samedi 16 janvier 2010

Six raisons pour lesquelles les politiques environnementales peuvent accroître les inégalités

(Si vous êtes joueur, avant de lire ce billet, vous pouvez essayer de trouver les six mécanismes par lesquels une politique environnementale peut pénaliser les plus pauvres. Bon courage, parce que c'est pas facile !)

Le récent débat autour de la taxe carbone (commenté ici par notre expérimentaliste préféré) montre que l'obsession des économistes vis-à-vis de l'efficacité tend à évincer les questions d'équité. Typiquement, dans les manuels d'économie publique, on commence par montrer que lorsque le gouvernement n'intervient pas, l'issue du marché est sous-optimale au sens de Pareto (c'est-à-dire qu'il est possible d'accroître le bien-être de certains agents sans détériorer celui des autres). Ensuite, on nous présente des politiques qui permettent de restaurer l'efficacité, toujours au sens de Pareto.

Pourtant, on sait que le critère de Pareto ne dit rien sur l'équité de la situation finale : une économie où un seul individu possède toutes les richesses et les autres rien du tout est Pareto optimale car pour améliorer le bien-être de ceux qui n'ont rien, il faut prendre des richesses à celui qui a tout et donc diminuer son bien-être.

Néanmoins, on trouve des contributions très intéressantes sur le lien entre politiques publiques et inégalités, notamment celle de Don Fullerton qui a inspiré le sujet de partiel que j'ai donné à mes M2. Fullerton présente six mécanismes par lesquels une politique environnementale pourrait bénéficier plus aux riches qu'aux pauvres. Je vais tenter de résumer tant bien que mal, mais le document original est beaucoup plus riche.

1. Accroissement des prix

Une politique environnementale conduit généralement à un accroissement des prix des biens polluants. Dans le cas d'un bien comme l'essence ou l'électricité, il est tout à fait concevable qu'un accroissement du prix touche plus les pauvres que les riches car ces biens représentent une part plus grande du budget des pauvres. C'est effectivement ce que trouve Robison (1985) à propos du Clean Air Act aux Etats-Unis : les 5% les plus pauvres sont 5 fois plus touchés que les 5% les plus riches.

Cet effet est probablement surestimé. La part de la dépense est calculée par rapport au revenu annuel. Or, le revenu peut énormément varier au cours de la vie d'un individu. La théorie du revenu permanent nous dit que la base de référence pour un consommateur est l'ensemble des revenus qu'il percevra tout au long de sa vie. Un individu qui est en école de commerce a un revenu annuel faible mais s'attend à toucher un revenu futur élevé. Il va donc ajuster ses dépenses par rapport à son revenu futur et on aura statistiquement l'impression qu'il s'agit d'un pauvre dont le budget est très affecté par la hausse du prix des biens polluants.

2. Rémunération des facteurs de production

Une politique environnementale accroît les coûts de prodution des entreprises et peut les pousser à modifier leur demande de facteurs de production (capital et travail). En conséquence, si les secteurs les plus polluants utilisent beaucoup de travail, les salaires risquent de diminuer suite à l'instauration d'une politique environnementale. Néanmoins, tout va dépendre de quel facteur est le plus à même de se substituer à la "pollution". Pour atteindre le même niveau de production en polluant moins, faut-il utiliser plus de travailleurs (remplacer les technologies polluantes par des salariés ou embaucher des salariés pour dépolluer) ou plus de capital (acheter des systèmes de filtrage ou de dépollution) ? Malheureusement, aucune étude empirique n'est citée et l'auteur conclut qu'il est difficile, même sur le plan théorique d'aboutir à une certitude sur la direction de cet effet.

3. Rentes de rareté

Lorsque les politiques environnementales conduisent à une réduction de la production, elles générent ce qu'on appelle des "rentes de rareté". Ces rentes sont liées au fait que la baisse de la production pousse les prix à la hausse, créant ainsi un bénéfice supplémentaire.

Dans le cas d'une taxe ou si l'Etat vend aux enchères les droits à polluer, ce sont les pouvoirs publics qui s'accaparent cette rente. L'effet sur les inégalités dépend alors entièrement de l'usage qu'il en est fait. En revanche, lorsque l'Etat impose aux entreprises de réduire leur pollution ou lorsqu'on distribue des droits échangeables, ce sont les entreprises (et donc leurs propriétaires) qui s'accaparent ces rentes.

