lundi 7 juin 2010

Comment s'apercevoir que votre compagne est victime d'un biais de dotation ?

L'autre jour, ma tendre et douce feuilletait son magazine féminin préféré pendant que je passais le temps à jouer à des mini-jeux tous plus débiles les uns que les autres. Sans préavis, elle s'exclame "Oh, regarde !! En envoyant un sms, on peut gagner un pendentif qui a la forme de la clef d'Alice au Pays des Merveilles !!!". Pendant qu'elle saisit frénétiquement son portable, je hausse les épaules, sachant pertinemment que toute tentative pour la décourager me ferait passer pour un rabat-joie cynique dont la part d'enfance a été irrémédiablement détruite par une formation en économie un peu trop poussée.

Et là, l'incroyable se produit : elle gagne. Au milieu des différents commentaires qu'elle exprime sur ses copines qui vont être jalouses et sur la chance qu'elle a eu de gagner alors qu'elle n'y croyait pas, elle prononce cette phrase : "En plus, c'est pas de la merde, c'est un truc qui vaut au moins 90 euros !". Je profite alors de ce moment pour glacer l'ambiance en casant un peu d'économie comportementale :
"90 euros ? Donc, tu vas le revendre sur eBay ?
- Kwaaaa !! Ca va pas ! Je l'ai gagné, je le garde !
- Mais alors, t'aurais été prête à dépenser 90 euros pour l'acheter ?
- Non, je pense pas, c'est trop cher. J'aurais pas été prête à mettre 90 euros là-dedans."

Craignant une séparation anticipée, je me suis abstenu de faire le commentaire que je vais développer maintenant dans ce billet. Derrière cette attitude finalement fort peu surprenante, celle qui partage ma vie a un comportement qui est incohérent au regard de l'économie standard.

Pour l'économiste "standard" un peu idiot et enfermé dans sa théorie néo-classique (bouh... au bûcher !), Noémie (c'est son prénom) ne s'intéresse pas à l'argent en tant que tel, mais aux biens que l'argent permet d'obtenir. Si elle dispose de 90 euros, soit elle préfère acheter le pendentif, soit elle préfère un autre bien*, mettons une journée à deux au parc astérix par exemple (si on compte le repas du midi, les glaces, les souvenirs et le parking, on doit pas être loin de ce prix !).

Si elle refuse d'acheter le pendentif à 90 euros, elle nous révèle qu'elle préfère utiliser l'argent pour autre chose, par exemple le parc astérix. Le parc astérix est donc préféré au pendentif.

Si elle reçoit un pendentif et qu'elle refuse de le vendre pour récolter 90 euros qui seraient utilisés pour aller au parc astérix, cela signifie que le pendentif est préféré au parc astérix.

D'où une incohérence ! Normalement, soit on préfère avoir le pendentif, soit on préfère avoir les 90 euros (ou la journée au parc astérix qu'on pourra se payer avec).

Vu autrement, pour un individu parfaitement rationnel, le prix maximum auquel il est prêt à acheter un bien devrait être rigoureusement égal au prix minimum auquel il est prêt à vendre ce même bien**. Ces deux prix sont égaux à la valeur subjective que l'individu accorde au bien.

Or, on observe dans de nombreuses expériences, qu'une fois qu'un individu possède un bien, il n'est pas prêt à le vendre à moins qu'on lui en offre une somme substantielle***. Ce phénomène est intitulé "biais de dotation" et désigne le fait que la valeur subjective qu'on accorde à un bien est beaucoup plus élevée lorsqu'on le possède que lorsqu'on ne le possède pas.

Ce biais de dotation permet de comprendre pourquoi, par exemple, je persiste à garder des jeux vidéo auxquels je ne joue plus au lieu de les vendre sur internet (pourtant, à vue de pif, je pourrais me faire pas loin de 150 à 200 euros), pourquoi certains investisseurs sont réticents à vendre des actifs financiers dont le cours d'effondre, ou pourquoi beaucoup de français refusent de placer ne serait-ce qu'un centime de leur argent durement gagné dans des actifs risqués qui rapportent deux fois plus en moyenne qu'un compte épargne (mais qui font courir le risque de perdre le fruit de son labeur auquel il est attaché !)****.

Comment se fait-il que le cerveau humain soit entaché de ce "défaut de rationalité" ?

L'économie évolutioniste peut nous offrir quelques pistes de réflexion. Dans nos sociétés, les marchés fonctionnent relativement bien. Si je veux aller vendre mes possessions à la brocante, il est peu probable qu'un acheteur intéressé m'assome d'un coup de massue pour s'emparer de mes biens en me laissant, inerte, sur le pavé. De même, je peux quitter mon appartement sans craindre (excessivement) de le retrouver fracturé et vidé de son contenu.

Cependant, il n'y a pas si longtemps (c'est-à-dire à la préhistoire), ce scénario n'était pas si improbable que ça. L'échange n'était pas un acte naturel et facile à cause du risque de se faire attaquer et voler. De ce fait, les individus qui accordaient une valeur excessive à leurs possessions avaient probablement un avantage et ont donc été sélectionnés par l'évolution. Notre cerveau est donc "programmé" pour protéger nos possessions, et le biais de dotation est un outil que l'évolution a trouvé pour atteindre cet objectif.

Aujourd'hui, l'environnement a changé : la police nous protège, la loi permet de faire respecter les contrats, on punit les voleurs, on peut trouver des marchés pour acheter et vendre tout et n'importe quoi... Mais notre cerveau, lui, n'a pas eu le temps de s'adapter et possède toujours des propriétés qui étaient utiles il y a plus de 5 000 ans, mais qui aujourd'hui sont contre-productives.

Cette théorie est d'autant plus convaincante que le biais de dotation n'est pas observé que chez les humains mais également chez les singes !


