lundi 4 janvier 2010

La justice sociale, c'est quoi pour vous ?

On sait depuis quelques temps maintenant que les individus ne sont pas motivés uniquement par leur intérêt propre mais ont un goût plus ou moins prononcé pour la "justice" (je mets volontairement ce mot entre guillemets, vous allez voir pourquoi). Les économistes ont découvert ceci grâce au jeu célèbre du dictateur. Ce jeu se joue à deux joueurs. Un des deux joueurs (choisi au hasard) reçoit une certaine somme d'argent "tombée du ciel" et doit choisir de répartir cette somme entre lui et son partenaire. Un individu uniquement mû par son intérêt propre choisirait bien évidemment de tout garder pour lui. Mais on observe fréquemment que les individus donnent une part de l'argent ainsi reçu à leur partenaire (les expériences se déroulent dans le plus strict anonymat et par ordinateurs interposés pour être sûr que les individus ne donnent pas une certaine somme pour avoir une bonne image auprès des autres). Certains individus sont donc prêts à donner de l'argent à quelqu'un qu'ils ne pourront pas identifier et qui ne pourra pas identifier son donateur. On interprète ce comportement comme un "goût pour la justice sociale".

Néanmoins, le concept de justice sociale est assez flou et peut être défini de plusieurs manières différentes. L'observation des comportements permet donc de comprendre quelles sont les conceptions de justice sociale sous-jacentes.

Les trois conceptions de la justice sociale

Les auteurs de l'étude dont je vais vous parler présentent trois conceptions de la justice sociale :
  1. L'égalitarisme strict : toutes les inégalités doivent être abolies et chacun doit recevoir la même part du gâteau.
  2. Le libertarisme : chacun doit recevoir une part correspondant à sa contribution.
  3. L'égalitarisme libéral : seules les inégalités résultant des choix des individus (et non celles résultant de la chance) sont acceptables.
Pour différencier ces trois conceptions de la justice sociale dans les comportements, nos quatre chercheurs ont créé une variante du jeu du dictateur. Dans cette variante, les individus reçoivent une certaine somme en début de partie. Ensuite, ils doivent investir une part plus ou moins importante de cette somme dans un "pot commun". Mais ils se trouvent que tous les individus ne sont pas à égalité : les plus chanceux ont un taux de rendement élevé sur cet investissement et le montant final est égal à quatre fois la mise initiale. Les autres ont un taux de rendement plus faible et la somme investie n'est "que" doublée.

L'argent ainsi généré n'est pas directement rendu aux joueurs mais placé sur un "compte commun". Ensuite, un des deux joueurs est choisi au hasard pour jouer le rôle du dictateur et doit choisir comment l'argent est réparti (avec la possibilité alléchante de tout garder pour lui). L'intuition derrière tout ça est que l'on va pouvoir tenter d'identifier le "fairness ideal" (l'idéal de justice) des dictateurs.

Un dictateur égalitariste pur (type 1 dans la typologie ci-dessus) aura pour idéal de justice une répartition 50-50 peu importe les contributions de chacun. Un libertarien (type 2) penchera plutôt pour une distribution correspondant à la contribution de chacun : chaque individu devrait recevoir la somme investie ainsi que le retour sur investissement correspondant (et donc tant pis pour ceux qui ont un retour sur investissement faible pour cause de malchance). Pour finir, un égalitariste libéral (type 3) aura pour idéal de justice une distribution où chacun reçoit à hauteur du montant investi (qui est choisi par les individus) indépendemment du taux de rendement de l'investissement (qui est subi par les individus).

Bien sûr, on n'obersve pas directement ces "idéaux de justice" car chaque individu doit arbitrer entre son goût pour la justice et son intérêt individuel. Il faut donc quelques estimations supplémentaire pour déterminer le goût relatif des individus pour la justice.

Des vues divergentes même au sein d'un groupe homogène

Cette expérience a été conduite dans une école de commerce norvégienne et les participants étaient des étudiants de première année. Ce qui est assez surprenant, c'est qu'il y a énormément de diversité dans les conceptions de la justice sociale ainsi que dans l'importance accordée à la justice sociale par rapport à l'intérêt individuel.

D'après les estimations, 44% des étudiants sont égalitistes stricts, 18% libertariens et 38% égalitaristes libéraux. On ne sait pas si les auteurs ironisent ou s'ils sont eux-même surpris lorsqu'ils affirment :
"La proportion de libertariens est relativement faible par rapport à ce à quoi on pourrait s'attendre dans une école de commerce."
Ensuite, nos chercheurs mesurent la distribution des goûts pour la justice. Le meilleur résumé de leurs conclusions est le suivant :
"Environ 35% des participants accordent si peu d'importance aux considérations de justice sociale [...] qu'ils n'offrent rien à leur partenaire. 30% des participants ont une position intermédiaire, tandis que 35% des participants suivent presque à la lettre leur conception de la justice sociale."
 Une justice opportuniste ?

On pourrait avancer l'argument selon lequel les individus choisissent la conception de la justice sociale qui les arrange. Un individu peu chanceux sera tenté d'opter pour l'égalitarisme plutôt que le libertarisme tandis qu'un individu chanceux aura plutôt intérêt à être libertarien.

D'après les analyses des auteurs, ce type de comportement est possible mais non flagrant. Peut-être que l'échantillon est trop faible pour observer correctement ce type d'effet. En tout cas, la majorité des individus ne semble pas être opportuniste dans le choix de leur conception de la justice sociale.


Ce type d'étude n'est pas facilement généralisable car on a de bonnes raisons de croire que les résultats dépendent fortement de la culture du pays (ou même de la région) où l'expérience est menée ainsi que du type de population. Néanmoins, ce que veulent mettre en évidence les auteurs, c'est qu'on est loin d'avoir une unique conception de la justice même dans un groupe homogène.

La notion de justice fait peu à peu son chemin dans le domaine de la science économique. Elle a, à mon sens, un rôle important à jouer pour expliquer les comportements des individus dans un processus de négociation. L'exemple le plus flagrant est celui de la négociation entre employeurs et employés. Les employés choisissent de faire grève ou de bloquer les négociations lorsqu'ils ont le sentiment d'être traités de manière injuste. Mais comment faut-il comprendre "injuste" dans ce contexte ?

PS : Bonne année à tous !

ref :


Alexander W. Cappelen & Astri D. Hole & Erik Ø. Sørensen & Bertil Tungodden, 2005.
"The Pluralism of Fairness Ideals: An Experimental Approach,"
CESifo Working Paper Series CESifo Working Paper No. , CESifo Group Munich.


2 commentaires:

  1. Merci pour le compte rendu de cette étude intéressante Yannick. J'ai participé à une expérience de JM Tallon qui semblait s'intéresser au même sujet: il y avait aussi une phase d'investissement et une phase de répartition... Peut-être en as-tu entendu parlé et/ou participé.
    Renaud.

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  2. Bon retour, alors que je doutais pour jeter un coup d'oeil. Au fait, j'attendais pas avant le 8 avec ton propre papier...

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