lundi 26 avril 2010

Et si Sarkozy avait eu raison une fois dans sa vie ?

Non, ne vous méprenez pas, je n'ai aucune admiration particulière pour Sarkozy (mais alors pas du tout). Néanmoins, je voulais juste souligner un point : son raisonnement initial "travailler plus pour gagner plus" n'était peut-être pas si faux que ça (même si les mesures effectivement prises furent complètement à côté de la plaque). Je m'explique.

Un américain moyen travaille 46,2 semaines par an contre 40,5 semaines pour un français. Un américain moyen salarié travaille 39,4 heures par semaine contre 36,2 heures pour un français. Le taux d'emploi est de 72% aux Etats-Unis contre 64% en France (source). Mises bout à bout, ces différences peuvent être illustrées ainsi : si un américain travaillait tous les jours de la semaine, alors, en comparaison un français travaillerait uniquement du Lundi au Jeudi.

Mais peut-être que nous, on est vachement efficaces par rapport aux américains ? Eh bien non, c'est kif-kif. La productivité est similaire en France et aux Etats-Unis. La conséquence nécessaire de ce raisonnement purement comptable, c'est que le revenu par habitant est plus faible en France qu'aux Etats-Unis.

Est-ce que c'est bien ou est-ce que c'est mal ? Difficile à dire pour deux raisons.

Premièrement, le fait de se focaliser sur le travail rémunéré ignore l'importance du travail domestique. Or, même s'il ne se traduit pas en revenu supplémentaire, le travail domestique est créateur de richesses ! Prenons l'exemple hypothétique suivant :  si je prends le temps de me préparer un repas sain tous les midi au lieu d'avaler un sandwich à mon bureau, ça prendra un peu sur mon temps de travail mais ça aura des conséquences positives à long terme sur ma santé.

Deuxièmement, travailler moins, c'est avoir plus de temps de loisir. Est-ce que les français ont une plus grande "préférence pour le loisir" (ou, dit plus simplement, sont-ils plus fainéants) que les américains ? C'est pas tout à fait ça. Si vous voulez aller boire un verre après le boulot, si vous voulez faire une sortie au parc, si vous voulez aller en boîte, vous vous rendrez vite compte que c'est quand même plus sympa à plusieurs que tout seul. L'intérêt que vous portez aux loisirs dépend donc de la disponibilité des personnes de votre entourage et donc du nombre d'heures qu'elles consacrent à travailler. Dans une société où les gens ont des longues journées de travail, le loisir paraît moins attractif car les opportunités de prendre du bon temps à plusieurs sont moins nombreuses. Chaque individu a donc intérêt à se caler sur le rythme de travail de la société dans laquelle il vit. A priori, différents individus peuvent avoir des préférences différentes en matière de durée du travail. Il est donc impossible de savoir si les gens sont plus heureux aux Etats-Unis qu'en France malgré le revenu plus élevé (et la question fait débat).

Sarkozy a donc raison de dire que si on veut gagner plus, on peut choisir de travailler plus (bien que la défiscalisation des heures supplémentaire soit un fiasco). Au niveau politique, cette question peut appeler deux démarches. Soit on laisse chaque individu décider de son temps de travail (ce qui reviendrait à assouplir la législation sur la durée du travail, par exemple en autorisant l'ouverture de tous les commerces le dimanche) au risque de poser des problèmes de coordination entre individus sur le loisir (si un individu travaille la semaine et l'autre le week-end, ils vont avoir du mal à trouver le temps de se voir) ; soit on coordonne cette décision au niveau national au risque de mécontenter ceux qui voudraient aller à contre-courant (ceux qui voulaient travailler plus à l'époque où on est passé aux 35 heures).

Une petite piqure de rappel pour les sceptiques : le travail ne se partage pas. Réduire le temps de travail ne créé pas d'emplois.