En attendant, Noémie a reçu le pendentif et il est très joli :-)




* Certains me diront qu'elle peut également épargner cette somme. Ceci dit, si on considère l'épargne comme une consommation différée, on peut toujours imaginer qu'elle hésite entre acheter le pendentif aujourd'hui ou acheter un autre bien plus tard et ça revient au même.

** Les plus tatillons me feront remarquer que ce n'est vrai qu'en l'absence de coût de transaction. Effectivement, vendre un objet sur eBay nécessite un certain effort : il faut poster l'annonce, répondre aux questions des acheteurs potentiels, expédier le colis... Néanmoins, l'écart entre le prix de réserve à l'achat et le prix de réserve à la vente est tellement énorme que les seuls coûts de transaction ne sauraient l'expliquer.

*** Voir par exemple le chapitre consacré au biais de dotation dans l'ouvrage de Dan Ariely C'est (Vraiment ?) Moi qui Décide.

**** Il y a une grande proximité entre le biais de dotation et l'aversion aux pertes, le fait qu'on évalue différemment les pertes et les gains dans un environnement risqué (en moyenne, les gens attribuent un poids deux fois plus important aux pertes qu'aux gains dans leur prise de décision).


11 commentaires:

  1. Très amusant ce post... et complètement en phase avec mes lectures du moment, notamment concernant l'économie expérimental et la neuroéconomie...

    http://confianceetresponsabilite.blogspot.com/2010/06/ma-lecture-du-week-end.html

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  2. Une petite remarque un peu cynique... Est-ce que l'aversion au perte (ou l'effet de dotation) n'explique pas une bonne part de la stabilité des couples ???
    OK, je sors...

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  3. @arcop :

    Très honnêtement, je pense que vous avez raison. Mais l'interprétation est sujette à caution. A mon avis, il existe d'autres mécanismes biologiques qui nous poussent à ne pas abandonner nos proches (l'amour ?) et qui jouent exactement comme un effet de dotation.

    Si ça peut vous rassurer, il y a un deuxième mécanisme (rationnel cette fois-ci) qui garantit la stabilité des couples qui a été mis en évidence par Gary Becker dans ses travaux sur le marché du mariage. Il montre que, sous certaines conditions sur la façon dont le bonheur émerge de l'union de deux personnes (techniquement, la fonction de production qui utilise les deux partenaires comme inputs), on a du "positive assortative matching".

    Ca veut dire que, si on pouvait classer les gens sur une échelle de valeur (les mecs biens, les mecs moyens, les mecs cons, etc... et idem pour les nanas), les gens biens tendent à se mettre avec des gens biens et les gens cons tendent à se mettre avec des gens cons. Du coup, à l'équilibre, personne ne peut vraiment aller voir ailleurs, puisque les personnes "meilleurs" que son conjoint peuvent prétendre à de "meilleurs" partenaires.

    C'est théorique, mais c'est pas débile pour autant :-)

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  4. Oui bon c'est pas débile mais ça néglige complètement le fait que sur le "marché des couples" (très moche comme expression) est loin d'être symétrique...

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  5. EDIT : il manquait un mot dans le précédent commentaire.

    Oui bon c'est pas débile mais ça néglige complètement le fait que sur le "marché des couples" (très moche comme expression) l'information est loin d'être symétrique...

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  6. Ralala les meufs, chte jure... Revends-lui son pendentif en douce et donne lui 90€, on verra bien. En plus avec le "commitment" de vos fiançailles (une promesse d'achat/vente, en fait), elle a plus trop le choix ^^
    A propos de l'économie du mariage, très bon chapitre à lire sur ce sujet dans The logic of life, de Tim Harford.

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  7. @Thomas : +1
    @VC : Si elle veut pas, elle veut pas !
    Oui, je me souviens de ce chapitre, avec l'histoire des noirs emprisonnés aux US et que du coup les nanas ont un pouvoir de négociation très faible :-)

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  8. très d'accord avec YB...

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  9. Noémie, c''est un très joli nom. Mes compliments.

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  10. Bonjour,

    Comment faut-il comprendrre le lien entre le biais de dotation et l'aversion aux pertes ? Il me semble que la seconde peut être parfaitement rationnelle, parce que le gain potentiel à une utilité marginale plus faible que la perte potentielle, même si les deux sont du même montant et ont même probabilité. Alors que la vente du pendentif ne représente pas une "perte" mais un échange à utilité (sensément)constante ?
    (A moins qu'il soit pas possible d'expliquer ce genre de truc à un mec)

    Cordialement,

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  11. @Olivier :

    Attention, il ne faut pas confondre aversion au risque et aversion aux pertes. Ce que vous décrivez dans la première partie de votre commentaire est l'aversion au risque : si un ticket de loterie rapporte 100 euros en moyenne (par exemple une chance sur deux de toucher 50 euros et une chance sur deux de toucher 150 euros), un individu adverse au risque préfère avoir 100 euros avec certitude plutôt que de jouer à la loterie.

    L'aversion aux pertes nous dit que l'individu ne réagit pas de la même façon face aux gains et face aux pertes. Par exemple, j'avais commenté dans un billet précédent (http://quedisentleseconomistes.blogspot.com/2010/01/utiliser-la-psychologie-pour-accroitre.html) une étude qui montrait que des travailleurs étaient plus stimulés lorsqu'on les menaçait de leur RETIRER une prime s'ils ne sont pas assez productifs plutôt que lorsqu'on leur promet de leur DONNER une prime s'ils sont suffisamment productifs. Les montants sont strictement identiques, mais dans le premier cas on présente une perte potentielle et dans le deuxième cas un gain potentiel. Les travailleurs furent plus sensibles à la perte qu'au gain.

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