vendredi 5 mars 2010

Que faire quand le Titanic coule ou quatre approches de la justice sociale

Pour comprendre les tensions entre les différentes conceptions de la justice, Hervé Moulin propose quatre principes de justice qui sont malheureusement souvent incompatibles.


En ce moment, je donne un TD d'économie normative à sciences po. Une partie du cours est consacrée à l'étude des principes de la justice sociale. On réfléchit aux propriétés que doit avoir une situation "juste" ou une répartition "juste" des richesses. Malheureusement, ça devient vite une jungle dans laquelle on finit par se perdre entre les différents axiomes et les différents théorèmes. Néanmoins, Hervé Moulin est parvenu, dans cet ouvrage, à résumer les problèmes de justice distributive (comment répartir des richesses limitées entre différents individus) autour de quatre principes très simples à comprendre.

La fable de la flûte et des quatre enfants

Une histoire, attribuée à Platon, met en scène quatre enfants et une flûte. La question est : à quel enfant doit-on donner la flûte ?
  • Le premier enfant est celui des quatre qui a le moins de jouets. On devrait lui donner la flûte au nom du principe de compensation : il faut concentrer ses efforts pour améliorer la situation des plus mal lotis.
  • Le deuxième enfant a travaillé dur pour réparer et nettoyer la flûte. On devrait lui donner au nom du principe de récompense : les richesses doivent être distribuées en fonction du mérite de chacun.
  • Le père du troisième enfant est celui à qui appartenait la flûte. Il semble donc légitime de transmettre la flûte à son fils. Ce principe obéit à des droits exogènes. D'après ce principe, ce sont les statuts des individus qui déterminent qui doit recevoir quoi, indépendamment du problème concret qui nous occupe.
  • Le quatrième enfant est flutiste. Si tout le monde apprécie la musique, il devrait recevoir la flûte au nom du principe d'efficience (traduction très imparfaite de fitness en anglais) car c'est lui qui en joue le mieux.

Le Titanic


Imaginons maintenant une situation ou un bateau est en train de couler (au hasard le Titanic). Bien évidemment, il n'y a pas assez de canots de sauvetage, sinon c'est pas drôle (et Leonardo Di Caprio ne serait pas mort à la fin du film et celui-ci n'aurait peut-être pas fait autant d'entrées.). Là, on se retrouve face à un problème de justice distributive : qui doit-on sauver ?

Dans cette situation, le principe de récompense suggère que l'on ne laisse aucune place aux individus qui sont responsables de la catastrophe. Au contraire, le principe d'efficience nous dit qu'on devrait prendre l'équipage sur les canots pour profiter de leurs compétences en navigation. Si on suit le principe de compensation, on devrait d'abord sauver les gens les plus faibles et laisser les plus forts tenter leur chance à la nage pour limiter la dispersion des chances de survie (bon ok, dans le cas du Titanic, le bateau était assez loin des côtes, mais admettons). Le principe de droits exogènes peut s'interpréter de plusieurs manières : soit on considère que chacun doit avoir les mêmes chances que tous les autres d'obtenir une place sur un canot (et donc on devrait tirer au hasard les gens qui seront sauvés), soit on considère que la priorité doit être donnée aux gens les plus "importants" : les scientifiques, les politiciens, les sportifs de haut niveau...

Qui doit-on soigner en premier ?

Admettons que, pendant une guerre, le nombre de blessés soit tellement élevé que les services médicaux sont dépassés. Dans ce cas, il faut choisir qui soigner et qui laisser mourir. Que faire ?

Le principe de compensation nous dit qu'il faut se concentrer sur les soldats les plus grièvement blessés. Le principe de récompense donne la priorité aux soldats les plus courageux, ceux qui se sont "bien battus". Le principe de droit exogène nous dit soit qu'il faut donner la priorité aux plus hauts gradés, soit qu'il faut être parfaitement égalitaire (et sélectionner au hasard ceux qui auront le droit d'être soignés). Le principe d'efficience commande de soigner ceux qui ont le plus de chances de récupérer de leurs blessures et qui seront le plus à même de retourner se battre.

Applications à l'économie : immigration et admissions dans l'enseignement supérieur

Néanmoins, ces principes n'ont pas vocation à être appliqués uniquement à des scénarios qu'on rencontre plus souvent dans les films que dans la vraie vie. Ils permettent également d'expliquer certaines divergences politiques sur des sujets d'actualité.

Sur le thème de l'immigration, les politiciens divergent sur l'idée de savoir qui on doit admettre sur notre territoire. D'après le principe de droits exogènes, on devrait soit mettre tout le monde sur un pied d'égalité et tirer au hasard ceux qui ont le droit d'entrer, soit choisir sur la base de caractéristiques ethniques ou culturelles (rappelons que certains s'opposent à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne à cause des différences culturelles). Le principe de compensation donne la priorité aux réfugiés politiques et à ceux qui viennent de pays très pauvres. Le principe d'efficience suggère que l'on fasse entrer ceux qui profiteront le plus au pays (est-ce que le concept d'immigration choisie vous dit quelque chose ?). Le principe de récompense est plus délicat à interpréter dans cette situation. On pourrait penser qu'on devrait accepter ceux qui ont soutenu politiquement le pays d'arrivée (par exemple, les américains pourraient refuser d'accepter les français sur leur territoire à cause de leur attitude durant la guerre en Irak) ou qui ont dirigé de nombreux investissements à destination de ce pays.