25 commentaires:

  1. Billet et thème intéressants. Je pense que c'est important pour la théorie économique de se poser ce genre de questions sur le temps de travail. Et le début du billet me rappelle certains articles de Paul Krugman sur les différences entre les Etats-Unis et la France.
    Le temps de travail revient finalement plus à un choix de société qu'à un choix purement économique.
    Mais quand on entre dans la pratique, le principe même du "travailler plus pour gagner plus" s'effondre sous le poids des contraintes fixées au salarié en terme d'horaires. Puisque les salariés ne peuvent pas (pour la majorité au moins) décider de leur temps de travail dans l'entreprise, ils ne peuvent pas arbitrer librement temps de travail et temps de loisir comme en fait l'hypothèse la théorie classique de l'offre de travail. Ça me semble être un très gros problème (bien plus fondamental que les détails techniques de la loi type défiscalisation des heures sup) sur lequel Sarkozy n'a apporté aucune réponse et qui empêche complètement que son principe du "travailler plus pour gagner plus" réalise son objectif.

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  2. j'apprécie votre blog: bien écrit, de la transmission (de travaux d'économistes) et pas de l'épanchement (qui fait l'ordinaire des blogs), ...
    Mais, régulièrement, certains de vos articles viennent heurter mon mode de raisonnement (plutôt keynésien), et cet article-ci en fait partie.
    Votre mode de raisonnement m'intéresse, mais j'ai du mal à l'intégrer: n'accordez-vous aucune place à la demande? peut-on déduire de votre article que l'emploi plus élevé aux USA peut s'expliquer totalement par le fait que les salaires sont plus facilement alignés sur la productivité individuelle? mais pourtant, il existe aux USA un salaire minimum pas si éloigné (me semble-t-il) du niveau français?
    enfin, plus généralement, la théorie keynésienne (au sens strict, je ne parle pas d'IS/LM, etc) vous paraît-elle absurde, erronée, ou avoir un champ d'application limité...?

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  4. @Anonyme :

    Vous serez peut-être surpris d'apprendre que j'étais très keynésien au début de mes études, jusqu'en M1 à peu près. J'ai ensuite eu un vrai cours de macroéconomie keynésienne, et je me suis rendu compte que l'hypothèse centrale de cette école est la rigidité des prix (et notamment du salaire nominal).

    Donc, ça me paraît être une théorie très crédible pour les problèmes de court terme. Effectivement, en période de crise, il y a des problèmes de coordination entre les différents acteurs (consommateurs, entreprises, salariés) qui font que l'économie est contrainte par une demande agrégée trop faible.

    Néanmoins, ce phénomène est peu susceptible de persister à long terme car il n'y a, à mon humble avis, aucune raison que les prix ne s'ajustent pas. En effet, un déficit de demande persistant au niveau macroéconomique équivaut à dire que les entreprises ont les capacités de produire mais que personne ne veut de ces produits. Ca ne peut tenir que si les prix ne s'ajustent pas à la baisse (ce qui me semble improbable sur le long terme) ou si l'offre de monnaie est insuffisante (même si je ne suis pas du tout expert en économie monétaire, je doute fort que ce soit le cas).

    Pour ce qui est des différences dans le niveau d'emploi entre les US et l'Europe de l'Ouest, je n'ai pas vraiment la place de tout développer dans un commentaire, mais je suis très client des explications liées aux institutions du marché du travail, développées très en détail dans "Le chômage, fatalité ou nécessité ?" de Cahuc et Zylberberg.

    Rapidement quand même : en période de croissance, le chômage est plus faible lorsque le marché du travail est flexible, car les travailleurs sont rapidement réalloués d'un secteur à un autre au fur et à mesure du processus de destruction créatrice (durée moyenne du chômage : 14 mois en France, autour de 4 mois aux US). En revanche, en période de crise, les entreprises licencient massivement si le marché du travail est peu régulé : d'où l'explosion du taux de chômage aux US durant la crise financière.

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  5. Jean-Marc Soulé26 avril 2010 à 12:45

    Le taux d'emploi des plus de 50 ou 55 ans ans est extrêmement faible en France, fruit de compromis sociaux pour traiter le chômage (inefficacement : le départ en pré-retraite des plus âgés ne facilite pas l'emploi des plus jeunes).
    Les entreprises ont perdu une partie de leur mémoire et de leurs connaissances.
    C'est là qu'un important surcroît de croissance et de revenu en travaillant plus pourrait être cherché.
    Force est de constater le peu d'engouement des RH pour cette question (difficulté à revenir sur des décennies de pratique)

