mardi 9 février 2010

La diversification financière : un dilemme du prisonnier

J'avais affirmé ici que la plupart des détenteurs d'actifs ne diversifiaient pas assez le risque. En effet, au niveau individuel, on peut considérablement réduire le risque associé à un portefeuille en diversifiant les actifs qu'il contient.

Néanmoins, cinq chercheurs viennent de soulever l'idée que ce système puisse être un dilemme du prisonnier. Un dilemme du prisonnier est une situation où la combinaison des meilleures décisions au niveau individuel conduit au pire résultat au niveau collectif.

Ils font appel à l'économie des réseaux pour modéliser une situation où les agents tissent des relations de créancier ou de débiteur entre eux. Dans ce système, chaque individu diminue le niveau de risque à son échelle lorsqu'il augmente le nombre de personnes avec qui il est en relation. Emprunter auprès de plusieurs personnes permet de multiplier les sources de crédit et prêter à plusieurs personnes dilue le risque auprès de plusieurs agents.

Néanmoins, il existe un seuil à partir duquel l'accroissement de l'interdépendance entre les agents, tout en restant rationnel du point de vue individuel, devient dangeureux au niveau collectif et accroît le risque de crise systémique :
"Dans cet article, [...] nous nous focalisons sur les relations créanciers/débiteurs dans un cadre général d'analyse des réseaux de crédit. Nous sommes pessimistes quant aux conséquences de l'interdépendance sur le risque car, lorsque celle-ci augmente et sous des conditions spécifiques, on met en évidence l'émergence d'un arbitrage entre la réduction du risque individuel - grâce au partage du risque - et un accroissement du risque systémique - à cause de la propagation des risques financiers. Plus le nombre de voisins interconnectés est élevé, plus le risque de faillite est faible pour un individu donné, mais plus le risque systémique est élevé et plus la résilience du réseau est faible. En d'autres termes, dans notre étude, la relation entre connectivé et risque systémique n'est pas toujours décroissante comme [dans les recherches précédentes], mais suit une courbe en cloche : le risque décroît avec la connectivité si celle-ci demeure relativement faible mais augmente si elle est trop élevé. En particulier, on trouve que lorsque le degré d'interdépendance dépasse un certain seuil, les crises tendent à être non seulement plus graves mais également plus fréquentes."
C'est un peu inquiétant car les problèmes du type dilemme du prisonnier (surtout lorsque le nombre de participants est élevé) sont particulièrement difficiles à résoudre.

ref :

Liaisons dangereuses:
Increasing Connectivity, Risk Sharing, And Systemic Risk
Stefano Battiston
Domenico Delli Gatti
Mauro Gallegati
Bruce C. Greenwald
Joseph E. Stiglitz
Working Paper 15611
http://www.nber.org/papers/w15611


5 commentaires:

  1. Serait-il possible que vous précisiez les hypothèses importantes dans la construction du modèle SVP ?

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  2. @ thomas:
    ca me paraitrait utile!

    comme beaucoup je n'ai plus aucune confiance en stiglitz, qui depuis 10 ans "tailor" son travail academique aux conclusions qu'il souhaite obtenir.

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  3. Effectivement, Stiglitz a souvent dérapé depuis son Nobel. Ca suscite la méfiance.

    J'ai du mal à déterminer quelles sont les hypothèses cruciales de son modèle. C'est de l'économie des réseaux (avec de la théorie des graphes) et je ne suis pas habitué à manipuler ces outils.

    On a une multitude d'agents, chacun étant caractérisé par un indicateur de "robustesse financière" (par exemple le ratio de fonds propres). Lorsque cet indicateur tombe sous un seuil critique, l'agent est en faillite.

    Cet indicateur évolue en partie aléatoirement (un agent a donc toujours une certaine probabilité de se retrouver en faillite par malchance) avec une auto-corrélation positive : si l'indicateur s'améliore (resp. se dégrade), la probabilité est plus élevée qu'il continue à s'améliorer (resp. se dégrader).

    Les auteurs font ensuite des hypothèses sur l'évolution de cet indicateur pour un agent en fonction de l'évolution des indicateurs des agents avec qui il est en contact.

    C'est là que mon expertise n'est plus suffisante. Je n'arrive pas à déterminer si les relations entre les variables sont simplement postulées ou si elles sont microfondées.

    Le phénomène de propagation des chocs financiers est réel. Ce modèle propose une explication. L'interprétation de cette explication est qu'un excès de diversification peut être nuisible à l'économie.

    Pour évaluer ce modèle, je pense qu'il faudrait trouver des modèles concurrents qui proposent d'autres types d'explications pour voir si la conclusion (l'excès de diversification est nuisible) est robuste. Ces modèles sont malheureusement relativement rares à ma connaissance.

    J'ai beau avoir des préjugés très favorables aux marchés et des préjugés très défavorables envers Stiglitz, je trouve que le risque évoqué par Stiglitz et ses coauteurs est crédible. Je ne suis malheureusement pas le plus qualifié pour en juger.

    Il faudrait l'avis de notre pro de la finance, Jean-Edouard !

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  4. Merci pour cet éclaircissement. Cet article semble vraiment intéressant et prometteur, il me rappelle ce que dit Aglietta dans son "macroéconomie financière" : en situation normal, les investisseurs jouent contre la nature, mais en situation de crise ils jouent l'un contre l'autre.
    Pour avoir fait un peu d'économie des réseaux l'an dernier, d'après ce que vous dites, le papier semble répondre aux standards du genre.
    Affaire à suivre. Peut-être chez Mafeco effectivement.

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  5. Ne pensez-vous pas que votre méfiance par rapport au Nobel 2003 risque de compliquer le problème? Il n'est pas le seul sur le papier...

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