jeudi 28 janvier 2010

Néolibéraux, néoclassiques, orthodoxes : un joyeux mélange

Beaucoup d'hétérodoxes critiques utilisent ces trois termes de manière interchangeable (et au premier desquels Gilles Raveaud, qui d'un côté chipote sur ce qu'a vraiment dit Adam Smith mais confond théorie orthodoxe et théorie néoclassique et au passage qui pense qu'un économiste orthodoxe ne peut pas être de gauche). Pourtant, ces concepts désignent des choses très différentes, et il est à mon sens utile de les distinguer pour éviter de mettre tout le monde dans le même sac (et au passage de tirer dans le tas).

Le néolibéralisme / l'ultralibéralisme : des concepts flous

Le néolibéralisme et l'ultralibéralisme sont difficiles à définir. L'article d'universalis entretient joyeusement la confusion avec les théories néo-classiques et les articles wikipedia français et anglais se sont pas d'accord sur l'origine exacte. Néanmoins, on retrouve des dénominateurs communs.

Tout d'abord, dans son sens moderne, il semblerait que ces termes soient essentiellement utilisés dans un sens critique. Peu d'individus se réclament du néolibéralisme (et encore moins de l'ultralibéralisme). Ces termes appartiennent clairement au domaine de l'économie normative (celle qui dit ce qui doit être ou ce qu'il faudrait faire). Ils désignent une conception idéaliste de la société où le libéralisme économique serait appliqué le plus largement possible et la place de l'intervention de l'Etat serait réduite.

Cette définition est floue et ça pose un gros problème : à partir de quand un individu est-il considéré comme "néolibéral" ? Si je critique les politiques mises en place et que je réclame leur retrait, suis-je "néolibéral" ? Et si je prétends que certains marchés devraient être dérégulés et d'autres régulés, où me classe-t-on ?

Parmi les économistes académiques, très peu sont néolibéraux (comme l'attestent les sondages dont parlent Alexandre et Stéphane dans leur livre). Et ce pour une raison toute simple : ça fait environ 80 ans qu'on étudie les situations où les marchés ne sont pas naturellement efficients et où une intervention de l'Etat peut améliorer leur efficacité. Tout le domaine dit de l'économie publique est consacré à l'intervention des autorités publiques et c'est l'objet du TD que je donne à l'ENSAE.

C'est à cause de ce manque de précision et de ce côté "on tire dans le tas et on finira bien par toucher nos ennemis" que je trouve que ces concepts sont inintéressants. C'est trop facile de critiquer les économistes néolibéraux sachant que ça ne recouvre rien de précis et laisse peu de place au débat. Comment contre-argumenter face à une critique de l'économie néolibérale, sachant qu'on ne peut pas identifier ce qui est visé ? Pour ma part, je suis en désaccord avec l'idée que les marchés doivent tous être dérégulés. Pourtant, je prône l'usage des marchés chaque fois que cela est possible et préférable à une intervention coûteuse de l'Etat. Alors, suis-je néolibéral ou pas ? Impossible de caractériser ma position relativement à un concept aussi pauvre. En revanche, j'assume parfaitement ma position d'économiste orthodoxe.

L'économie néoclassique : un courant de la fin du XIXème et du début du XXème siècle

L'économie néoclassique désigne un courant de l'analyse économique né sous la plume de Léon Walras, Alfred Marshall, Stanley Jevons, Carl Menger, Arthur Pigou et d'autres auteurs. La "période néoclassique" va grosso modo de 1870 aux années 1930. La théorie néoclassique fut ensuite confrontée avec le keynésianisme avant de former l'économie de la "synthèse".

Ce courant a introduit pas mal de mathématiques dans l'analyse économique et est à l'origine de l'analyse à base d'équilibre des marchés et d'individus parfaitement rationnels.

L'économie néoclassique vit encore aujourd'hui car ses méthodes (optimisation sous contrainte, égalisation offre/demande...) sont encore beaucoup utilisées au sein de l'économie orthodoxe. Plus précisément, l'économie orthodoxe inclut des fondements néoclassiques mais ne se réduit pas à ça, loin de là !

Voir aussi ce texte très intéressant écrit par un historien de la pensée.

L'économie orthodoxe : une méthode avant tout

L'économie orthodoxe désigne l'ensemble des canons de la recherche en économie à une époque donnée. Je précise "à une époque donnée" car ce qui caractérise l'orthodoxie évolue au fil du temps. A l'époque des Trente Glorieuses, l'orthodoxie en macroéconomie était les méthodes de la macroéconomie keynésienne, tandis qu'après les années 1970 ce fut plutôt les méthodes de la nouvelle macroéconomie classique (je schématise).

