jeudi 14 janvier 2010

II est facile de prédire des crises qui n'arrivent pas

Voici un commentaire de Ricardo Caballero qui m'a fait sourire :
"One of the main economic villains before the crisis was the presence of large “global imbalances.” The concern was that the U.S. would experience a sudden stop of capital flows, which would unavoidably drag the world economy into a deep recession. However, when the crisis finally did come, the mechanism did not at all resemble the feared sudden stop. Quite the opposite, during the crisis net capital inflows to the U.S. were a stabilizing rather than a destabilizing source. I argue instead that the root imbalance was of a different kind: The entire world had an insatiable demand for safe debt instruments that put an enormous pressure on the U.S. financial system and its incentives (and this was facilitated by regulatory mistakes)."
Traduction approximative :
"La principale source d'inquiétude sur le plan économique avant la crise était la présence de "déséquilibres globaux". On se préoccupait du fait que les flux de capitaux en direction des Etats-Unis pouvaient s'interrompre brutalement, plongeant l'économie mondiale dans une récession profonde. Cependant, lorsque la crise advint, ce ne fut pas du tout à cause de cette interruption tant redoutée. Bien au contraire, durant la crise, les flux nets de capitaux vers les Etats-Unis ont plutôt contribué à la stabilisation qu'à la déstabilitation. Je soutiens que le déséquilibre à la racine de la crise était de nature différente : le monde entier exprimait une demande insatiable d'instruments d'endettement sans risque qui a mis une énorme pression sur le système financier américain et sur les incitations associées (ce qui fut grandement facilité par les erreurs de régulation)."
L'idée intéressante là-dedans, c'est qu'on a un exemple parfait d'une crise prédite par les experts financiers (l'interruption brutale des flux de capitaux vers les Etats-Unis) qui ne s'est jamais réalisée. Donc, lorsqu'on dit : "Mais la crise était prévisible, la preuve, certains ont réussi à la prédire !", il ne faut pas oublier que pour chaque personne qui a correctement prédit la crise, il y en a beaucoup d'autres qui ont prédit des crises qui ne sont jamais arrivées.

En fait, je pourrais m'amuser avec les gens de mon labo à imaginer toutes les formes que pourraient prendre la prochaine crise. Ensuite, chacun prend un "type" de crise et dit : "Croyez-moi, je sais comment comment sera la prochaine crise !". Avec un peu de bol, l'un d'entre nous tombera juste et sera le nouveau héros qui a réussi à prédire la crise avant tout le monde et contre le scepticisme ambiant. Tous les autres qui auront prédit des crises qui ne se seront pas produites seront vite oubliés.

Dans le même genre il existe un exemple très célèbre. Imaginez que je réunisse 4000 personnes dans une salle. Je leur dis que je vais lancer une pièce 10 fois et je leur propose d'essayer de prédire à l'avance si la pièce va tomber sur pile ou sur face. En moyenne, 2000 personnes auront correctement prédit le résultat du premier lancer. En moyenne, 1000 personnes auront correctement prédit le résultat des deux premiers lancers. Ce sera 500 pour les trois premiers lancers, etc... Et en moyenne, un peu plus de 7 personnes auront prédit les résultats des 10 lancers.

Si on voit un seul individu capable de prédire le résultat de 10 lancers de pièce, on se dira "qu'est-ce qu'il est fort pour prédire de quel côté va tomber la pièce !". Néanmoins, si le groupe comporte au moins 3000 personnes, il y a plus de 95% de chances qu'au moins une personne parvienne à prédire correctement les 10 lancers.

Non seulement la prédiction est une activité extrêmement difficile, mais en plus, on peut facilement prendre pour une prédiction ce qui n'est rien d'autre qu'un coup de chance. A mon avis, si déjà on arrive à estimer la probabilité d'occurrence d'une crise (voir ici et ), ce sera déjà pas mal.


6 commentaires:

  1. Pouvez-vous s'il vous plaît expliciter le raisonnement qui vous a amené à conclure que:
    "si le groupe comporte au moins 3000 personnes, il y a plus de 95% de chances qu'au moins une personne parvienne à prédire correctement les 10 lancers".

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  2. Bonjour,

    Si vous demandez à au moins 3000 personnes de prédire les résultats de lancer de la pièce 10 fois d'affilé et que ces personnes font des prédictions parfaites au hasard, il y a plus de 95% de chances qu'une personnes au moins parvienne à faire les 10 prédictions correctes d'affilé.

    La probabilité pour qu'une personne donnée réussisse à faire les dix prédictions est (1/2)^10. La proba pour qu'une personne échoue à faire les 10 prédictions est 1 - (1/2)^10. La proba pour que personne dans un groupe de n personnes ne fasse les 10 prédictions est : (1 - (1/2)^10)^n. La proba pour qu'au moins une personne fasse les 10 prédictions est du coup : 1 - [1 - (1/2)^10]^n. Il ne reste plus qu'à chercher n pour que cette proba dépasse 0.95 (en utilisant les log), j'avais trouvé n>3000 environ.

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  3. (bonjour, bravo pour votre blog)

    Personne n'a "prédit" la crise (même pas Roubini), mais on disposait des éléments. (Aglietta, à mon sens était un de ceux qui était le plus proche).
    De toute façon, peu importe ce que disent les experts, on ne les écoutes pas. ("On" je veux dire les gouvernements et même les dirigeants d'entreprise). Et eux même - il me semble - s'auto-censurent : en annonçant la crise, on craint parfois de la provoquer.

    (en septembre 2007, au début de la crise donc, j'ai entendu un économiste célebre annoncer durant son cours à sc-po, que le syst financier allait s"écrouler, que les banques devraient être sauvé par les états, etc. Le même, à la télévision, était beaucoup moins pessimiste, beaucoup plus mesuré... Je me suis toujours demandé pourquoi. la crainte de la panique sans doute)

    Même au sein des banques des analystes de Lehman (!) on présenté des mémos à leur hierarchie en 2005 puis 2006, expliquant que la bulle immobilière était en train de retourner, que la boite avait trop de CDO, que les CDS étaient des armes de destruction massive. (Ils ont même pris sur eux de shorter New Century et d'autres valeur immo subprime... )

    La vérité est que lorsque la fête bat son plein, personne ne veut se rappeler que le lendemain matin sera dur. Quand la banque centrale n'est pas la pour retirer le bol de punch, comme disait je ne sais plus qui, quand la banque centrale rajoute de l'alcool dans le bol de punch, on ne peut pas espérer que les fétard écoutent, les lourdingues à lunettes qui leur annoncent tout ça pourrait mal finir...

    commentaire un peu long, désolé,

    benji

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  4. Dans le même goût, Samuelson a dit que Wall Street avait prédit 9 des 5 dernières récessions.

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