samedi 19 juin 2010

Pourquoi les économistes sont-ils fascinés par le marché ?

Je suis en train de relire un livre qui m'avait beaucoup plu, intitulé The Company of Strangers de Paul Seabright. Dans les toutes premières pages (consultables en anglais ici), l'auteur fait une description du marché qui permet de comprendre pourquoi les économistes sont autant fascinés par son fonctionnement (attention, ça n'a rien avoir avec "être fanatique du marché" ni avec une quelconque forme de néolibéralisme). Je vous en propose une traduction libre des trois premières pages et j'encourage les enseignants à faire lire ce texte aux étudiants en économie.

Les Besoins en Chemises de la Population Mondiale

Ce matin, je suis sorti et j'ai acheté une chemise. Il n'y a rien de très étrange à cela : sur toute la planète, peut-être que 20 millions de personnes ont font la même chose aujourd'hui. Ce qui est plus étonnant en revanche, c'est que, comme la plupart des 20 millions d'autres personnes, je n'ai prévenu personne de ce que j'avais l'intention de faire. Pourtant, cette chemise, bien que plutôt basique au regard des prouesses de la technologie moderne, représente un miracle de la coopération internationale. Le coton a poussé en Inde, à partir de graines développées aux Etats-Unis ; la fibre artificielle présente dans les fils vient du Portugal et les composants qui ont permis la fabrication des colorants proviennent d'au moins six autres pays ; la doublure du col vient du Brésil et les machines qui ont servi à tisser, à découper et à coudre d'Allemagne ; la chemise en elle-même a été faite en Malaisie. Le projet qui a conduit à fabriquer une chemise et à la livrer à côté de chez moi à Toulouse a été planifié de longue date, bien avant ce jour il y a deux ans où un fermier Indien a commencé à labourer sa terre située sur les plaines rouges à côté de Coimbatore. Des ingénieurs de Cologne et des chimistes de Birmingham étaient déjà impliqués dans la préparation bien des années avant. Le plus surprenant, c'est que malgré tous les obstacles qu'il a fallu surmonter pour fabriquer cette chemise et compte tenu du très grand nombre de personnes qui sont intervenues dans ce processus, c'est une chemise belle et très stylée (à l'échelle de ce que peut valoir mon opinion dans ce domaine). Je suis extrêmement satisfait du résultat. Et pourtant, je suis à peu près certain que personne ne savait que je m'apprêtais à acheter une chemise de ce type aujourd'hui ; moi-même, je n'étais pas au courant la veille. Chacune des peronnes qui a travaillé dur pour faire en sorte que j'obtienne cette chemise l'a fait sans me connaître et sans se préoccuper de moi. Pour rendre la tâche encore plus ardue, ils (ou d'autres travailleurs presque similaires) ont dû également travailler pour fournir des chemises à 20 autres millions de personnes très hétérogènes en terme de tailles, de goûts et de revenus, et dispersées sur les six continents, qui ont décidé indépendamment les unes des autres d'acheter une chemise en même temps que moi. Et ça, ce sont juste les clients pour aujourd'hui. Demain, il y en aura 20 millions d'autres, peut-être plus.

S'il y avait une seule personne chargée de fournir des chemises à toute la population mondiale, la complexité de la tâche ferait que celle-ci prendrait l'envergure d'un combat ou d'une guerre. On peut imaginer le président des Etats-Unis à qui on présenterait un rapport intitulé Les Besoins en Chemises de la Population Mondiale. Il tremblerait en lisant son contenu et mettrait immédiatement en place une cellule de crise. Les Nations Unies organiseraient des conférences sur les façons d'améliorer la coopération internationale en matière de fabrication de chemises, et il y a aurait des débats afin de savoir si ce sont les Nations Unies ou les Etats-Unis qui devraient diriger l'opération. Le pape et l'archevêque de Canterbury lanceraient des appels à s'unir pour combler les besoins de la planète et des personalités religieuses ainsi que des stars de la chanson nous rappelleraient régulièrement que pouvoir porter une chemise fait partie des droits de l'Homme. L'organisation humanitaire Couturiers sans Frontières acheminerait par avion des aides vestimentaires aux régions les plus démunies. Des experts seraient interrogés pour examiner le bien-fondé de fabriquer des cols au Brésil pour des chemises fabriquées en Malaisie pour ensuite les re-exporter vers le Brésil. D'autres experts avanceraient qu'en réduisant la diversité des styles des chemises, source de gaspillage éhonté, on pourrait grandement accroître le nombre total de chemises produites. Les usines qui ont obtenu les gains de productivité les plus spectaculaires dans la fabrication de chemises obtiendraient des récompenses et leurs dirigeants seraient interviewés à la télévision. Des groupes militants manifesteraient en affirmant que les "chemises" sont des vêtements sexistes et racialement connotés et proposeraient d'autres vêtements plus neutres comme des blouses, des tuniques, et tout une myriade d'autres éléments qui se portent au dessus de la taille. Les chroniques des différents journaux débattraient des priorités et des besoins. Dans cette cacophonie générale, je me demande si j'aurais pu encore acheter ma chemise.

