lundi 1 février 2010

Valeurs familiales et régulation du marché du travail

C'est le titre du papier que Yann Algan a présenté hier (relativement à la date où j'écris ces lignes, donc c'était lundi 11 janvier) au séminaire travail et microéconomie appliquée. Lorsqu'on voit ça, on ne peut s'empêcher de lever le sourcil gauche. De quoi cela peut-il bien parler ?

Algan et ses coauteurs partent d'un constat : l'importance de la régulation du marché du travail varie selon les pays. Pour caricaturer, on a d'un côté les pays nordiques et anglo-saxons qui ont un marché du travail relativement flexible et de l'autre les pays d'Europe continentale qui ont un marché du travail plutôt régulé et rigide.

Il y a un certain consensus parmi les économistes pour affirmer que cette régulation importante se paie par un chômage plus élevé (le débat persiste sur l'aspect quantitatif, mais le consensus est plutôt fort sur l'aspect qualitatif). Mais si c'est le cas, comment expliquer que les individus soient si attachés à cette régulation ? Les modèles traditionnels expliquent que les négociations sont menées essentiellement par les insiders (ceux qui ont un emploi) au détriment des outsiders (les chômeurs). Les insiders négocieraient des mesures qui leur sont favorables même si elles pénalisent les chômeurs.

Pourtant, cette explication n'est pas cohérente avec les sondages d'opinion. Les chômeurs ne sont pas plus opposés que les travailleurs à la régulation du marché du travail. Il nous faut donc une théorie alternative.

Immobilité des travailleurs et rente de monopsone

Commençons par rappeler quelques éléments de théorie. Le bon fonctionnement du marché du travail suppose que les travailleurs soient parfaitement mobiles. En effet, pour que les firmes ne puissent pas "exploiter" les salariés, il faut que ceux-ci soient prompts à quitter l'entreprise pour aller chercher une autre offre d'emploi si jamais il ne sont pas payés à hauteur de leur productivité. C'est d'ailleurs cette logique qui me pousse souvent à défendre, durant les repas de famille arrosés, l'idée que l'amélioration des conditions de travail passe plus par un accroissement de la mobilité des salariés plutôt que par l'accroissement des "contraintes" imposées aux employeurs.

Lorsque les travailleurs ne sont pas parfaitement mobiles, les entreprises disposent d'une rente de monopsone ou d'oligopsone. Cela signifie qu'étant donné que les firmes (les acheteuses de travail) sont relativement peu nombreuses par rapport aux travailleurs (les vendeurs de travail), elles peuvent pousser les salaires à la baisse car la concurrence est alors imparfaite.

Tout ça, c'est bien joli, mais quel rapport avec les valeurs familiales ?

Casaniers et aventuriers

L'idée sous-jacente est que l'attachement à la famille explique en partie l'immobilité relative des travailleurs. Ca se conçoit tout à fait : lorsqu'on vous propose une offre d'emploi alléchante dans un autre pays, vous pensez au fait que vous verrez moins souvent votre famille et vos proches de manière générale. Le fait pour un travailleur d'être mobile ou non relèverait d'un arbitrage entre accroître ses chances de trouver un emploi et profiter de sa famille.

Mais ce qui rend l'analyse intéressante, c'est que l'attachement à la famille peut être plus ou moins important selon les cultures (et peut constituer un trait culturel transmissible des parents aux enfants). D'après le World Values Survey, les individus résidants dans les pays d'Europe méditerranéenne attachent en moyenne plus d'importance à la famille que les pays d'Europe du Nord par exemple. Grâce aux données sur le pays d'origine des individus, on constate effectivement que ce trait semble persister d'une génération à l'autre au sein d'une famille. De plus, l'importance de la famille est négativement corrélée à la mobilité des individus : ceux qui affirment avoir des liens familiaux forts sont en moyenne moins mobiles que les autres.