Examinons maintenant la question de savoir qui admettre dans les formations les plus prestigieuses. Par exemple, le principe de compensation va dans le sens de certaines expériences récentes qui ont poussé des étudiants issus de lycées et de milieux plutôt désavantagés à intégrer des prépas prestigieuses. Le principe de droit exogène reflète plutôt le cas de l'université : tous ceux qui ont leur bac ont le droit de rentrer en première année. Le principe de récompense devrait favoriser l'admission de ceux qui ont travaillé dur par le passé. Le principe d'efficience suggère au contraire qu'il faut intégrer les étudiants qui profiteront le plus de la formation.


J'imagine que beaucoup d'entre vous ont eu le même sentiment que moi : selon la situation examinée, les principes qui correspondent le mieux à notre intuition de ce qu'est la justice ne sont pas les mêmes. Le problème est que, bien évidemment, ces principes sont souvent incompatibles entre eux. De ce fait, la quête d'une conception universelle de la justice est nécessairement vouée à l'échec, et ça se démontre mathématiquement : beaucoup de théorèmes ont pour vocation de démontrer que deux axiomes de justice tout à fait acceptables ne peuvent pas être vérifiés simultanément dans toutes les situations. On est donc condamné à avoir une part de subjectivité dans l'appréciation de ce qui est juste ou pas.

Néanmoins, cela n'empêche pas qu'il est utile de comprendre à quel principe correspond chaque conception de la justice au sein d'un débat. Si deux individus sont en désaccord car ils se réfèrent chacun à un principe de justice différent, alors leurs positions ne seront probablement jamais conciliables.


5 commentaires:

  1. Très bon post, qui devrait être lu par tous nos jeunes étudiants en économie (et par nos politiques!?).
    Toutefois, l'analyse peut être complétée à la marge par des comportements qui ne relèvent d'aucun de ces quatre axiomes ; l'exemple du Titanic est intéressant à ce titre puisqu'il met en évidence le critère "les femmes et les enfants d'abord" et "le capitaine en dernier". Même si on peut rapprocher ces deux logiques des principes de compensation (les plus faibles sauvés) et de récompense (le capitaine responsable du naufrage sauvé en dernier), ce choix ne relève-t-il pas plutôt de cette notion de "chevalerie" qui a souvent guidé les actions des hommes à travers l'histoire (i.e. le fameux "honneur") ?

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  2. Ce thème me passionne et les exemples que vous prennez sont intéressants, mais je ne suis pas d'accord avec votre conclusion qui est hélas largement partagée par les économistes. Certes il existe des théorèmes d'impossibilité, mais il existe aussi des théorèmes où l'on sort de l'impossibilité et où le choix social devient non seulement possible mais pas si normatif que ça. Je m'explique car les non spécialistes risquent d'être étonné par mon choix de classer les théories de la justice dans une analyse positive. L'ensemble de ces analyses sont axiomatiques, comme vous l'avez dit il s'agit d'analyser les incompatiblités entre des critères, nous sommes donc là typiquement dans du descriptif! C'est la même chose de dire quel est l'effet de telle politique sur les salaires ou de se demander quels sont les effets sur le choix social d'un regroupement de critères...c'est le politique (et le lecteur) qui tranchera, qui en tirera des conclusions personnelles et qui fera du normatif. Pour plus de détails sur cette vision positive, je recommende l'introduction de l'ouvrage de Marc Fleurbaey, Théories de la justice éco. Le lecteur pourrait considérer que ce n'est là qu'une question de vocabulaire. Certes, mais elle a son importance, car trop d'économistes délaissent ce merveilleux champs d'analyse, en considérant que c'est du normatif et que l'on peut dire un peu tout et n'importe quoi suivant sa tendance politique. Il ne faut pas considérer que nous sommes "condamné à avoir une part de subjectivité dans l'appréciation de ce qui est juste ou pas", il faut poursuivre ces recherches, lire les philosophes, apprendre la démarche axiomatique, en espérant trouver un jour une régle de décision acceptable par tous! Utopique, naïf, pas tant que ça, les recherches avancent dans le silence, elles sont parfois mal comprises, ou encore considérées avec mépris mais elles donnent déjà des résultats. Merci pour ce post, ce commentaire (trop long) ne doit pas être considéré comme une attaque, mais au contraire comme une contribution amicale à ce très bon blog.

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  3. Très bon post. Les 4 façons d'attribuer la flûte renvoient plus généralement aux trois manières d'organiser l'économie: le marché (on récompense le résultat, efficience),la tradition (droits exogènes) et la redistribution (en fonction du mérite ou selon les besoins).
    Denis (EcoInter Views)

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  4. Très clair et pédagogique à la fois. Vous dites : "cela n'empêche pas qu'il est utile de comprendre à quel principe correspond chaque conception de la justice au sein d'un débat". Je ploussoie !!! Tout ce qui permet d'éviter les dialogues de sourds est le bienvenu.

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  5. sujet passionnant auquel je m'intéresse de plus en plus (et auquel je compte consacrer mon mémoire de l'année prochaine).
    J'ai pensé que le cours de M. Sandel pourrait intéresser tous les passionnés d'éco. politique (surtout les étudiants). Il est disponible online et gratuitement ici: http://www.justiceharvard.org/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=9&Itemid=5

    Rustam

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