En fait, personne n'est chargé de s'occuper de tout ça. Ce processus titanesque qui fournit des chemises de milliers de styles différents à des millions de personnes a lieu sans que personne ne soit en charge de la coordination. Le fermier Indien qui plante le coton n'est intéressé que par le prix auquel un trader sera prêt à lui acheter sa production, le coût des matières premières et l'effort nécessaire pour la récolte. Les gérants de la firme allemande qui fabrique les machines ne se préoccupent que des commandes à l'exportation et de leurs relations avec les fournisseurs et les travailleurs. Les fabricants de teinture chimique ne peuvent pas moins s'intéresser au design de ma chemise. Certes, certaines parties du processus requièrent une coordination explicite : une grande firme comme ICI ou Coats Viyella a plusieurs milliers d'employés travaillant directement ou indirectement sous les ordres d'un PDG. Mais même les entreprises les plus grandes ne comptent que pour une très faible part du processus global de production de chemises. De manière générale, personne ne s'occupe du processus global. Parfois, on peste contre le système en se demandant s'il fonctionne aussi bien qu'il le devrait (j'ai dû remplacer les boutons cassés de ma chemise un peu trop souvent). Mais c'est déjà extrêmement surprenant que le système fonctionne.

Les citoyens des pays industrialisés à économie de marché ont perdu la capacité de s'émerveiller devant le fait qu'ils peuvent décider spontanément de sortir et aller chercher de la nourriture, des vêtements, des meubles et des milliers d'autres objets utiles, jolis, futiles ou qui peuvent sauver la vie, et lorsqu'ils prennent cette décision, quelqu'un l'aura anticipée et aura déjà rendu ces biens disponibles à l'achat. Pour nos ancêtres qui erraient dans les plaines à la recherche de jeux ou qui grattaient la terre pour faire pousser des graines sous un ciel capricieux, une telle perspective aurait semblé miraculeuse, et l'éventualité que ceci puisse advenir sans l'invervention de quelque intelligence pour coordonner le tout aurait semblé incroyable. Même lorsque les voyageurs aventureux ont ouvert les premières routes commerciales et que les citoyens d'Europe et d'Asie ont eu pour la première fois la chance d'échanger leurs richesses, il fallait encore une bonne dose de chance pour espérer arriver à bon port, à tel point que ce fut une source d'inspiration pour le théâtre jusqu'au temps de Shakespeare. (Imaginez Le Marchand de Venise dans un supermarché).

En Europe de l'Est et dans les pays qui ont appartenu à l'Union Soviétique, même après l'effondrement de l'économie centralisée, les gens ne parvenaient pas à comprendre comment une société pouvaient aspirer à la prospérité sans une planification générale. Environ deux ans après la fin de l'Union Soviétique, j'ai rencontré un bureaucrate Russe qui était précédemment chargé d'organiser la production de pain à St Petersbourg. "Entendez bien que nous sommes tout à fait prêts à transiter vers une économie de marché," me dit-il. "Mais nous avons besoin de comprendre les éléments fondamentaux qui font fonctionner ce système. Par exemple, dites-moi qui est en charge de l'approvisionnement en pain de la ville de Londres ?" Il n'y avait rien de naïf dans cette question car la réponse ("personne ne s'en occupe"), quand on y pense bien, est incroyablement difficile à croire. Il n'y a que dans les pays industrialisés de l'Ouest que nous avons oublié à quel point c'est étrange.

7 commentaires:

  1. Merci pour cette traduction (encore un livre (recommandé par Robert Solow, Martin Wolf et John Kay) qu'il faudrait que je lise !). Son contenu est une bonne réponse à la question posée dans le titre de votre billet.
    C'est en effet merveilleux et, économiste de formation, je suis moi aussi fasciné par cet "ordre spontané" qu'on trouve décrit chez plusieurs auteurs des Lumières dont, bien sûr, Adam Smith et sa "main invisible", ainsi que chez Hayek.
    On pense bien sûr au "I, Pencil..." de Leonard E. Read publié en 1958 et mis en avant par Milton Friedman.
    Dans un genre plus ou moins proche et lié au titre du livre de Paul Seabright, connaissez-vous ce petit texte de Russ Roberts : http://www.invisibleheart.com/2005/06/the_ultimate_chain_letter.php ?