    (Le faible taux d'emploi des jeunes est une autre question, liée au coût des études supérieures selon les pays et à leur financement)

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  6. Moi, avec mes 18 heures, j'ai du mal à trouver des copains pour aller au ciné le jeudi à 9h du matin (et non, je n'aime pas trop la compagnie de mes collègues).
    Difficile de faire émerger par une totale liberté contectractuelle les préférences individuelles en termes de temps de travail sans toucher à la protection institutionnelle des salariés... Les accords de branche sont sans doute le meilleur compromis, mais ça reste fort délicat.
    En marge, je remarque que nos syndicalistes (dans l'EN) sont à bloc pour le refus des heures supp' et essaient de stigmatiser les collègues qui en font : pure optique "partage du travail".
    En deuxième marge (voire hors de la feuille), pour revenir sur les accords de branche, je trouve de plus en plus souhaitable d'abandonner un SMIC unique au profit de négos de branche. Je m'étais insurgé contre cette idée (supprimer le SMIC) dans un billet il y a quelque temps, suite à une allusion de Parisot (ça avait dû biaiser mon jugement...), mais plus ça va, plus je change d'avis. C'est complètement HS et tout le monde s'en fout, je sais =) Si quelqu'un a des références d'études sur ce sujet, d'impact sur l'emploi (des moins qualifiés notamment)...

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  7. @yannick

    j'admets que la flexibilité du marché du travail réduise la durée du chômage, et le dualisme (si la flexibilité est généralisée, je peux suivre Cahuc et Zylberberg sur le contrat unique, mais là n'est pas mon problème.
    Mon problème (celui posé par votre article de départ), c'est l'idée qu'il suffit que l'offre de travail augmente pour que les emplois augmentent aussi. Il suffit que les vieux acceptent de travailler (ou soient incités à le faire) pour que les emplois se créent.
    D'autre part, je peux comprendre l'idée que la flexibilité des prix à long terme (mais ne serons-nous pas tous morts?) accroisse la demande mais:
    *la baisse des prix ne se fait-elle pas en lien avec une baisse des coûts (notamment salariaux) défavorable à la demande,et anihilant donc l'effet-prix?
    *dans une économie de concurrence imparfaite, cette flexibilité des prix, même à long terme, est-elle assurée?

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  8. (toujours le même)
    @yannick

    plus fondamentalement (maintenant que j'y repense), je crois que le problème n'est pas la rigidité des prix (ça c'est la macroéconomie keynésienne, pas keynes). Le problème, c'est de raisonner par les prix ou par les quantités.
    Si ce sont les quantités qui déterminent la production et l'emploi, si la quantité demandée s'est établie à un certain niveau, insuffisant pour employer toute la main d'oeuvre potentielle, il n'y a pas de raison que les prix baissent (les entreprises reçoivent une demande satisfaisante, et font des profits), mais il y a du chômage.
    on pourrait alors dire que ce sont les prix sur le marché du travail qui devraient baisser pour accroître la demande de travail et résorber ce chômage. Mais si on raisonne par les quantités, on se dit que, quel que soit le niveau des salaires, les entreprises n'ont pas besoin d'une plus grande quantité de travail pour produire les quantités qu'elles ont à produire. D'où, quantité demandée => quantité produite => quantité emplois, et les prix n'y changent rien.
    Evidemment, c'est simplificateur parce que, même dans le cadre de ce raisonnement, le coût du travail jouerait un rôle par son effet sur la substitution du capital au travail (mais l'effet est limité par la partielle complémentarité des facteurs) et par son effet sur les coûts des entreprises, donc leur compétitivité.

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  9. @Anonyme :

    Sur la question de l'offre de travail, c'est ce qui ressort des éléments empiriques qu'on a accumulé jusqu'à présent. Par exemple, une étude de Jennifer Hunt de 1992 montre que les 900 000 rapatriés d'Algérie qui sont arrivés en France en 1962 n'ont pas provoqué d'accroissement du chômage !

    L'étude de Card de 1990 trouve la même chose avec les émigrants de Cuba qui se sont installés massivement et d'un seul coup à Miami.

    De même, certains billets que j'ai écrits récemment vont dans le même sens (voir "Les départs en retraite ne font PAS baisser le chômage" et "L'économie est contre-intuitive : l'emploi public créé du chômage").