Je voudrais insister sur deux choses. Tout d'abord, l'économie orthodoxe désigne une unité de méthode plutôt qu'une unité de pensée. Les économistes orthodoxes ont recours aux mêmes outils mais n'aboutissent pas tous aux mêmes conclusions. Il y a un certain nombre de consensus dans certains domaines (sinon ce serait malheureux) mais l'unité de méthode n'interdit pas du tout le débat sur des questions encore ouvertes (et les débats sont parfois assez vigoureux).

Ensuite, la méthode de l'économie orthodoxe inclut les outils de l'économie néoclassique mais en inclut également beaucoup d'autres. Voici une liste que j'ai essayée de dresser de ce qui caractérise l'économie orthodoxe aujourd'hui :

  • L'optimisation sous contrainte : L'analyse économique se mène essentiellement en formulant les problèmes sous forme d'un objectif à atteindre avec des contraintes définies. Par exemple, un consommateur cherche à maximiser sa satisfaction en tenant compte de sa contrainte de budget. Une entreprise cherche à maximiser son profit en tenant compte des contraintes technologiques. La grande différence avec l'économie néoclassique, c'est que les économistes aujourd'hui ont peuvent relâcher un grand nombre d'hypothèses, notamment celles du choix rationnel et celle de l'information parfaite. On peut toujours formuler les problèmes sous forme d'optimisation sous contrainte sans supposer que les individus sont parfaitement rationnels, ni qu'ils sont parfaitement informés des choix des autres ou de ce qui se passe dans leur environnement.
  • L'équilibre et la statique comparative : On analyse souvent les phénomènes économiques à partir des situations d'équilibre, c'est-à-dire les situations où aucun agent n'est incité à changer son comportement. A partir de là, on utilise la méthode dite de statique comparative qui consiste à voir comment les paramètres du modèle influencent qualitativement et quantitativement la situation d'équilibre.
  • L'économétrie : Un élément complètement absent de la théorie néoclassique est l'analyse empirique. On ne juge plus aujourd'hui d'une théorie uniquement en fonction de son réalisme ou de sa pertinence apparente mais on procède également très souvent à des tests empiriques des hypothèses via un domaine intitulé économétrie. La majorité des articles publiés aujourd'hui en économie sont des études empiriques. L'économie orthodoxe aujourd'hui est donc beaucoup plus connectée au monde réel que ne l'était l'économie néoclassique.
  • Le conséquentialisme : Il s'agit d'une doctrine philosophique un peu implicite en économie orthodoxe qui estime qu'il convient de juger d'un choix uniquement par rapport aux conséquences de ce choix. Selon ce critère il ne faut juger une politique qu'à partir des conséquences qu'elle peut avoir. Ce concept s'applique également à l'économie positive au sens où on considère souvent que les individus choisissent une action en fonction des conséquences de celle-ci.
Lorsque l'on réduit l'économie orthodoxe à l'économie néoclassique, on néglige toute l'analyse empirique, toute l'analyse des marchés où la concurrence n'est pas parfaite, toute l'analyse des choix non-rationnels, et tous les domaines de l'économie qui n'existaient pas à l'époque de l'économie néoclassique : le choix social, l'économie de l'éducation, l'économie évolutionniste, l'économie du développement, etc...

Pour finir : orthodoxes et hétérodoxes

Par définition, on appelle économistes hétérodoxes les économistes qui refusent l'approche orthodoxe. Ceux-ci ne sont, en revanche, pas unifiés. Il y a une multitude de courants hétérodoxes (que je connais très mal d'ailleurs) : les marxistes, les institutionnalistes, les régulationnistes, les économistes de l'école autrichienne...

L'économie hétérodoxe a un rôle extrêmement important à jouer. C'est elle qui est chargée de critiquer l'économie orthodoxe et de lancer de nouveaux courants. Par exemple, l'économie comportementale et l'économie de l'information étaient des courants hétérodoxes avant d'être intégrées dans l'orthodoxie. En ce moment, grâce aux courants hétérodoxes, on commence à rapprocher économie et biologie via l'économie évolutionniste et l'économie orthodoxe commence peu à peu à prendre en compte le rôle des institutions dans l'économie. Preuve supplémentaire : on ne compte plus le nombre de prix nobel d'économie décernés à des économistes initialement très en opposition avec l'approche standard comme Sen ou Simon et dont les travaux font maintenant partie de l'économie orthodoxe.