C'est exactement ce qu'observent Maloney et McCormick lorsque l'administration américaine a imposé de nouveaux standards à l'industrie du textile en 1974 : l'analyse des actions montre un accroissement des rendements financiers autour de cette date.

4. Les bénéfices d'un meilleur environnement

Une politique environnementale bénéficie aux individus via une meilleure qualité de l'air par exemple. Brooks et Sethi ont regardé les caractéristiques des zones en fonction de la toxicité de l'air. Ils trouvent que les zones les plus pollués sont globalement celles où il y a le plus de pauvres. Donc, les plus pauvres devraient gagner plus d'une amélioration de la qualité de l'air. Néanmoins, on peut avancer qu'ils se sont installés dans ces zones justement parce que la qualité de l'air est secondaire pour eux par rapport à d'autres besoins.

Une étude de l'US Environmental Protection Agency (1999) montre que les bénéfices de la dépollution en terme de chute de la mortalité sont captés essentiellement par les personnes les plus fragiles physiquement, notamment les personnes âgées ou en moins bonne santé. D'un côté, on peut se féliciter que les personnes les plus vulnérables bénéficient le plus des politiques environnementales. D'un autre côté, le bénéfice total est plus faible car ces personnes ont un nombre restant d'années à vivre plus faible (je sens que cette phrase va en faire réagir certains...).

5. Prix des terrains et de l'immobilier

Lorsque la qualité de l'environnement dans une région donnée s'améliore, le prix de l'immobilier peut grimper. En effet, Sieg, Smith, Banzhaf et Walsh trouvent l'exemple d'une ville où les prix de l'immobilier ont augmenté de 11% en réponse à une baisse de 24% du taux d'ozone.

Les gains résultent probablement d'une question de chance : il faut posséder une maison ou un terrain là où la qualité de l'environnement s'améliore pour capter le surplus ainsi généré. On se doute cependant que les ménages concernés sont probablement les plus riches.

6. Coûts de transition

Une politique environnemental modifie le paysage industriel. Les firmes les plus polluantes peuvent disparaître ou réorganiser leur production. Certains salariés vont être amenés à perdre leur emploi, ce qui peut constituer un coût important à court terme. Au passage, le transfert d'un salarié d'une entreprise à une autre s'accompagne généralement d'un gaspillage de capital humain spécifique à l'entreprise de départ. Tous ces coûts sont malheureusement très mal mesurés.


Au final, Fullerton affirme sa préférence pour les politiques environnementales qui génèrent des revenus fiscaux. Ceux-ci peuvent être ainsi redistribués vers les ménages les plus pauvres. Il s'agit en quelque sorte d'une application du "principe de précaution" au sens où dans le doute, il vaut mieux redistribuer plutôt que d'attendre que les économistes mettent au jour les effets redistributifs des politiques environnementales.


2 commentaires:

  1. Il faut aussi analyser le cout d'une politique non environnementale:
    _disparition d'une partie de l'agriculture (et donc hausse des prix)
    _hausse des catastrophes climatiques
    _hausse de la pollution et donc qualité de vie encore plus dégradée pour les pauvres
    _baisse du nombre de terrains habitables


    Dans tous les cas ce sont les pauvres qui souffriront donc...
    Cela résume le problème de l'écologie: il faut faire des sacrifices maintenant pour ne pas avoir à en faire de plus gros plus tard.

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  2. Dans le point 4 on dit que les pauvres sont installés dans les zones les plus polluées et dans le point 5 on dit que ce sont les zones riches qui profiteront le plus de la baisse de la pollution. Pourquoi? J'ai l'impression que c'est plutôt les zones les plus polluées qui devraient connaître les baisses les plus significatives. Il est difficile de diminuer le taux d'ozone de 24% quand il est déjà bas.
    Peut-être que l'effet passe par le fait que les pauvres ne sont pas propriétaires et que, donc, ils ne profiteront pas de la hausse des prix de l'immobilier mais la subiront à travers des loyers plus élevés.

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