    Si vous voulez en discuter plus longuement, n'hésitez pas à me contacter par mail (mon adresse est à droite sur la page principale).

    Sur la flexibilité des prix :

    J'avais commencé à écrire un long texte pour vous répondre, mais je vais essayer d'aller plutôt droit à l'essentiel (surtout que je n'ai pas le sentiment d'avoir un niveau d'expertise suffisant pour m'exprimer avec assurance sur le sujet).

    Ma vision des choses est qu'une insuffisance de la demande GLOBALE ne peut advenir qu'en période de crise, notamment lorsque les prix ne parviennent plus à assurer leur rôle de régulation des marchés (par exemple suite à une spirale inflationniste, à une bulle spéculative ou à un choc économique globale).

    Dans ce cas, la monnaie totale disponible dans l'économie est insuffisante pour acheter l'ensemble des biens produits aux prix en vigueur. Soit la banque centrale intervient et accroît l'offre de monnaie, soit on laisse les prix s'ajuster (mais ce processus peut être chaotique est plein d'effets pervers comme vous l'avez souligné).

    Je pense que si mon raisonnement est faux, cela peut provenir :
    * Soit du fait que je suppose à tort qu'il ne peut advenir d'insuffisance de la demande globale en dehors des crises. Je suis prêt à écouter les arguments qui vont dans ce sens.
    * Soit que la politique monétaire d'une banque centrale comme la BCE ou la FED est trop restrictive même en temps normal et ne produit pas assez de monnaie pour alimenter la croissance de l'économie. Ce à quoi je ne pourrai pas répondre grand chose car je n'y connais rien :'-(

    Sur la concurrence imparfaite :
    La flexibilité des prix dépend des incitations auxquelles font face les producteurs. Si un producteur fixe des prix trop élevés ou trop faibles, au mieux il loupe des opportunités de profits, au pire il fait des pertes.

    Si je ne me trompe pas, l'hypothèse fondamentale qui garantit la flexibilité des prix est la libre entrée/sortie. Si l'offre est insuffisante dans un secteur, il faut que des concurrents puissent s'installer (mais en France on a du mal : la concurrence est restreinte dans de nombreux secteurs : taxis parisiens, grande distribution, pharmacies... il y a même un loi qui interdit aux lignes d'autocars de concurrencer la SNCF !!). Si la demande est insuffisante, il faut que l'entreprise puisse réduire sa production ou quitter le secteur (ce qui n'est, une fois de plus, pas garanti car outre le fait qu'on aime bien sauver les "champions nationaux", les salariés sont très réticents (et on les comprend) à accepter les fermetures d'entreprises ou les réductions de personnel).

    Néanmoins, dans les secteurs concernés, cela appelle plus à une politique d'intensification de la concurrence qu'à une politique de soutien de la demande. Si, par exemple, on accroît la demande dans un secteur où une entreprise est en monopole, celle aura tout intérêt à accroître ses prix.

    J'espère ne pas avoir répondu trop à côté ! :-)

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  10. Pardon je n'avais pas vu le commentaire suivant.

    Je me permets une remarque : la quantité demandée dépend du prix pratiqué. Si le coût du travail baisse (et en laissant de côté le capital), l'entreprise aura intérêt à produire plus en baissant ses prix pour écouler le supplément de production.

    Dans les modèles traditionnels, les effets prix et quantité agissent simultanément via l'élasticité de l'offre et l'élasticité de la demande.

    Il me semble qu'implicitement, quand vous raisonnez par les quantités, vous supposez que les prix sont rigides.

    Sauf erreur de ma part, et je supplie tous les lecteurs de me corriger si je me trompe, il me semble que le raisonnement keynésien est encore indissociable de l'hypothèse de rigidité des prix sur au moins un marché (soit le marché des biens, soit le marché du travail). A part peut-être dans ce papier : http://www.nber.org/papers/w14846

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  11. (encore, je m'en excuse).

    merci de la qualité de vos réponses. Encore une fois, ce sont plus des questions que je me pose que des affirmations que j'assène, et il m'intéresse d'entendre des arguments qui viennent bousculer mon mode de raisonnement.

    j'avais effectivement lu (chez vous, notamment), l'argument des rapatriés d'Algérie et de l'immigration aux USA. Ces résultats (qui me paraissent incontestables) sont au coeur de mon interrogation de départ parce que je me suis toujours demandé par quel mécanisme s'expliquait ce phénomène (est-ce vraiment étudié, a-t-on repéré une baisse des salaires, a-t-on pu mesurer une élasticité-salaire? je ne l'ai pas lu mais je dois admettre que je n'ai pas creusé) et si on n'avait-on pas négligé les conséquences macro.