Immobilité et demande de régulation

Là où ça commence à devenir intéressant, c'est lorsqu'on se rend compte que les individus très attachés à leur famille sont aussi ceux qui valorisent le plus la sécurité de l'emploi. Ca paraît tout à fait logique. Lorsque les individus sont plutôt immobiles, les entreprises peuvent exploiter leur pouvoir de marché pour pousser les salaires à la baisse. De ce fait, une politique de salaire minimum protège les salariés contre le pouvoir de marché des firmes et accroît le bien-être général.

Donc, l'attitude des individus par rapport à leur famille influence les politiques publiques : dans un pays où les liens familiaux sont très forts, les individus seront très demandeurs de politiques de protection des salariés. Mais cet effet peut aussi marcher dans l'autre sens. Lorsqu'on vit dans une société où le marché du travail est très flexible, les parents peuvent être poussés à valoriser la mobilité auprès de leurs enfants. A l'inverse, lorsque les salariés sont correctement protégés par des politiques de régulation du travail, les parents n'ont aucune incitation à pousser leurs enfants à partir à l'autre bout du pays pour faire des études ou trouver un emploi.

Il y aurait donc un mécanisme cumulatif avec deux aboutissements possibles : soit une société où la valeur de mobilité prime sur l'attachement et où le marché du travail est relativement libre, soit une société où la famille prime sur la mobilité des individus et où le marché du travail est plutôt régulé. L'idée-clef derrière ce constat est qu'un taux de chômage plus élevé peut très bien être un prix acceptable à payer pour permettre aux individus d'être plus proches de leurs familles. Il faudrait donc juger des politiques de régulation du marché du travail pas seulement par rapport à leurs résultats en terme de taux de chômage mais également par rapport à la mobilité imposée aux individus (et ce, en fonction du "coût" de la mobilité pour les individus concernés).


Bien que ces recherches soient relativement criticables sur le plan empirique (on ne sait pas trop ce qu'on mesure à travers les sondages utilisés), on ne peut que se féliciter de voir des éléments de sociologie enfin apparaître dans l'analyse économique, tout particulièrement lorsque ceux-ci remettent en cause les préconisations traditionnelles des économistes.

A titre personnel, je pense que cette analyse loupe encore un élément : elle peine à expliquer la schizophrénie du citoyen lorsqu'il réclame une politique de réduction du chômage mais refuse toute dérégulation du marché du travail.

ref :

Family Values and the Regulation of Labor
Alberto Alesina
Yann Algan
Pierre Cahuc
Paola Giuliano
First Draft: September 2009
Revised: January 2010

8 commentaires:

  1. "Le bon fonctionnement du marché du travail suppose que les travailleurs soient parfaitement mobiles. En effet, pour que les firmes ne puissent pas "exploiter" les salariés, il faut que ceux-ci soient prompts à quitter l'entreprise pour aller chercher une autre offre d'emploi si jamais il ne sont pas payés à hauteur de leur productivité."...
    sans jouer au keynésien de base: et le manque d'emplois disponibles? Donc, l'insuffisance de demande effective, avant de chercher une explication en termes de flexibilité.

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  2. Peu importe le nombre d'emplois disponibles. Si je refuse d'aller saisir une opportunité d'emploi ailleurs, je reste chômeur. C'est un fait empirique bien établi maintenant que dans toutes les économies coexistent des emplois vacants et des chômeurs. On appelle ça la courbe de Beveridge. Voir par exemple : http://www.nuffield.ox.ac.uk/users/nickell/papers/TheBeveridgeCurve.pdf

    Mais dans le passage que vous citez, il n'est pas question de chômage. Je parle essentiellement des salaires. Si les salariés sont peu mobiles, il est possible de les payer à un salaire inférieur à leur productivité.

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  3. La faible mobilité des individus en France (à supposer qu'elle existe) a une implication intéressante à l'autre bout de l'échelle sociale. Si les expatriés fiscaux potentiels ont, eux aussi, une forte préférence à rester au pays, cela veut dire qu'on peut les taxer bien plus fortement. Pourquoi prendre en compte la faible mobilité quand ça nous pose des problèmes (faible mobilité des travailleurs) et pas quand ça pourrait nous rapporter (faible mobilité des grosses fortunes)?

