vendredi 16 juillet 2010

Le juste prix

Je viens de tomber sur un débat dans l'émission C dans l'Air. La question qui est posée est une question qui a longtemps préoccupé les philosophes et les économistes dans les siècles passés, mais qui a été relativement délaissée par la science économique lors du dernier siècle : quel est le juste prix d'un produit ?

La question se pose dans le cas des vêtements. Est-ce que les vendeurs font des profits indécents en fixant un prix trop élevé ? Est-ce que les commerçants nous "volent" en vendant les vêtements trop chers avec des marges indécentes ?

Si les économistes ont cessé de s'intéresser à la question, c'est parce qu'ils ont pris conscience de l'existence des forces du marché qui poussent (ou non) le prix vers son "juste prix". Cette idée se résume très bien dans la remarque d'un des intervenants qui dit : "Mais si vous pensez que les commerçants gagnent si bien leur vie, vous n'avez qu'à vous installer et monter votre commerce." Implicitement, il reprend un argument classique de l'analyse économique : si la concurrence fonctionne bien, alors, un prix ne peut pas rester durablement au dessus de sa "juste valeur". De nouveaux entrants vont être attirés par les "profits indécents" et mener une guerre des prix aux entreprises en place. Dès lors, le juste prix n'est rien d'entre que le prix pratiqué lorsque la concurrence est intensive, ce qui est quand même le cas sur le marché des vêtements (c'est la position que je soutenais dans les commentaires de ce billet).

Donc, si vous jugez que les prix pratiqués sont trop élevés, c'est soit que vous n'êtes pas assez patient et qu'il faut attendre que les concurrents s'installent sur le marché, soit que la concurrence ne joue pas son oeuvre. Ce dernier élément est probablement l'explication la plus probante. Par exemple, beaucoup de citoyens s'offusquent du fait que les firmes pharmaceutiques vendent des médicaments à un prix exorbitant aux pays en développement. Ont-ils raison de s'offusquer ? Oui, car les brevets sont une façon de protéger une entreprise de la concurrence et de lui permettre de pratiquer des prix très élevés. Le but du brevet est d'accorder un "bonus" à l'entreprise sous forme d'un pouvoir de monopole dans le but de l'inciter à innover, mais c'est malheureusement très peu efficace.

Autre exemple. Doit-on hurler au vol face au prix des SMS ? Oui, car ici, peu de nouveaux entrants sont autorisés (il suffit de voir la galère que ça a été pour autoriser Free à rentrer sur le marché). Il est donc probable que les opérateurs tendent à surtarifer les SMS en menant une entente tacite. Si c'est le cas, le prix est trop élevé et une régulation peut s'avérer nécessaire.

La conclusion à laquelle je veux aboutir, c'est que pour savoir si un prix est trop élevé, ça ne sert pas forcément à grand chose de regarder les marges des firmes. Il vaut mieux regarder si un nouvel entrant peut facilement s'insérer sur le marché. On se rend alors tout de suite compte que dans la grande distribution, les prix sont probablement trop élevés à cause des régulations qui gênent l'arrivée de nouveaux concurrents.




10 commentaires:

  1. bonjour et merci pour ce billet qui pose une des questions fondamentales de l'économie, celle du "juste prix".
    Un petit point de désaccord sur la fin, votre appréciation sur les marges comme révélateur peu pertinent de prix "injustes". Je ne suis pas un grand spécialiste d'organisation industrielle, mais il y a quand même des décennies de travaux pour montrer qu'une mesure du pouvoir de marché doit se fonder sur les marges ou les bénéfices des entreprises (Lerner, Cowling & Mueller, etc), et ceci n'est pas forcément toujours lié à des régulations, comme vous le dites vous mêmes, mais à de la collusion tacite ou explicite ou encore à des barrières à l'entrée mises en oeuvre par ces mêmes entreprises.

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  2. Merci pour ce billet-"rappel" pour lequel LDB apporte un bon complément. J'aurais une petite question (bête ?) : peut-on rationnellement accepter de payer pour un bien ou un service dont on considère (sincèrement) le prix comme "injuste" ?

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  3. @LDB :

    Effectivement, on mesure souvent le pouvoir de marché par le rapport entre prix et coût marginal. Le problème, c'est que dans le débat public, on utilise des approximation du coût marginal qui ne sont guère satisfaisantes. Par exemple, certains se réfèrent au coût des matières premières et parlent d'un multiplicateur de 2,5 (dans le débat d'hier) sans intégrer les coûts de distribution. Quelle est la réelle marge là-dessus ? Difficile de savoir.