    D'autre part, oui, mon raisonnement par les quantités s'accompagne d'une rigidité des prix, mais selon moi elle n'est pas une condition nécessaire: on peut faire l'hypothèse que les incitations passent par les quantités, et non pas par les prix (ainsi, à votre argument "Si, par exemple, on accroît la demande dans un secteur où une entreprise est en monopole, celle-ci aura tout intérêt à accroître ses prix", je réponds: elle pourrait aussi produire et embaucher.De même, à l'argument "la quantité demandée dépend du prix pratiqué. Si le coût du travail baisse, l'entreprise aura intérêt à produire plus en baissant ses prix pour écouler le supplément de production", je réponds qu'il n'y a pas forcément plus de quantité demandée, si la baisse du coût du travail a réduit les revenus -directs ou indirects- des salariés.).
    Il me semble que si la macrokeynésienne est définie par la rigidité des prix, c'est pour l'intégrer à un cadre néo-classique: la macroéconomie keynésienne, c'est du néo-classique moins la flexibilité des prix. Or, il me semble que Keynes sortait plus radicalement de ce cadre, et qu'il se passe notamment de la notion de marché.

    D'accord en revanche sur la concurrence imparfaite, j'avais évoqué cet argument sans vraiment y réfléchir.

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  12. @Anonyme :

    En tout cas, ça fait de plaisir de voir qu'il est encore possible de mener des débats dans le calme et la bonne humeur :-)

    Sur la question de l'offre de travail, je pense que le mécanisme clef est l'idée que lorsque qu'il y a des travailleurs productifs qui sont à la recherche d'un emploi, même si les entreprises ont déjà suffisamment de main d'oeuvre par rapport à leurs besoins, ça incite à développer de nouvelles activités et à embaucher la main d'oeuvre inutilisée. Soit des entreprises nouvelles se créent (éventuellement, ce sont les chômeurs eux-mêmes qui montent leurs boîtes), soit les entreprises existantes développent de nouvelles activités.

    Le problème du chômage, c'est de comprendre pourquoi une ressource aussi précieuse que le travail ne trouve pas preneur. Quand je réfléchis à cette question, j'ai plutôt en tête un modèle du type "l'entreprise embauche des salariés tant que la productivité est supérieure au salaire" sans tenir compte de la contrainte de demande, ce qui constitue une habile transition vers la demande :-)

    Au sujet de la demande, je pense qu'on s'éloigne de la question d'origine. Je vais essayer de recentrer le débat. Votre question était : pourquoi est-ce que je ne fais jamais référence à la demande dans mes raisonnements.

    Répondons à cette question par une autre question : pourquoi une économie prise à un instant donné ne produit-elle pas plus de biens que ce qu'elle produit ? A cela, la vision basique de l'offre et de la demande apporte deux réponse possible : soit les entreprises limitent leur production parce qu'elles ne trouvent pas preneur pour leurs biens (l'économie est contrainte par la demande), soit les entreprises se heurtent à leur capacité physique à produire et aux coûts (contrainte par l'offre).

    Je pense que votre discours est tout à fait valide dans un contexte d'économie contrainte par la demande et je suis entièrement d'accord avec tous les arguments que vous avancez (on va laisser de côté l'histoire de la rigidité des prix qui finalement embrouille plus qu'autre chose).

    Je pense que vous êtes d'accord avec les raisonnements que j'avance si on accepte l'hypothèse qu'on raisonne dans une économie contrainte par l'offre (hypothèse un peu implicite dans beaucoup de mes billets).

    Mon point de vue est qu'une économie est contrainte par la demande sur le court terme mais contrainte par l'offre sur le long terme. Sur le court terme, ce qui compte, c'est l'organisation de la production, la coordination entre les acteurs, etc...

