mardi 12 janvier 2010

Libéralisation, concurrence et discrimination

Via le blog d'Etienne Wasmer, j'ai découvert un article très sympathique qui traite de l'impact de la libéralisation sur la discrimination hommes/femmes sur le marché du travail. Les chercheurs étudient la situation des hommes et des femmes en Hongrie entre 1986 et 1998, donc avant, pendant et après la transition de l'économie planifiée vers l'économie de marché.

C'est une problématique intéressante à plusieurs titres. Tout d'abord, il me semble qu'une des différences les plus marquées entre un économiste orthodoxe "typique" et un non-économiste "typique" réside dans la perception de la concurrence. Souvent, les non-économistes perçoivent la concurrence comme une lutte sans merci et sans règle où seuls les plus forts gagnent. Cette lutte se solde par l'appauvrissement des pauvres et l'enrichissement des riches. Les économistes orthodoxes perçoivent la concurrence plutôt comme une force puissante qui détruit les firmes et les emplois non-productifs et pousse sans cesse vers plus d'efficacité dans la production.

Concurrence et discrimination : à quoi peut-on s'attendre ?

La deuxième raison pour laquelle cet article est intéressant et qu'a priori, l'intuition ne permet pas de trancher sur cette question. D'une part, on peut imaginer qu'un système communiste garantit l'égalité parfaite entre hommes et femmes sur le marché du travail. D'autre part, on peut penser que dans un système corrompu et bureaucratique, les "rentes" sont essentiellement accaparées par les hommes.

Quel sera l'effet de l'introduction de la concurrence ? On peut penser que dans un système non-contraint, les employeurs sont libres de discriminer les catégories de population de leur choix et de fixer des salaires inférieurs pour les femmes. Toutefois, on peut aussi affirmer que dans un système concurrentiel, si un employeur choisit de se priver volontairement de travailleurs compétents pour satisfaire son goût pour la discrimination, ses concurrents vont récupérer les compétences inutilisés et vont être plus efficaces. Ainsi, la concurrence tendra à éliminer les firmes où se pratique la discrimination car celles-ci sont moins efficaces.

Les deux arguments se tiennent, il faut donc se tourner vers les données pour progresser dans notre réflexion.

Le cas de la Hongrie : une réduction de la différence de salaire "inexpliquée"

Commençons par une vue d'ensemble : le ratio du salaire moyen des femmes sur celui des hommes est passé de 73% en 1986 à 80% en 1998. Les inégalités de salaire se sont donc réduites. Mais cela ne nous dit rien sur la discrimination. Peut-être est-ce simplement le résultat d'un meilleur accès à l'éducation pour les femmes ou d'une tendance générale à l'accroissement du temps de travail des femmes ?

J'avais rapidement expliqué dans l'introduction d'un précédent billet comment on s'y prenait pour mesurer la discrimination. L'idée est de comparer les salaires des hommes et des femmes, puis de chercher à expliquer la différence par tous les facteurs possibles et imaginables : éducation, expérience, temps de travail, etc... On attribue généralement à la discrimination la différence "résiduelle", c'est-à-dire la différence de salaire qui ne peut pas s'expliquer par des différences de productivité ou de temps de travail. Généralement, cette méthode surestime la discrimination car la productivité n'est malheureusement pas directement observable par les chercheurs (ce serait trop beau).

Les estimations menées par les chercheurs montrent que cette réduction des inégalités s'est traduite intégralement par une réduction de la part "inexpliquée" de la différence de salaires hommes/femmes, donc a priori, par une réduction de la discrimination (à défaut d'une autre explication).

Au delà des précautions qu'il faut prendre pour interpréter ces résultats, il faut également se garder de penser qu'une économie de marché concurrentielle élimine automatiquement les discriminations. Il faut, à mon sens, plutôt interpréter les résultats dans le sens inverse : le fait de forcer l'égalité des salaires entre hommes et femmes ne permet pas de lutter efficacement contre les discriminations. A ce titre, je doute que des politiques publiques axées sur plus de contrôles et plus de sanctions sont réellement efficaces. Est-ce qu'il ne serait pas plus efficace de tabler sur un accroissement de la mobilité des travailleurs pour mieux faire jouer la concurrence entre les employeurs ?


3 commentaires:

  1. Les non économistes ont aussi une notion différente des discriminations.
    Les économistes orthodoxes vont choisir comme définition tout ce qui n'est pas explicable économiquement alors que les non économistes vont plutôt faire référence à tout ce qui n'inclue pas la "compétence" (ou "qualité intrinsèque") de la personne.

    Par exemple le fait de dévaloriser la prise (potentielle ou non) de congés maternité et non discriminatoire pour les uns et discriminatoire pour les autres.

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  2. Attention, il ne faut pas confondre la mesure et la définition.

    On mesure les discriminations par "ce qui ne peut pas s'expliquer par une différence de productivité" parce qu'on ne dispose pas de mesure plus précise (j'ai bien précisé que cette mesure surestime la discrimination réelle).

    Toutefois, il est vrai que les économistes ont une définition centrée sur le lien productivité/salaire. Si une femme est "moins productive" qu'un homme à cause de sa probabilité de tomber enceinte (par exemple à cause des coûts de remplacement), une différence de salaire correspondant à cette perte de productivité ne relève pas de la discrimination au sens strict du terme.

    Il ne faut cependant pas en déduire que les économistes "trouvent ça normal". Il s'agira juste pour eux d'un problème différent.

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  3. Encore, une excellente synthèse.
    Je vois pour ma part un autre biais entre la vision de la concurrence entre les non économistes et les économistes. Les premier défendent les "champions nationaux"(pour peu qu'il soit de chez eux) quand les second défendent généralement des lois anti trust strictes et le droit de la concurrence.

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