    Il existe à ma connaissance une technique économétrique sophistiquée pour mesurer le pouvoir de marché qui se fonde sur le rapport entre deux mesures du résidu de Solow. J'avais cru lire que cette technique était délicate à mettre en place si on voulait être rigoureux et pouvait poser problème notamment lorsqu'on est dans un secteur à rendements croissants.

    J'ai le sentiment que l'étude des marges nécessite beaucoup d'efforts et conduit à des débats interminables pour pas grand chose. D'où l'intérêt, à mon humble avis, de s'intéresser plutôt à la libre-entrée.

    @Moggio :

    Vous avez tout à fait raison je pense. LDB avait justement fait un billet à ce sujet sur la baisse de la TVA dans la restauration et avait fourni une interprétation fondée sur la réciprocité : l'entreprise fait un geste en faveur du consommateur, donc le consommateur va faire un geste pour l'entreprise.

    Ce n'est pas rationnel au sens de la théorie classique, mais c'est un phénomène psychologique qui est maintenant bien documenté.

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  4. Comme disait Wittgenstein (Tractatus, 4.003):
    "Il n'est pas étonnant que les problèmes les plus profonds ne soient en somme nullement des problèmes"

    C'est le cas de la question du "juste prix", expression qui n'a strictement aucun sens tans qu'on n'a pas défini un critère objectif de justice. Quel que soit les prix d'un bien, il y aura toujours des gens qui le jugeront trop élevé et d'autres qui le jugeront trop faible, et tous auront raison. Il faut admettre une fois pour toutes que l'expression "juste prix" n'a pas de sens, et que toutes les spéculations à son propos sont une perte de temps.

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  5. @Gérard :
    Votre argument me pose problème à trois niveaux.

    1) Tout d'abord, vous adoptez l'attitude de l'économiste arrogant et méprisant qui refuse de traiter une question d'actualité. Que vous soyez d'accord ou non, la question du "juste prix" occupe les médias et préoccupe de nombreux citoyens. En tant qu'économiste, j'ai envie d'apporter des éléments de réponse.

    2) Votre argument ne tient que dans un exercice de réflexion purement formel. Dans un problème de mathématiques, si on se demande si l'objet A a la propriété B, on ne peut pas avancer si on n'a pas défini ce qu'était la propriété B.

    Cependant, en sciences sociales, ça fait partie de la discipline de se demander comment définir la propriété B. Tous les économistes qui font de l'axiomatique se peuvent la question à un moment donné du choix de leurs axiomes et du choix des définitions.

    Si on suit votre logique, vous êtes obligé d'admettre que tous les débats sur l'économie normative sont vides de sens puisque personne n'est d'accord sur les objectifs que doit poursuivre la société. Donc, toute question commençant par "Faut-il" n'est pas digne d'intérêt puisqu'on n'a pas, au préalable, défini ce qu'il "faut". Conséquence, les économistes ne peuvent faire aucune recommandation de politique économique, ce qui est absurde, vous en conviendrez.

    3) Votre façon d'intervenir dans le débat est toujours aussi désagréable. Je tente de traiter une question d'actualité, j'essaie d'apporter des éléments de réflexion économique que je juge intéressants, je me casse le c** à écrire un billet et boom, Gérard arrive pour m'expliquer que tout ce que je viens de faire n'a strictement aucun intérêt, avec, à l'appui, un argument pseudo-épistémologique qui ne vole pas bien haut.

    Je suis tout à fait ouvert au débat, mais si vous pouviez être un poil moins arrogant et si vous pouviez cesser d'être aussi péremptoire dans vos affirmations, ce serait nettement plus agréable pour tout le monde.

    Si vous aviez formulé votre commentaire ainsi par exemple : "Peut-on réellement traiter de la question de la "justesse des prix" si on n'a pas défini au préalable ce qu'est un prix juste ? Quel que soit les prix d'un bien, il y aura toujours des gens qui le jugeront trop élevé et d'autres qui le jugeront trop faible, et tous auront raison. A mon sens, l'expression "juste prix" n'a pas vraiment de sens." Là, j'aurais répondu sans m'énerver avec toute la courtoisie dont je suis capable.

    A bon entendeur.

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  6. Yannick, je suis désolé si la forme de mes interventions vous choque, mais je me permets de vous trouver bien chatouilleux sur ce point. Franchement, entre votre reformulation (qui ne vous aurait pas énervé) et la mienne, la différence me semble assez subtile. Pour moi (et ça serait vrai aussi dans l'autre sens) il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

    Sur le fond (et ça n'est toujours que mon avis, mais je ne suis heureusement pas le seul à penser comme ça, sinon je ne me permettrais pas...)