    Sur le long terme, j'ai du mal à concevoir qu'une économie soit capable de produire plein de biens mais que personne n'en veuille ! Comme je n'arrive pas à imaginer une société où les consommateurs auraient "trop de biens" et à moins qu'il n'existe des défaillances de marché sévères qui empêchent la production de s'organiser, pourquoi ne ferait-on pas le maximum pour produire des biens utiles pour la société ?

    A l'appui de ma thèse, les travaux économétriques sur l'analyse de la conjoncture font des prédictions à partir de l'évolution de la consommation à court terme, du moral des ménages et des entreprises, de l'évolution des exportations et des importations, etc... ce qui suggère un meilleur succès de l'approche par la demande (mais je connais très mal l'analyse de la conjonture).

    En revanche, les travaux dans le champs de recherche qu'on appelle la croissance longue (et que je connais déjà beaucoup mieux) mettent l'accent sur l'offre : la productivité, l'innovation, le capital, l'éducation... et parviennent à donner des explications relativement convaincantes des causes de la croissance de long terme.

    Qu'en pensez-vous ?

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  13. vos arguments sont convaincants, et effectivement, je préfère les débats calmes et constructifs (pour moi, en tout cas) à l'invective.

    autre exemple de ce que vous évoquez à la fin de votre réponse, les chiffres montrant que, à long terme, le nombre d'emplois évolue parallèlement à la taille de la population active.

    Il reste trois points qui me gênent:
    *le haut niveau durable (35 ans, quand même)du chômage français peut-il être expliqué par l'existence massive de gens insuffisamment productifs en regard du coût du travail (compte tenu, de plus, des allègements de charge sur les bas salaires)?
    *d'accord sur votre découpage court terme/long terme, mais j'aurais tendance à mesurer ce court terme en années!
    *on ne peut pas exclure que la demande en Europe ait été durablement maintenue à un niveau insuffisant par les politiques économiques sous contraintes, notamment à cause d'une cible d'inflation trop basse (cf.Blanchard). Dans le même temps, politique nettement plus expansionniste aux USA (la preuve: la crise financière).

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  14. (Post découpé en, deux parties pour respecter les contraintes de taille)

    Je suggère d’aller faire un tour du côté des entreprises, car après tout ce sont elles qui décident de la nature de la production et de son niveau, et donc de l’emploi. Il n’est donc pas inintéressant d’observer comment elles prennent ces décisions.

    1. Toute production utilise un assemblage spécifique de ressources particulières, qui ne sont que très faiblement substituables les unes aux autres. Parmi ces ressources, il y a des outils différents, c’est-à-dire des formes différentes de capital, mais aussi des formes différentes de « travail ». Parler de « travail » et de « capital » comme de deux grandeurs homogènes est très insuffisant. Le « travail » existe sous de nombreuses formes et à des prix très différents. De plus, certaines de ces ressources sont dédiées et ne peuvent pas être utilisées pour une autre production, et leur coût de mise en place est un coût irrécupérable (sunk cost)

    2. entre la décision de production et la disponibilité effective des produits sur le marché et l'apparition du revenu correspondant, il s’écoule un certain temps, très variable selon la nature de la production, mais qui peut se chiffrer en années pour des cas extrêmes. La décision de production repose donc toujours sur une demande anticipée, qui intègre non seulement une prévision du comportement des consommateurs (la demande), mais aussi une anticipation du comportement des concurrents, jamais sur la simple observation de la demande actuelle (pour autant que cette observation serait possible).

    3. la décision de production est une décision complexe qui fait appel au calcul économique. L’entrepreneur doit avoir des raisons de croire qu’il pourra tirer de la production envisagée un revenu supérieur à son coût. Sa décision repose sur une anticipation des prix de marché à la fois pour les produits et pour les facteurs de production, et sur toute une période qui inclut à la fois le délai de mise sur le marché du produit et sa durée de vie. Dans ce calcul, le « coût du travail » et l’offre de travail ne sont que des facteurs parmi d’autres, et des facteurs mineurs si on se limite à leur état actuel.