Je veux aboutir à deux conclusions (qui ne sont que le reflet de ma conception personnelle du rapport orthodoxes/hétérodoxes). Tout d'abord, le but de l'économie hétérodoxe n'est pas de rentrer dans une guerre de tranchées avec l'économie orthodoxe au sens où les orthodoxes sont les méchants et les hétérodoxes les gentils et il faut dénoncer le complot des économistes orthodoxes. Il ne s'agit pas non plus d'un débat politique avec les orthodoxes à droite et les hétérodoxes à gauche. Le débat doit porter sur la rigueur scientifique. Si on a des raisons de penser (et il y en a beaucoup) que l'approche orthodoxe manque de pertinence car elle utilise une méthode ou des hypothèses inappropriées, il est du rôle des hétérodoxes d'attaquer ces failles pour faire progresser la science.

Ceci m'amène à mon deuxième point. Pour critiquer correctement l'approche orthodoxe, il ne suffit pas (et ce n'est pas non plus nécessaire) d'être de gauche (désolé Gilles), il faut surtout avoir une excellente connaissance de la théorie économique orthodoxe. Je réagis toujours vivement à une critique du type "telle hypothèse est fausse" lorsque je sais qu'il existe 2000 articles où cette hypothèse a été levée par des économistes orthodoxes. Quand on compare les critiques d'Ariel Rubinstein (un des meilleurs théoriciens des jeux du monde) vis-à-vis de la science économique et celles de Bernard Maris, y'a pas photo. Rubinstein écrit des critiques infiniment plus pertinentes (et parfois très cinglantes) car il connait infiniment mieux l'économie orthodoxe que Bernard Maris.


13 commentaires:

  1. Désolé pour le vocable mais il y a un mot qui me vient avant les autres: kiffant.
    J'avoue que j'avais du mal à différencier néoclassiques et orthodoxes... C'est beaucoup plus clair maintenant, donc merci.

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  2. Clair et décapant à la fois. Une bonne illustration des confusions que vous évoquez me semble être le courant néokeynésien qui bien que keynésien dans son appellation n'en est pas pour le moins orthodoxe (et passablement dominante, dans les manuels au moins, ce qui n'est pas rien). D'où cette conséquence qu'ils ne sont pas considérés comme keynésiens par les "keynésiens purs" (les postkeynésiens)lesquels se placent résolution du côté de l'hétérodoxie....

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  3. Merci pour ces précisions qui feraient beaucoup de bien à pas mal d'abrutis.
    Personnellement, j'évite de coller toute étiquette de ce genre à quoi que ce soit, tant l'appellation est vague et les implications importantes (et j'incite fortement mes élèves à faire de même, parce qu'ils ont le "libéralisme" à la bouche à tout bout de champ... y a du cours d'histoire de prof syndicaliste gauchiste Marx-Maris-lover qui est passé par là).
    D'autant plus qu'une même mesure de politique économique (au hasard, limiter les taux d'imposition les plus élevés) peut répondre soit à une "conviction libérale", soit à une préoccupation clientéliste qui n'a rien à voir avec le libéralisme.

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  4. (Ah, et regardons combien de temps Elvin va mettre pour arriver et dire que c'est bien ce qu'il dit depuis toujours, qu'on va bientôt qualifier les Autrichiens d'orthodoxes, etc...)

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  5. Je viens d'aller voir pour la première fois le blog d'Elvin, je n'ai pas franchement été convaincu par ses propositions. Si on appliquait le radicalisme qu'il propose en économie, on ne pourrait jamais énoncer une proposition qui satisfasse ses critères de rigueur !

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  6. Et qu'en aurait dit Karl Polanyi? Sans doute aurait il mis les ortho et néoclass dans le même bateau, celui de l'économie formelle et il leur aurait opposé l'économie substantive parfaitement représentée par Keynes(levrai )

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  7. Merci de rappeler à l'ordre...

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  8. MacroPED m’a envoyé vers ce blog, où j’ai constaté que je suis attendu avec impatience, donc me voici.

    Au risque de décevoir VilCoyote, je trouve surtout des bonnes choses avec lesquelles je suis d’accord. Je tiens donc à les relever, et à les prolonger un peu.