    1. "en sciences sociales, ça fait partie de la discipline de se demander comment définir la propriété B."
    Bien sûr, et après m'être demandé, je propose un réponse

    2. "Si on suit votre logique, vous êtes obligé d'admettre que tous les débats sur l'économie normative sont vides de sens puisque personne n'est d'accord sur les objectifs que doit poursuivre la société."
    C'est exactement ce que je pense

    3. "les économistes ne peuvent faire aucune recommandation de politique économique, ce qui est absurde, vous en conviendrez."
    Non je n'en conviens pas. Je pense que ce qui est absurde, c'est justement de faire des recommandations inconditionnelles du type "il faut faire ceci" sans préciser "pour obtenir tel résultat".

    Vous avez ajouté "à mon sens". Je ne l'avais pas fait parce qu'il me semble évident que quand je m'exprime, je ne fais que donner mon opinion et certainement pas énoncer une vérité incontestable, donc ça ne me paraît pas nécessaire de préciser.

    Je tiens à préciser que j'apprécie beaucoup la qualité de vos billets. Je vais essayer d'être plus diplomate dans mon style, mais je ne garantis rien. Chassez le naturel...

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  7. Le débat sur le "juste prix" est un des plus intéressants car il touche directement le consommateur.

    Il y a des secteurs dans lesquels la régulation doit être restrictive. Ca a été le cas des industries de réseaux. Ca l'est moins maintenant: l'OCDE estime qu'une baisse de la réglementation dans une industrie de réseau permet des gains pour toutes les autres industries.

    Par contre, pour rebondir sur la grande distribution et les prix de supermarchés, il y a effectivement plusieurs problèmes en France:

    -Le premier est celui de l'urbanisme commercial: comme tu l'évoques dans ton post, il y a des autorisations administratives difficiles à obtenir et qui ont été durcies pour sauver 'les petits commerces'. Mais les grandes surfaces pratiquent des prix plus bas, et les consommateurs auraient donc intérêt à voir fleurir les grands supermarchés.

    - deuxième problème: celui de l'interdiction de vente à pertes. C'est censé limiter les économies d'échelles des grandes surfaces mais encore une fois ça taxe le consommateur. Dans plein de pays, on solde toute la nourriture à partir de 20H pour éviter le gâchis. En France, on ne peut pas!

    - troisième problème: les marges arrières. Les grandes surfaces bénéficient de réduction de la part des fournisseurs; ces réductions sont transformées en services (places dans le rayon ou dans le catalogue) car elles sont limitées par la loi. On pourrait les répercuter en baisses de prix: encore une fois le consommateur y perd.

    D'accord avec toi un nouvel entrant peut permettre de baisser les prix (voir le low cost dans des industries fermées comme le transport aérien) mais est-ce vrai pour toutes les industries, par exemple pour la construction d'avions?

    Il y a à mon avis un intérêt certain à garder quelques grosses entreprises dans des secteurs sélectionnés (soit parce qu'ils sont à la masse, soit parce qu'ils sont au contraire au top comme Airbus) car l'innovation vient dans ces secteurs d'entreprises ayant des profits importants (c'est l'effet schumpeterien dirait Aghion). Alors que pour d'autres entreprises, celles qui sont proches de la frontière technologique disons, et dans des industries où l'innovation se fait "à la marge", l'augmentation de la concurrence sera bénéfique (c'est l'effet concurrence). Tout dépend du secteur à mon avis et de la santé des entreprises.

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  8. J'ai oublié de dire que je suis dans l'ensemble d'accord avec l'article de Yannick. Je pense d'ailleurs que mes conclusions ne sont qu'une légère extrapolation de son raisonnement. Mon intervention qui a soulevé son courroux ne se voulait donc pas du tout une critique de son billet.

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  9. @simon
    En ce qui concerne la construction d'avions, les compagnies aeriennes , croyez-moi, seraient heureuses de voir arriver de nouveaux entrants. Le debat actuel au sein du secteur sur le C serie de Bombardier et la technologie de l'open rotor en est l'illustration.
    Sur un plan plus general, votre lien entre grosses entreprises et marges elevees/innovation meriterait d'etre explicitee.

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  10. Encore la démonstration des dogmes des capitalistes libéraux et de leurs acolytes les économistes nommés indument néoclassiques (y compris les keynésiens, néo et post etc... etc...). Leur foi dans un marché qui s'auto-régule (par magie) est l'idéologie la plus simpliste. Ce simplicisme que n'a jamais atteint aucune théologie. C'est ce genre de croyances qui font de l'économie une pseudo-science aux antipodes des sciences et font des économistes des gourous (notez qu'ils ne font que ce planter cela de crises en crises). Je pense que beaucoup de voyants se trompent bien moins souvent que ces fumistes de l'économie et s'ils se trompent les conséquences en sont bien moins catastrophique.

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