    (à suivre)

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  15. (suite du post précédent)

    4. En supposant que le résultat de ce calcul est favorable, la production ne sera effectivement lancée que si toutes ces ressources sont effectivement disponibles. Si une d’entre elles manque, la production ne sera pas lancée et les autres ressources nécessaires ne seront pas mobilisées, même si elles sont en excès. Application simple en termes keynésiens : s’il y a pénurie de capital, l’offre de travail sera réduite. Application à l’intérieur même de la catégorie « travail » : si une certaine forme de travail manque, d’autres formes de travail pourtant disponibles ne seront pas utilisées. Exemple : s’il y a pénurie de médecins, une offre d’infirmières excédentaire ne sera pas résorbée, même à un coût très bas.

    5 Tout ce qui précède est particulièrement significatif pour le développement de nouvelles activités. Pour les activités déjà existantes, c’est-à-dire pour l’appareil de production déjà en place, toutes les entreprises veulent produire le maximum de ce que cet appareil peut produire tant que le coût marginal reste inférieur au coût moyen. Donc la tendance naturelle de toutes les entreprises est de développer leur production au maximum. C’est le moteur de la concurrence.

    6. Au total, la contrainte primaire est l’appareil de production, dont la structure fine détermine la nature de ce qui peut être produit et la dimension les quantités de chaque bien qu’il est capable de produire, et qui détermine les besoins en ressources de production de chaque type, dont les différents types de travail. La contrainte secondaire est la demande, notamment sa structure en termes de biens demandés, qui rétroagit sur l’appareil de production.

    7. Amha, ce qui précède montre que l’analyse macroéconomique de type keynesien est beaucoup trop schématique pour être pertinente, et qu’il faut prendre en compte la structure du capital et le processus de décision des entrepreneurs comme le fait l’analyse autrichienne.

    PS : je trouve moi aussi que ce blog est agréable par son calme et son caractère constructif, même s’il n’est pas toujours possible d’éviter les malentendus et les agressions ad hominem plus ou moins gratuites.

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  16. @Anonyme :

    * Pour votre premier point, on peut affiner un peu l'analyse en ajouter la dimension temporelle. Trouver un emploi prend du temps. Les travailleurs productifs ont besoin de moins de temps pour trouver un emploi. Mais au final une règlementation contraignante sur les licenciements (par exemple) rallonge la durée moyenne de chômage de tout le monde. Il doit donc y avoir une combinaison de ces facteurs.

    Beaucoup peut être appris en comparant les politiques menées dans les différents pays (encore une fois, je renvois à Cahuc et Zylberberg pour une analyse détaillée). Notamment, ils montraient que les politiques d'allègement de charges sur les bas salaires étaient effectivement très efficaces (je suis d'ailleurs surpris qu'elles ne soient pas plus plébiscitées).

    * Je suis d'accord sur le deuxième point !

    * C'est plausible en effet. Malheureusement, c'est un domaine que je connais mal et je ne suis pas en mesure de contre-argumenter.

    @Gérard :

    Introduire de la complexité est inutile si cela ne permet pas de produire des analyses plus riches (et notamment des prédictions testables). Que peut-on déduire concrètement de tous les éléments que vous venez d'apporter ?

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  17. @Yannick
    Pour être franc, je ne sais pas (je ne suis pas économiste, vos savez...) Mais je suis extrêmement sceptique sur les analyses qui font fi de cette complexité, et plutôt bien disposé envers celles qui la prennent en compte. Quant aux prédictions testables, vous savez que j'appartiens à une école de pensée qui dit qu'il est (hélas) impossible d'en produire en économie.
    Je crois néanmoins utile d'apporter ces élements, tout en laissant à d'autres le soin d'en tirer des déductions. Chacun son rôle...

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  24. Je supprime la discussion sur l'école autrichienne qui n'a rien à voir avec le billet. Si vous souhaitez poursuivre cette conversation, ce sera plutôt par mail.

    Inutile d'encombrer avec des messages qui n'intéressent que nous.

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  25. Est-il possible de récupérer ces messages, ne serait-ce que pour poursuivre en effet la discussion, qui pourrait intéresser d'autres que nous ?
    Et en ce qui nous concerne, pourquoi ne pas la poursuivre en direct devant un pot ? J'attends vos disponibilités.

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