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  4. C'est pas faux. Le problème réside dans la grande hétérogénéité des coûts et bénéfices de la mobilité. Il est possible que les grandes fortunes ont des coûts de mobilité moindres et il est certain que les grandes fortunes ont des bénéfices associés à la mobilité beaucoup plus importants.

    Je lisais un papier récemment (que je n'arrive pas à retrouver malheureusement). Il traitait de la "malédiction des classes moyennes". Par soucis de justice sociale, il ne faut pas taxer les plus pauvres. Par crainte de fuite des capitaux, il ne faut pas taxer les plus riches. Donc, les individus de la classe moyenne doivent supporter une charge fiscale disproportionnée. Les simulations sur données françaises donnaient justement une "courbe en cloche" pour le taux marginal d'imposition : celui-ci doit augmenter puis baisser.

    Le paramètre clef dans l'histoire est celui de la mobilité des plus riches. Ca fait un peu mal au coeur, mais on ne peut pas fermer les yeux dessus.

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  5. Intéressant. A mettre en parallèle avec le fait que la propriété immobilière est facteur d'immobilité (ben oué on l'appelle comme ça exprès) et accroît donc les risques de chômage.
    En poussant un peu, je suis sûr qu'on peut montrer que les habitants de la moitié Sud de la France (surtout les blaireaux à Pastis) sont moins mobiles que les autres, parce que en haut de la France (ie. au dessus du 45e parallèle) il fait froid. Alors ne parlons pas des Corses...

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  6. Il faudrait faire lire cet article à Monsieur Camdessus dont on connaît à la fois l'amour pour la mobilité et de la flexibilité du marché du travail (voir en particulier son rapport sur la croissance du temps où Sarkozy était ministre de l'économie)et son attachement logiquement obligatoire aux valeurs familiales les plus ancrées en vertu de sa revendication explicite à un personnalisme chrétien (dont il devait bien causer au Vatican avec Jean Paul II quand il était son conseiller spécial aux affaires économiques). Sur le moment je trouvais là une certaine contradiction (euphémisme). Mais je trouvais aussi le rapprochement simpliste. Votre article me fait donc bien plaisir.

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  7. "Peu importe le nombre d'emplois disponibles. Si je refuse d'aller saisir une opportunité d'emploi ailleurs, je reste chômeur. C'est un fait empirique bien établi maintenant que dans toutes les économies coexistent des emplois vacants et des chômeurs."
    je réponds sur les deux points:
    -les opportunités à saisir dépendent du nombre d'emplois disponibles. Le fait qu'il y en ait peu freine la mobilité et rend donc possible la faiblesse des salaires.
    -la question des emplois vacants est soumise à controverse, j'ai lu dans un article récent (je n'ai plus la source) expliquant qu'en grande partie, ces fameux emplois vacants n'en étaient pas, mais que Pôle Emploi gardait dans ses stats des offres d'emploi qui avaient trouvé preneur sans passer par Pôle Emploi.

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  8. Sur le point 1, c'est la base même des modèles dits de "matching" ou d'appariement qui sont utilisés en économie du travail. Le nombre de personnes effectivement employées dépend de l'offre et de la demande de travail et de la capacité du marché ou des institutions à apparier offre et demande.

    Néanmoins, encore une fois, je parle ici des salaires auxquels sont embauchés les individus. Si vous refusez de bouger de votre patelin, vous accroissez le pouvoir de négociation de l'entreprise et devrez accepter un salaire plus faible. Ceci est vrai peu importe la demande de travail des entreprises.

    Sur le deuxième point, la courbe de Beveridge a été estimée pour de nombreux pays (cf. l'étude citée plus haut) et a été observée dans de nombreuses études. Tapez "Beveridge Curve" dans JSTOR, EconLit ou sur le site du NBER.

    Si les postes vacants n'existaient pas, à quoi servent les nombreux cabinets de recrutement ?

    Toutefois, vous mettez quand même le doigt sur quelque chose au sens où la recherche d'emploi (par les entreprises ou par les travailleurs) peut souffrir de la présence d'aléa moral : http://www.nber.org/papers/w14846.

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