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  2. Excellent billet, qui développe une idée déjà exprimée par exemple par Bastiat en 1850 :
    « Pour qu’un homme puisse, en se levant, revêtir un habit, il faut qu’une terre ait été close, défrichée, desséchée, labourée, ensemencée d’une certaine sorte de végétaux : il faut que des troupeaux s’y soient nourris, qu’ils aient donné leur laine, que cette laine ait été filée, tissée, teinte et convertie en drap : que ce drap ait été coupé, cousu, façonné en vêtement. Et cette série d’opérations en implique une foule d’autres : car elle suppose l’emploi d’instruments aratoires, de bergeries, d’usines, de houille, de machines, de voitures, etc. »

    et par d'autres après lui
    http://en.wikisource.org/wiki/I,_Pencil

    mais qu'il est toujours utile de rappeler. Merci.

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  3. Je ne sais plus où j'avais lu une autre analogie : ce que serait une patinoire si tous les patineurs avaient les yeux bandés et devaient se conformer aux instructions que leur crierait un superviseur unique.

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  4. @Gérard : on devrait essayer ça avec l'équipe de France de foot, ça ne pourrait pas être pire que maintenant =)

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  5. Comme Maggio, je crois savoir que Milton Friedman s'était aussi illustré dans ce genre de détails fascinant...

    Formidable qu'on puisse le déterrer à noveau..

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  6. Article intéressant, mais qui s'enthousiasme trop, notamment de choses qui n'existent que dans un monde théorique. Car si effectivement un contrôle vertical (du coton jusqu'au magasin) de la production de chemise ou de pain est lourde et inefficace, un système de marché suppose, pour fonctionner correctement, un contrôle horizontal. Plus précisément, chaque étape nécessite que la précédente ait été faite correctement. Il faut ainsi que le coton ait été produit selon certaines normes, sinon le client final aura des allergies, ou, dans le cas du boulanger, que le blé soit de bonne qualité. Car le bon fonctionnement du marché suppose la confiance du consommateur, mais aussi de toutes les entreprises de la chaine entre elles. Cette confiance est créée pour partie car l'entreprise vendeuse a intérêt à faire de la qualité pour pouvoir revendre, mais surtout parce qu'elle respecte certaines normes. Que se passerait si demain le DGCCRF annoncait qu'elle ne controle plus les restaurant ? probablement que les clients seraient plus méfiants. QUe se passe t-il quant une entreprise française, prévoyant un accroissemement de la demande en fauteuils, en achete dans un pays ou le contrôle par l'Etat est peu efficace ? Le fauteil "attaque" le client (cf. affaire confo) car la boite chargée de faire les garnitures de siege autilisé des produits chimiques dangereux. Idem pour les affaires liées à la vache folle. Pour résumer le marché est capable d'évaluer l'OPPORTUNITE d'une production, mais seuls des contrôles peublics efficaces peuvent en garantir la QUALITE.

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  7. @Anonyme :

    Bien sûr que le marché n'est pas parfait et les économistes ont entrepris un grand nombre de recherches afin de pointer du doigt les limites de ce genre d'organisation.

    Toutefois, le problème n'est pas que le marché ne peut garantir la qualité. Ce n'est pas du tout vrai lorsque celle-ci est observable. Si je peux juger d'un coup d'oeil au supermarché de la qualité des bananes, je vais prendre en compte ce critère dans mon choix d'achat. Du coup, un producteur qui produit systématiquement de mauvaises bananes sera rapidement éliminé par le marché.

    Le problème se pose lorsque la qualité est INOBSERVABLE. Si je ne peux pas voir que certaines bananes contiennent un produit qui me déclenchera un cancer dans cinquante ans, je ne peux pas "punir" ce producteur en refusant d'acheter ses bananes.

    C'est un défaut classique des marchés et c'est celui qui a fait coulé le plus d'encre ces dernières décennies : c'est l'INFORMATION ASYMETRIQUE, qui est un obstacle parfois très sévère à l'efficacité des marchés (et qui nécessite souvent une intervention publique).

    Le but de ce billet n'est pas de montrer que les marchés sont parfaits (ils ne le sont pas), mais de montrer qu'il s'agit quand même d'un outil extrêmement puissant d'allocation des ressources quand on arrive à le faire fonctionner, élément que beaucoup trop de gens perdent de vue.

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