    D’abord sur néolibéralisme et ultralibéralisme : oui, ce sont des termes non seulement flous mais essentiellement politiques (chacun traite d’ultralibéral toute personne qui est plus libérale que lui). De plus, comment les distinguer du libéralisme classique ou du libertarianisme (ou anarcho-capitalisme) ? Donc bien d’accord : ce sont des concepts inintéressants, donc des termes à éviter.

    Un détail : il me semble que la période 1870-1930 a été plutôt sous l’influence de Jevons et Marshall, avec un zeste de Menger voire de Wicksell et de Böhm-Bawerk (donc d’autrichien…). Dans ce qu’il a de spécifique, Walras est resté relativement marginal jusque vers 1920/1930, et Arrow-Debreu date de 1953. Comme toujours, il ne faut pas mettre dans le même sac les trois pères fondateurs du marginalisme.

    Autre point d’accord : oui, les différences de méthode sont les plus fondamentales. Or, au regard de toute l’histoire de la pensée économique (qui ne commence pas en 1870), les méthodes « orthodoxes » sont très récentes. La question que je pose est : représentent-elles un progrès décisif ou un détour inutile ?

    Aussi d’accord sur le fait que l’orthodoxie évolue en se nourrissant des hétérodoxies. Mais alors, il est possible qu’au bout d’un certain temps, l’orthodoxie du moment ne ressemble plus à ce qu’elle était quelques décennies auparavant, sans qu’on se soit aperçu du changement. Elle peut même être imperceptiblement devenue, au moins en partie, ce qui était jadis une hétérodoxie. Il faut donc trouver un autre mot que « orthodoxe » pour caractériser ce qui est considéré aujourd’hui comme tel, et pour pouvoir continuer à en parler si l’orthodoxie change.

    Dans le cas particulier de l’économie autrichienne, les différences avec le « mainstream » ne se situent pas au niveau de telle ou telle hypothèse ou conclusion substantielle qui révèleraient des « failles » du raisonnement qu’on pourrait combler au coup par coup. Il existe entre les deux une différence de fond de nature épistémologique, porte sur la conception même de la discipline et notamment sur ses limites. De plus, la plupart des autrichiens considèrent que les considérations éthiques sont premières, et donc la tradition autrichienne n’est pas franchement conséquentialiste mais en partie déontologiste, les proportions variant selon les auteurs.

    Mais au total, d’accord, la dimension conséquentialiste-déontologiste, la dimension méthodologique, la dimension politique (libérale-étatiste) et la dimension orthodoxe-hétérodoxe sont orthogonales : ce sont des attributs de chaque école de pensée qui sont largement indépendants l’un de l’autre.

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  9. Le blog "Des économistes et des hommes" vient de publier un commentaire critique sur ce billet : http://des-economistes-et-des-hommes.over-blog.com/article-reaction-au-billet-neoliberaux-neoclassiques-orthodoxes-un-joyeux-melange--44116441.html

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  10. Yannick, vous êtes trop bon de pointer vers ça. Vous m'avez fait perdre un peu de temps, mais je ne vous en veux pas...

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  11. Je crois que le terme néolibéralisme vient surtout de Foucault, où il désigne une transformation dans les modes de gouvernement et non pas le nom d'une tendance politique dans laquelle les gens se retrouveraient. A voir de ce côté là.

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  12. Oui, ce que Foucault appelle néolibéralisme, c'est un programme de gouvernement visant à pousser les individus à se comporter d'une certaine façon. A elle seule, cette définition signifie que ça n'a rien à voir avec le libéralisme proprement dit, qui se définit au contraire par la souveraineté de l'individu et le gouvernement limité.
    Foucault dit lui-même que ce "néolibéralisme" s'oppose au libéralisme classique. Ce serait une erreur de croire que le "néolibéralisme" ainsi défini est une variante moderne du libéralisme, comme le mot voudrait le faire croire. C'est en réalité une variante du dirigisme ou de l'étatisme.

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  13. Oui, le néolibéralisme a tellement de définitions différentes que je ne vois pas à quoi il peut désormais servir à part pour servir de défouloir pour les anti-libéraux en y mettant tout ce qu'ils n'aiment pas dans la modernité. Par les libéraux eux-mêmes; il n'a été vaguement été utilisé qu'avant guerre. Ca remonte à loin...

    En ce qui me concerne, je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui se définisse comme "neo-libéral", je n'ai jamais lu un livre qui s'intitule "le chemin : le neo libéralisme" ou 'pour un programme neo libéral".
    Le néolibéralisme n'existe qu'à l'extrême gauche.

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