dimanche 18 avril 2010

Faut-il décourager l'esprit d'entreprise ?

Les faits mis en lumière par les psychologues montrent que les entrepreneurs sont souvent trop confiants lorsqu'ils démarrent une nouvelle entreprise, ce qui laisse penser qu'il existe un excès de créations d'entreprises.

Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, suscite la fascination. Agé de seulement 25 ans, il a acquis une fortune colossale avec une idée géniale : créer un site de "réseaux sociaux" permettant aux gens de se retrouver et de garder contact. Cette histoire est une illustration parfaite du mythe de l'entrepreneur aventureux, qui a réussi à percer grâce à sa capacité à innover.

Ce mythe n'est pas nouveau, au sens où les politiciens affirment depuis longtemps qu'il faut "encourager l'esprit d'entreprise". Valérie Pécresse a même lancé un plan pour "renforcer l'esprit d'entrepreneurial chez les étudiants". Nicolas Sarkozy a appelé à "libérer l’esprit d’entreprise". On constate également que la littérature sur le management et la gestion d'entreprise regorge d'ouvrage sur cette thématique (tapez "entrepreneurial spirit" ou "entrepreneurial mindset" sur amazon).

Pourtant, on a au moins une bonne raison de penser qu'il y a peut-être trop "d'esprit d'entreprise" plutôt que pas assez dans nos sociétés.

Le biais d'excès de confiance

93% des automobilistes américains pensent être meilleurs conducteurs que la moyenne. Des chiffres similaires ont été établis pour la plupart des pays. Ils illustrent une tendance innée de l'homme intitulée "biais d'excès de confiance" dont l'existence a été prouvée à de très nombreuses reprises par les psychologues. Lorsque des individus entreprennent une activité risquée, ils tendent, en moyenne, à surestimer leurs chances de succès et à surestimer leurs compétences dans l'activité en question.

Certains sites web comme Gameduell exploitent habilement ce biais. Sur ce site, les joueurs parient de l'argent sur des jeux vidéo simples mais relativement addictifs. Par exemple, deux joueurs vont s'affronter au célèbre jeu de carte popularisé par Microsoft : le Solitaire. Chacun mise une somme égale (par exemple 0,40€) et celui qui fait le score remporte un gain. Mais ce gain est systématiquement inférieur à la somme des mises ! Par exemple, si deux joueurs misent 0,40€, le gain du vainqueur s'élève à 0,60€. Ne jouent donc sur ce site que des joueurs qui pensent chacun avoir une très forte probabilité de battre leurs adversaires. Les gérants du site s'enrichissent grâce à l'excès de confiance qu'ont les joueurs en leurs capacités à écraser leurs adversaires.

Un nombre trop élevé de créations d'entreprises ?

Créer une entreprise est extrêmement risqué. Aux Etats-Unis, plus de 60% des entreprises survivent moins de 5 ans et à peine 20% dépassent la barre des 10 ans. En moyenne, monter sa boîte ne paie pas. Une étude très sérieuse a montré que les trois quarts des entrepreneurs gagneraient plus s'ils abandonnaient leur entreprise et redevenaient salariés.

Pourtant, les entrepreneurs ne semblent pas du tout voir les choses ainsi. En interrogeant des chefs d'entreprises, des chercheurs ont établi le paradoxe suivant (la citation est prise dans ce papier) :
"81% des entrepreneurs pensent que leurs chances de succès sont au moins de 70% et un tiers croient qu'ils vont réussir avec certitude. Les participants à l'étude estiment également que leurs chances de survie sont supérieures à celles de leurs concurrents. Malheureusement, à l'époque où l'enquête a été conduite, 66% des entreprises nouvellement fondées ont mis la clef sous la porte."
Au niveau individuel, il serait donc rationnel de freiner vos ambitions de devenir "votre propre patron". A moins d'avoir beaucoup de chance et de talent, il vaut mieux être salarié plutôt que de risquer de se casser les dents sur ce type de projet.

Cela signifie-t-il qu'il faille décourager l'esprit d'entreprise ? Koellinger, Minniti et Schade, après avoir observé le même phénomène d'excès de confiance chez les entrepreneurs à l'échelle internationale, affirment que, certes, sans ce biais d'excès de confiance, les retours sur investissements et les chances de survie des entreprises seraient tous deux plus élevés en moyenne. Néanmoins, la pression concurrentielle exercée par les nouveaux entrants est essentielle pour inciter les entreprises présentes sur le marché à accroître leur efficience et à innover.

Or, les économistes savent depuis longtemps que, sur un marché non-régulé, le niveau d'innovation a tendance à être trop faible par rapport à ce qui est souhaitable. Si l'excès de confiance des nouveaux entrepreneurs sur un marché génère de l'innovation (ou encourage l'innovation dans les firmes en place), on serait bien mal avisé de les en décourager !

