mardi 18 mai 2010

Nos phobies économiques

C'est le titre du dernier livre d'Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia. Dans celui-ci, nos économistes se proposent d'analyser ces sujets économiques qui nous font peur : la crise financière, l'érosion du pouvoir d'achat, le chômage, les délocalisations, l'immigration et bien d'autres.

La réaction naturelle face à ces inquiétudes consiste à élaborer des fantasmes. Le chômage explose en France ? C'est la faute aux immigrants/à la mondialisation/aux banquiers véreux/aux économistes libéraux/à Nicolas Sarkozy (rayez les mentions inutiles). La crise financière ? C'est la faute aux traders/aux banquiers véreux/aux spéculateurs/aux économistes libéraux/à Nicolas Sarkozy. Selon les individus, on oscille entre le déni, le fatalisme ou la chasse aux sorcières.

Ces schémas mentaux simplistes sont une façon de lutter contre l'incompréhension suscitée par la complexité de nos sociétés. Ils ne permettent néanmoins pas de soulager les individus de leurs inquiétudes. Il n'est pas évident de vivre avec l'idée que notre emploi peut être délocalisé du jour au lendemain ou que notre système d'assurance-santé sera en faillite avant notre retraite. Pire encore, ils incitent les politiciens à "surfer" sur les peurs des citoyens, ce qui les conduit à proposer des réformes inadéquates comme réguler les rémunérations des traders pour empêcher les crises financières futures.

Les auteurs font le pari de "soigner" les phobies des lecteurs en essayant d'expliquer de manière objective le pourquoi du comment des problèmes économiques qui nous font peur.

Dans chaque chapitre, la thérapie se déroule de la manière suivante. Tout d'abord, il s'agit d'admettre l'existence du problème en question : Oui, les prix augmentent alors que certains ménages voient leur revenu stagner ou même diminuer. Le but est ensuite d'examiner les "fantasmes populaires" autour du problème de manière à les disséquer et à séparer le vrai du faux : face à l'augmentation des prix, on accuse l'indice des prix de l'INSEE de sous-estimer l'inflation réelle. Certes, cet indice est très imparfait pour de nombreuses raisons que les auteurs détaillent, mais la quête de "l'indice parfait" est de toutes manières vouée à l'échec. Aucun indice ne pourra refléter fidèlement l'inflation telle qu'elle est vécue par chaque citoyen.

Pour finir, l'ouvrage tentera à chaque fois de nous conduire subtilement du faux problème vers le vrai problème : le problème n'est pas la mesure de l'augmentation des prix, ni même l'augmentation des prix. Ce qui doit nous inquiéter, c'est plutôt l'accroissement des inégalités et le fait que l'accroissement constant du niveau de vie moyen en France est de plus en plus capté par les ménages les plus aisés.

Cet exercice est répété pour huit thèmes distincts. Par exemple, Alexandre et Stéphane expliquent que le chômage est effectivement un problème préoccupant en France. La réaction naturelle consiste à pointer du doigt les destructions d'emplois : usines qui ferment, délocalisations, licenciements massifs... De ce fait, les politiciens ont naturellement mis en place des politiques pour empêcher les destructions d'emplois, considérées comme étant à la racine du chômage. Ce que nos deux économistes montrent, c'est que les destructions d'emplois sont loin d'être anormales dans les économies capitalistes et qu'elles sont en permanence compensées par des créations d'emplois souvent au moins aussi nombreuses. De plus, toute tentative pour freiner les destructions d'emplois freinera mécaniquement les créations d'emplois, laissant le chômage inchangé. Par la suite, les auteurs passent à la loupe les autres fausses explications du chômage (mondialisation, excès de population active) avant d'aborder les causes réelles.

Cet ouvrage tente de prendre les devants dans le domaine de la vulgarisation. Trop d'économistes ne font pas l'effort d'anticiper les "schémas mentaux préexistants" lorsqu'ils expliquent l'économie. La difficulté réside dans le fait que les idées erronées sont souvent plus séduisantes, plus simples et nécessitent moins d'efforts intellectuels. Si on tente uniquement d'expliquer la réalité économique telle qu'elle est, on se heurte à une concurrence déloyale avec les idées fausses. Si on tente uniquement de désamorcer les idées fausses, on se heurte à une résistance des individus qui n'ont pas envie de se retrouver nus face à la complexité de la réalité économique. Notre seule chance est de faire les deux à la fois.

Alexandre et Stéphane ont fait un énorme effort de pédagogie qui contribuera, je l'espère à réduire la distance entre les économistes et leur public.


1 commentaire:

  1. Merci pour votre billet qui décrit bien, je crois, le ou les objectifs visés par Delaigue et Ménia.

    J'écris "je crois" car je n'en ai lu que, en gros, le premier tiers, pour l'instant. J'apprécie comme vous ce qu'ils ont fait et j'ai été sensible à ce qu'ils écrivent à la fin de leur introduction (qu'on trouve en ligne) :
    "Reste enfin une dernière attitude, qui n’est pas la plus simple, mais la plus réaliste. Elle consiste à observer les problèmes tels qu’ils sont, sans les nier, mais sans les exagérer. À se dire que la compréhension des phénomènes, si elle ne leur apporte pas forcément de solution évidente, permet au moins de réduire l’angoisse qu’ils entraînent. C’est la première chose que les gens réalisent lorsqu’ils entreprennent une psychothérapie (du moins si elle fonctionne) : parler des problèmes, les formuler avec des mots, ne les résout pas ; mais cela permet de mieux les comprendre et à terme d’être plus détaché vis-à-vis d’eux."

    J'y ai été sensible car ce passage m'a fait penser à une discussion que j'ai eue il y a quelques années avec mon directeur de mémoire (qui sera aussi mon directeur de thèse deux ans plus tard). Je lui disais, un peu bêtement peut-être, que je constatais qu'il y avait des personnes autour de moi qui ne cherchaient pas ou peu à un peu comprendre, disons, la société ou le monde qui les entoure et qu'il semble qu'ils n'en souffrent pas, qu'ils n'en sont pas plus malheureux (ou moins heureux) que quelqu'un qui s'efforce d'un peu comprendre cela. Il m'a alors répondu quelque chose comme "Ceux qui ne cherchent pas à comprendre le monde qui les entoure ne sont peut-être pas plus malheureux mais, lorsqu'il leur arrive quelque chose de défavorable, de néfaste, ils se sentent agressés, ils ne comprennent pas ("Pourquoi moi ?"), car ils n'ont jamais cherché à comprendre. Du coup, ils sont même peut-être plus malheureux que ceux qui ont cherché (et réussi) à comprendre..."

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