vendredi 30 avril 2010

La Russie, vingt ans après...

La transition de la Russie vers l'économie de marché a suscité beaucoup de débats sur les retombées de cette expérience. Avec vingt ans de recul sur la question, il est temps de faire un petit bilan.

Que s'est-il vraiment passé en Russie depuis l'effondrement de l'URSS ? D'après Shleifer et Treisman :
"Les journalistes, les politiciens et les experts académiques tendent à décrire la Russie non pas comme un pays à revenu moyen qui lutte pour enterrer son passé communiste et trouver sa place dans le monde mais comme un Etat corrompu et en ruine."
Est-ce que cette image correspond vraiment à la réalité ? On va voir un peu ce qu'on peut dénicher en interrogeant les statistiques et les Russes.

Que disent les statistiques ?

Shleifer et Treisman nous expliquent qu'au moment de la transition, les statistiques ont enregistré une baisse du PIB de 39% ce qui a suscité des commentaires très négatifs sur les bienfaits du passage à l'économie de marché. Mais cette baisse n'a rien à voir avec le niveau de vie car le PIB enregistré sous l'Union Soviétique correspondait essentiellement "à des biens militaires, des constructions jamais terminées et des biens de consommation de mauvaise qualité dont personne ne voulait".

Impossible, donc, de se faire une idée en regardant les statistiques officielles. Regardons plutôt les données d'enquête. Et comme un petit dessin vaut mieux qu'un long discours (source) :
















La courbe rouge correspond au revenu par habitant (échelle de droite) et la courbe noire au degré de bonheur subjectif déclaré dans les enquêtes (échelle de gauche). On remarque qu'en moyenne les Russes se sont enrichis : le revenu moyen a doublé entre 1995 et 2007. De plus, contrairement à ce qu'on pourrait penser, cette hausse est plus élevée chez les pauvres :
















Sur la même période, le revenu moyen des pauvres a triplé ! Les autres indicateurs dont on dispose pointent dans la même direction : le commerce de détail s'est fortement développé, les taux d'équipement en appareils electro-ménagers et en voitures ont explosé, et le nombre de personnes partant en vacances a été pratiquement multiplié par 3 entre 1993 et 2000.

Bien évidemment, la Russie continue de souffrir d'un système démocratique "approximatif", d'une corruption omniprésente et d'une espérance de vie relativement faible (essentiellement à cause de la consommation d'alcool : le prix de la vodka a été divisé par 4,7 lors de la transition). Mais finalement :
"Dans les pays de niveau de vie similaire, la démocratie n'en est qu'à moitié une, tout du moins pour ceux qui ont une démocratie. Le gouvernement est corrompu et la presse n'est jamais entièrement libre. La plupart souffrent de très fortes inégalités, de concentration excessive des entreprises et de performances macroéconomiques volatiles. Finalement, par rapport aux autres pays, la Russie est relativement normale."
Si vous êtes comme moi, vous vous direz peut-être que vous ne savez plus trop quoi en penser. Alors, à la limite, si on allait demander leur avis aux principaux intéressés ?

Que disent les Russes ?

Une célèbre enquête avait été menée en 1990 pour comparer les attitudes des Russes et des Américains par rapport à l'économie de marché. Etrangement, on avait découvert que les attentes des Russes vis-à-vis du marché étaient très similaires à celles des Américains. Les Russes n'avaient pas spécialement de réticences à l'encontre du marché et, en tout cas, n'en avaient pas plus que leurs confrères de l'autre bloc.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Les Russes sont-ils satisfaits ou déçus ?

La moitié d'entre eux regrette la transition vers l'économie de marché et a la nostalgie de l'époque communiste. Une moitié également pense que leur situation s'est détériorée depuis 1990. Une moitié aimerait que leurs enfants grandissent dans un environnement communiste plutôt que capitaliste.

Comment expliquer cette insatisfaction alors que les conditions économiques semblent d'être améliorées ? D'après les auteurs de l'étude, la réponse est à chercher du côté de la confiance. Entre 1991 et 2006, la proportion des individus qui affirment "qu'on peut faire confiance à la majorité des gens" a diminué de moitié tandis que la proportion de ceux qui pensent "qu'on n'est jamais trop prudent quand on traite avec les autres" a augmenté de moitié. En 1991, les Russes affirmaient que l'honnêteté, la décence, le talent, le savoir et le travail étaient les attributs les plus respectées en Russie. En 2006, 72% ont désigné l'argent et le pouvoir comme attributs respectés.

Selon eux, la société russe s'est enfermée dans un climat de défiance mutuelle qui conduit les individus à réclamer une plus grande intervention de l'Etat pour réguler les relations économiques (la moitié des habitants aimerait que l'Etat renationalise les entreprises et plus des 4/5 souhaiterait remettre en place une régulation des prix). Malheureusement, une plus grande régulation a de forts risques d'encourager la corruption (voir notamment cette étude) : lorsque les fonctionnaires ont plus de pouvoir sur l'économie, les entreprises peuvent offrir des pots-de-vin pour contourner les règlementations. La corruption, en retour, détériore davantage la confiance au sein de la population et piège le pays dans un cercle vicieux dont il est difficile de s'échapper.


Les économistes d'il y a vingt ans ont malheureusement fait la bêtise de croire que la libéralisation était une bonne chose en soi, mais ils ne se sont pas aperçus que le marché ne fonctionne pas tout seul. Ca paraît évident, mais quand on vit dans un pays où, malgré toutes les critiques qu'on peut adresser, on dispose tout de même d'une justice (relativement) fiable et d'institutions (relativement) intègres, on a tendance à oublier que sans ça, l'économie de marché fonctionne de manière chaotique.

Le résultat est que, malgré la hausse du niveau de vie, les Russes ne sont toujours pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent.


1 commentaire:

  1. "quand on vit dans un pays où on dispose tout de même d'une justice (relativement) fiable et d'institutions (relativement) intègres, on a tendance à oublier que sans ça, l'économie de marché fonctionne de manière chaotique."

    C'est terriblement vrai, et je pense que même quand on en a conscience, on ne prend pas la mesure exacte et réelle de ce que ce serait sans. Et ça a tendance à méchamment changer le point de vue qu'on a sur les questions de développement. It did for me, anyway (après lecture d'Easterly et Kay, notamment).

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