Un grand merci à Muniza Askari, spécialiste de la question du biais d'excès de confiance, pour toutes les références sur le sujet :-)


13 commentaires:

  1. Coucou, me revoilà !

    "les économistes savent depuis longtemps que, sur un marché non-régulé, le niveau d'innovation a tendance à être trop faible par rapport à ce qui est souhaitable"

    Tiens, c'est curieux, intuitivement, j'aurais cru exactement le contraire. Quelles sont les références ?

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  2. remords : à la réflexion, c'est peut-être que je confonds (erreur impardonnable !) "régulé" et "réglementé".

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  3. Argh, tes guillemets m'ont rappelé à quel point je déteste l'expression "être son propre patron"... qui implique aussi d'être "son propre salarié" (peut-on alors "se faire mettre à sa propre porte" ?). D'accord, y a des références psychologiques dans l'article, mais est-ce la peine de pousser jusqu'à la schizophrénie ? ;)

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  4. @VilCoyote
    On peut aussi dire "ne pas avoir de patron et ne pas être salarié", ce qui est à la fois plus exact et plus sympathique.

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  5. Merci pour ce post de qualité.

    Je suis toutefois curieux du résultat de l'excès de confiance si on contrôlait par la catégorie sociale du chef de famille - en gros, est-il chef d'entreprises ou libéral ou non? - et par le niveau d'études.

    Peut-on s'attendre à ce que le niveau d'études ou le genre aient un impact positif sur la confiance?

    Il y a en effet de fortes disparités quant au profil des entrepreneurs: les deux tiers des entrepreneurs en France n'ont pas de diplôme du secondaire; les trois quarts sont des hommes. Dans la lignée des travaux et des expériences sur le lien testostérone et prise de risque, on serait peut-être surpris de voir que les entrepreneurs masculins croient moins en leurs entreprises que les entrepreneurs de sexe féminin où au contraire, l'étude pourrait confirmer la prise de risque comme un critère très masculin.

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  6. @OdI : Effectivement, je pense que tous ces éléments sont intéressants et sont examinés dans les différentes études que je cite. Je les ai laissés de côté pour aller à l'essentiel.

    J'irai relire les études dans la semaine quand j'aurai un peu de temps.

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  7. @Yannick
    Et n'oubliez pas SVP de m'envoyer les références des travaux qui concluent que "sur un marché non-régulé, le niveau d'innovation a tendance à être trop faible par rapport à ce qui est souhaitable".
    Je suis curieux de savoir de quelle régulation ils parlent et comment ils définissent le niveau d'innovation souhaitable. Quand je saurais ça, on pourra causer.

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  8. @Gérard :
    Je n'ai pas de référence, c'est un "flok theorem". L'innovation est l'exemple ultra-classique d'une externalité positive. Une fois que j'ai découvert une "idée" innovante, il s'agit d'un bien public puisque je peux transmettre mon idée à coût nul sans en perdre l'usage (on retrouve ce concept dans tous les modèles de croissance endogène).

    Le bénéfice privé de l'innovation est inférieur au bénéfice social, donc sur un marché libre, le niveau d'équilibre d'innovation (ou d'effort d'innovation) est inférieur au niveau socialement optimal.

    C'est pour ça qu'on a inventé les brevets : en conférant un droit de monopole temporaire sur l'innovation, on accroît le bénéfice privé et l'incitation à innover.

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  9. Merci Yannick
    Amha, si ce n'est que ça, ça ne mérite même pas qu'on en discute.

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  10. Amusant votre histoire. Souvenez-vous de Kirzner, qui présente au contraire l'entrepreneur comme doté d'une faculté particulière : "l'alertness". Une sorte d'hyper vigilance qui lui permet de repérer les opportunité que les autres ne voient pas (on aurait presqu'envie de dire qu'il est "aware", pour reprendre le mot d'un philosophe belge...)

    Donc l'entrepreneur aurait une acuité particulière pour analyser son environnement, mais se révèlerait inconscient s'agissant de sa capacité à réussir. Extra-lucide et aveugle. Bon, c'est stimulant, en tout cas !

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  11. Oui, oui, je sais je suis à la bourre pour le commentaire.
    Mais Tim Harford dans le FT publié ca sur à peu près le même sujet:
    "Hard cash underpins the spirit of independence"
    http://www.ft.com/cms/s/2/2813bf90-4c1f-11df-a217-00144feab49a.html
    En gros l'excès de confiance en soi semble ne pas être le facteur principal qui pousse les entrepreneurs à se lancer (les articles originaux sont faciles à trouver en "googlant" le nom des auteurs).

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  12. @Patrick
    Les entrepreneurs ne sont pas des surhommes. Des fois ils ont bon, des fois ils se plantent. La preuve, c'est qu'il y en a qui font faillite. C'est comme ça et faut faire avec, même quand on est économiste.
    (Encore une pierre dans le jardin où on cultive des "idéal-types" !)

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