sur le pays d'origine des individus, on constate effectivement que ce trait semble persister d'une génération à l'autre au sein d'une famille. De plus, l'importance de la famille est négativement corrélée à la mobilité des individus : ceux qui affirment avoir des liens familiaux forts sont en moyenne moins mobiles que les autres.

Immobilité et demande de régulation

Là où ça commence à devenir intéressant, c'est lorsqu'on se rend compte que les individus très attachés à leur famille sont aussi ceux qui valorisent le plus la sécurité de l'emploi. Ca paraît tout à fait logique. Lorsque les individus sont plutôt immobiles, les entreprises peuvent exploiter leur pouvoir de marché pour pousser les salaires à la baisse. De ce fait, une politique de salaire minimum protège les salariés contre le pouvoir de marché des firmes et accroît le bien-être général.

Donc, l'attitude des individus par rapport à leur famille influence les politiques publiques : dans un pays où les liens familiaux sont très forts, les individus seront très demandeurs de politiques de protection des salariés. Mais cet effet peut aussi marcher dans l'autre sens. Lorsqu'on vit dans une société où le marché du travail est très flexible, les parents peuvent être poussés à valoriser la mobilité auprès de leurs enfants. A l'inverse, lorsque les salariés sont correctement protégés par des politiques de régulation du travail, les parents n'ont aucune incitation à pousser leurs enfants à partir à l'autre bout du pays pour faire des études ou trouver un emploi.

Il y aurait donc un mécanisme cumulatif avec deux aboutissements possibles : soit une société où la valeur de mobilité prime sur l'attachement et où le marché du travail est relativement libre, soit une société où la famille prime sur la mobilité des individus et où le marché du travail est plutôt régulé. L'idée-clef derrière ce constat est qu'un taux de chômage plus élevé peut très bien être un prix acceptable à payer pour permettre aux individus d'être plus proches de leurs familles. Il faudrait donc juger des politiques de régulation du marché du travail pas seulement par rapport à leurs résultats en terme de taux de chômage mais également par rapport à la mobilité imposée aux individus (et ce, en fonction du "coût" de la mobilité pour les individus concernés).


Bien que ces recherches soient relativement criticables sur le plan empirique (on ne sait pas trop ce qu'on mesure à travers les sondages utilisés), on ne peut que se féliciter de voir des éléments de sociologie enfin apparaître dans l'analyse économique, tout particulièrement lorsque ceux-ci remettent en cause les préconisations traditionnelles des économistes.

A titre personnel, je pense que cette analyse loupe encore un élément : elle peine à expliquer la schizophrénie du citoyen lorsqu'il réclame une politique de réduction du chômage mais refuse toute dérégulation du marché du travail.

ref :

Family Values and the Regulation of Labor
Alberto Alesina
Yann Algan
Pierre Cahuc
Paola Giuliano
First Draft: September 2009
Revised: January 2010