mercredi 17 mars 2010

Quel est le point commun entre mes étudiants et les agriculteurs du Kenya ?

Les agriculteurs kényans semblent souffrir du même problème de planification que les étudiants : la procrastination, ou la tendance pathologique à toujours remettre au lendemain. Comprendre ce problème permet de mettre en place des politiques d'aides beaucoup plus efficaces.


Des expériences menées en Afrique ont montré que les rendements de l'agriculture augmentent énormément lorsque l'on utilise davantage d'engrais. Les économistes sont donc en face d'un problème auquel l'intuition peine à trouver une réponse claire : si les agriculteurs peuvent accroître leurs profits en utilisant plus d'engrais, pourquoi ne le font-ils pas ? On peut avancer plusieurs hypothèses : peut-être que les agriculteurs ne sont pas correctement informés des bénéfices associés à l'usage d'engrais, peut-être que les conditions réelles des cultures diffèrent des conditions expérimentales et que les bénéfices de l'usage d'engrais sont surestimés, peut-être que les agriculteurs n'ont pas les connaissances et l'expérience nécessaires pour utiliser de manière optimale les engrais...

Esther Duflo, Michael Kremer et Jonathan Robinson avancent une nouvelle hypothèse : peut-être que les agriculteurs souffrent du plus vieux problème de planification qui soit : la procrastination ou le fait de toujours remettre au lendemain l'exécution d'une tâche qu'on n'a pas envie de faire. Ici, les auteurs expliquent que les agriculteurs ont tendance à remettre au lendemain le trajet jusqu'au magasin pour aller acheter l'engrais.

Cette hypothèse est audacieuse mais a d'importantes implications en matière de politiques économiques. Si elle est vraie, une politique de subventions intensives sera probablement inefficace : les fermiers "rationnels" vont utilisent une trop grande quantité d'engrais et les fermiers "irrationnels" ne seront probablement pas affectés car on ne traite pas à la racine le problème comportemental.

Cette idée est confortée par l'expérience qui a été menée par nos chercheurs. Ils ont distribué des bons de réduction pour de l'engrais mais à validité limitée dans le temps (10 jours). Le fait d'introduire cette "deadline" artificielle pour acheter de l'engrais pousse les agriculteurs ayant tendance à cesser de repousser indéfiniment l'achat d'engrais. La probabilité qu'un agriculteur achète de l'engrais augmente alors d'environ 50% tandis que de "simples" subventions n'ont qu'un impact comportemental très limité (en plus d'être particulièrement coûteuses dans des pays où les gouvernements n'ont pas des budgets illimités).

ref :

Budging Farmers to Use Fertilizer: Theory and Experimental Evidence from Kenya

Esther Duflo
Michael Kremer
Jonathan Robinson
Working Paper 15131
http://www.nber.org/papers/w15131


4 commentaires:

  1. Théo Jeannerot17 mars 2010 à 10:54

    Moi même économiste et fils de petits agriculteurs franc-comtois, je me permet d'apporter deux autres hypothèses :
    1. ils n'ont pas forcément l'argent pour acheter des engrais
    2. Ils retardent l'achat car ils espèrent pouvoir s'en passer : certaines années les récoltes sont bonnes sans avoir à ajouter d'engrais, donc ils regardent comment la météo évolue en espérant que des engrais ne seront pas nécessaires, ou sinon ils en achètent le plus tard possible.

    Enfin, il y a un biais dans le test du bond d'achat : en plus de la limite temporelle, il est une ressource disponible immédiatement. Les subventions, j'imagine, ne le sont pas : il faut probablement avancer l'argent, faire beaucoup de paperasse, pour ne pas recevoir à coup sûr la subvention (l'administration dysfonctionne parfois dans certains pays africains).

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  2. Bonjour.

    L'expérience compare en fait différents types de subventions. Si je me souviens bien (j'ai écrit ce billet il y a un certain temps), elle montre que la subvention la plus efficace est celle qui est limitée dans le temps et pas forcément la plus importante en montant. Donc, a priori, les points 1 et 2 ne peuvent expliquer le différentiel d'efficacité.

    Pour votre dernière remarque, il faudrait que je relise les détails de l'étude, mais je suis entièrement d'accord sur le principe : je suis le premier à retarder indéfiniment la paperasse administrative !!

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  3. Je me permets une petite observation: je ne pense pas que le billet soit aussi clair qu'ils le sont d'habitude. Il le devient avec les commentaires que vous avez fourni à Théo Jeannerot. C'est plus pour l'avant dernier paragraphe du billet...

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  4. La procrastination est un véritable fléau ^^

    Je vous invite à lire mon article qui propose une solution pour pousser nos gouvernements à plus s'impliquer dans la suppression de la faim dans le monde, la grève de la faim mondiale, voir http://www.revolutiondesidees.com/voirarticle.php?id=13

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