vendredi 9 juillet 2010

Faut-il greffer un foie à Jean-Charles ?

Laissez-moi vous présenter une personne fictive issue de mon imagination tordue : Jean-Charles (JC pour les intimes). Jean-Charles est alcoolique. Il a essayé à plusieurs reprises de remonter la pente mais sans succès. Actuellement, il est au chômage et ses proches s'inquiètent du fait qu'il dépense une trop grande partie de son allocation chômage pour satisfaire son penchant pour la boisson. Certes, il n'a pas eu une enfance facile - il tient son alcoolisme de son père - mais "ce n'est pas une excuse !" dit son frère qui, lui, estime avoir réussi dans la vie avec les mêmes contraintes.

Malheureusement, l'état du foie de Jean-Charles s'est dégradé ces derniers temps. Atteint d'une cirrhose depuis un certain temps, il va avoir besoin d'une greffe du foie dans les mois qui viennent. Les organes étant rares, si on peut trouver un foie neuf pour Jean-Charles, ce sera forcément au détriment d'une autre personne.

Je vous propose de vous mettre dans la peau d'un décideur public, qui vient d'obtenir un foie en bon état. Dans la liste d'attente pour les greffes, c'est au tour de Jean-Charles. Allez-vous autoriser cette greffe de foie, ou préférerez-vous le donner à quelqu'un d'autre qui "le mérite mieux" ?

Derrière cette question perverse de justice sociale se glisse une autre question, plus socio-économique : sommes-nous responsables de notre état de santé ? Jean-Charles est alcoolique, donc certains diront : "il l'a bien cherchée sa cirrhose !". S'il avait fait l'effort de se sevrer de son alcoolisme, il n'en serait pas là. D'autres au contraire, prendront sa défense en pointant du doigt le fait que son propre père était alcoolique et donc qu'il est plutôt une victime des circonstances dans lesquelles il a vécu.

Efforts et circonstances sont donc deux éléments susceptibles d'expliquer le fait que certains sont en bonne santé et d'autres pas. La question est de savoir si les inégalités face à la santé sont plutôt dues à l'un ou à l'autre. Et la réponse, apportée par Sandy Tubeuf, Florence Jusot et Alain Trannoy, tranche nettement en faveur d'une des deux variables !

A ce stade du billet, je prends les paris ! A votre avis, quelle est la bonne réponse ?



Eh bien, d'après leurs travaux, les circonstances sont des déterminants beaucoup plus importants de l'état de santé que les efforts. Les aléas de l'enfance expliquent entre 25% et 40% des inégalités face à la santé, tandis que l'effort n'est responsable que de 6% à 10% des inégalités (le reste est lié aux facteurs démographiques).

On ne devrait donc peut-être pas blâmer Jean-Charles pour ce qui lui arrive, car finalement, ce que montrent ces travaux, c'est que si un autre avait été à sa place, il aurait très probablement suivi le même chemin.


3 commentaires:

  1. Ca me fait plaisir de lire ce billet.
    J'ai travaillé sur des questions de justice social et ça me mettait particulièrement hors de moi de lire des trucs du genre : "on va redistribuer à ceux dont la pauvreté (ou autre chose) est due aux circonstances mais pas à ceux qui sont responsables de leur situation". Soit. C'est un point de vue normatif qu'on accepte ou non.
    Le problème c'est qu'en faisant ça, en utilisant le concept de responsabilité de façon binaire (responsable/pas responsable) bin c'est joli analytiquement mais au niveau du contenu c'est vide. Comment tracer la frontière entre la responsabilité et les circonstances ?
    Un exemple : la police m'a arrêté avec mon complice après un braquage. Ils nous interrogent chacun dans une pièce en nous demandant de nous dénoncer mutuellement en nous proposant des remises de peine (tout le monde aura reconnu un dilemme du prisonnier). Si je dénonce mon complice, est-ce un acte dont je suis responsable, ou est-ce la structure du jeux qui me pousse à me conduire ainsi ?
    Si on veut rapprocher ça d'un problème de justice sociale : "suis-je responsable de ne pas contribuer au financement d'un bien public ?".

    Bon mon commentaire extrapole un peu mais je pense que le message que Trannoy et ses coauteurs veulent faire passer est que le concept de responsabilité est un concept théorique, difficilement applicable empiriquement (les juristes s'en sortent plutôt pas mal mais bon c'est une autre démarche).

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  2. Bah elles matter ou pas les incentives alors ?

    A peine moins prosaïquement, votre dernière phrase a des implications inattendues : si on mesure le libre-arbitre par la variance dans ce que les autres auraient fait dans la même situation, alors l’économie devient une discipline étonnamment structuraliste. Si l’on suppose que les individus maximisent leur utilité, alors à préférences et contraintes extérieures données, tout individu devrait se comporter de la même façon. Donc pas de libre-arbitre parce que pas de variation de la meilleure issue à contrainte donnée.

    A moins de considérer que prendre quelqu’un d’autre à la même place suppose qu’il a également des préférences différentes. Mais alors la société ne récompense plus l’effort en lâchant ses foies aux buveurs de multivitaminé mais impose ses préférences : elle préfère donner de l’espérance de vie à ceux qui la préfère à l’alcool, que de donner l’occasion de boire un peu plus à ceux qui préfèrent l’alcool*.

    Pour revenir à la question des incitations, même avec des individus sans aucun libre-arbitre (mais agissant différemment selon leur environnement), et donc indépendamment de la question du blâme moral, ne faut-il pas encore se poser la question de comment dessiner les incitations, par exemple en s’engageant à ne jamais donner de foie aux alcooliques, ce qui serait une contrainte de l’environnement de l’alcoolique ? Ou de toute façon, depuis le temps, ne faut-il pas mieux que je balance ce foie de mon frigo où il prend décidemment beaucoup trop de place ?

    En même temps votre distinction a le grand mérite d’être clairement définie (et presque opérationnelle…), comparé aux considérations sans fin, type Roemer-Barry-Swift dans l’article, « est-ce que j’ai mérité ou hérité ma capacité à mériter en faisant des efforts », etc... C’est vite méta.

    * oui, oui l’addiction rationnelle on peut discuter… Enfin remarquez que de toute façon les individus sont ici supposés complètement débarrassés de tout libre-arbitre.

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