dimanche 29 novembre 2009

Acquérir des compétences et découvrir ses talents

Depuis Gary Becker, on interprète généralement la formation scolaire comme un investissement en capital humain ou, dit autrement, une façon coûteuse d'accroître sa productivité et donc son salaire futur. Toutefois, ce cadre de réflexion ne se veut pas exclusif. Il est tout à fait possible que l'école remplisse d'autres rôles. Notamment, Ofer Malamud propose l'idée que le parcours scolaire est également un moyen de découvrir quels sont les domaines d'activité qui nous intéressent (et ceux qui nous intéressent moins).

Le fait de savoir lequel des deux aspects (acquérir des compétences vs découvrir ses goûts et ses talents) domine est extrêmement important pour savoir s'il faut inciter les étudiants à se spécialiser plutôt rapidement ou plutôt tardivement.

Je m'explique. Imaginons que l'élément le plus important de l'école soit l'acquisition de compétences. Dans ce cas, on suppose que les goûts et les talents innés jouent un rôle marginal. Sous ces hypothèses, il faut plutôt pousser à une spécialisation rapide histoire d'éviter de perdre du temps à "suivre des cours qui ne nous serviront pas plus tard" comme aiment bien le dire les élèves à propos de matières comme les mathématiques, la philosophie ou le français.

Changeons de perspective. Imaginons cette fois que les goûts et les talents innés des étudiants jouent un rôle prépondérant. Après tout, on peut très bien imaginer que la motivation soit un facteur essentiel de la productivité et donc qu'un travailleur soit plus productif s'il fait un métier qu'il aime. Il est également raisonnable de penser certains métiers comme la comptabilité ou la finance sont plus appropriés aux individus qui se sentent "naturellement à l'aise avec les chiffres", que les métiers de communication ne sont pas forcément faits pour les gens timides, ou encore que les métiers manuels sont déconseillés pour les individus chétifs et maladroits... Dans ce contexte, il semble au contraire essentiel de maintenir les étudiants le plus longtemps possible dans une formation générale afin de leur laisser le temps de découvrir leurs propres talents et leurs propres goûts. Pour ne prendre que mon expérience personnelle, si j'avais dû me spécialiser avant la seconde, j'aurais fini informaticien et non économiste (ça s'est joué à pas grand chose). Je n'ai découvert l'économie qu'en seconde et c'est plusieurs années plus tard que j'ai découvert que finalement l'informatique me gonflait et que l'économie (et l'enseignement), bin, c'était mon truc.

Nous avons donc en gros deux théories sur le rôle joué par l'éducation qui conduisent à deux préconisations contradictoires. Comment s'en sortir ?

L'auteur de cet article a eu l'idée de s'intéresser à la proportion d'individus qui choisissent de travailler dans un domaine sans rapport avec leur spécialité. Imaginons tout d'abord le monde où l'école sert essentiellement à acquérir des compétences valorisées dans le monde du travail. Dans un système avec une spécialisation rapide, les individus ont peu intérêt à changer de domaine après leurs études. Ils ont acquis des compétences très spécialisées dans un domaine et n'ont presque aucune compétence dans les autres domaines. La perte est donc très importante s'ils décident d'abandonner leur domaine de spécialité. C'est un peu moins le cas si les individus se spécialisent tardivement. Dans ce cas, s'ils souhaitent changer de spécialité, ils n'auront pas perdu trop d'années de vie à étudier pour rien et le retard à rattraper est moindre grâce à leur meilleure formation généraliste initiale. Conclusion : les changements de spécialité sont plus fréquents lorsque les individus se spécialisent tard.

Prenons maintenant notre deuxième univers, celui où la formation scolaire permet essentiellement de découvrir ses goûts et ses talents, et ceux-ci déterminent en grande partie notre productivité et notre salaire futurs. Si on se spécialise rapidement, on aura largement le temps de découvrir si cette spécialité nous plait ou non. Après 10 ans d'études dans un domaine, on est capable de dire si c'est fait pour nous ou non. De plus, on a plus de chance de se tromper si on se spécialise tôt car on aura eu moins de temps pour acquérir de l'information et tester les différentes matières. Les changements de domaine de spécialité à la fin des études seront donc fréquents à cause des nombreux étudiants qui auront pris conscience de leur erreur de parcours. En revanche, si la spécialisation est tardive, on a moins de chance de faire une erreur au départ dans le choix de la spécialité, et, si on fait malgré tout une erreur, on a moins de temps pour s'en rendre compte. Les changements de spécialité seront donc moins fréquents dans ce cas.

Nous avons donc développé deux modèles qui aboutissent à des prédictions contradictoires. Si les changements de spécialité à l'issue des études sont plus fréquents lorsque la spécialisation est tardive, cela accrédite plutôt la thèse : "l'école permet d'acquérir des compétences". En revanche, si les changements de spécialisation sont plus fréquents lorsque la spécialisation est rapide, cela accrédite la thèse : "l'école permet de découvrir ses goûts et ses talents" (je précise que les deux thèses ne sont pas incompatibles, l'idée et de savoir quel aspect semble dominer l'autre ou tout du moins, quel aspect ne peut pas être marginal).

L'auteur utilise des données sur le système universitaire en Grande-Bretagne. A cause de différences historiques, l'Ecosse tend plutôt à proposer des formations généralistes jusqu'à un stade avancé des études, tandis que la Grande-Bretagne tend à encourager une spécialisation rapide (si vous voulez plus de détails à ce sujet, écrivez-moi et je vous enverrai l'article).

Quelle est la conclusion ? Les analyses économétriques de l'auteur le conduisent à affirmer que les changements de domaine de spécialité sont moins fréquents en Ecosse (ou la spécialisation est tardive). Donc, on a des raisons de penser que la formation scolaire joue un rôle important dans la découverte des goûts et des talents individuels. C'est donc une qualité à mettre au crédit des systèmes éducatifs qui privilégient la spécialisation tardive.

Merci d'avoir lu ce post jusqu'au bout :-)

ref :

Discovering One's Talent: Learning from Academic Specialization
Ofer Malamud
NBER Working Paper 15522


mercredi 25 novembre 2009

Le sport et la violence domestique

Je manque un peu de temps en ce moment, mais je voulais quand même signaler une étude intéressante. Il s'agit de deux chercheurs américains qui ont étudié l'impact de la frustration liée à la défaite inattendue d'une équipe au football américain sur les violences conjugales.

Ils utilisent la probabilité attendue de victoire des différentes équipes à chaque match pour mesurer la "frustration". Il y a frustration lorsque l'équipe favorite perd malgré tout.

Ils se rendent compte que lorsque l'équipe favorite perd, les plaintes déposées pour violence conjugales augmentent de 8%. Ca fait peur, non ?

ref :

Family Violence and Football
The Effect of Unexpected Emotional Cues on Violent Behavior
David Card
Gordon Dahl
Working Paper 15497
http://www.nber.org/papers/w15497


samedi 21 novembre 2009

Les immigrants mexicains accroissent la productivité aux Etats-Unis

Une fois de plus, on redécouvre le fait que l'immigration n'est pas le fléau économiques que certains imaginent. Giovanni Peri étudie l'impact de l'immigration mexicaine aux Etats-Unis et retrouve le résultat désormais classique selon lequel les immigrants ne prennent pas les emplois des natifs. Les flux d'immigration n'ont aucun impact sur le taux de chômage. De même, il retrouve un autre résultat classique : l'immigration de travailleurs peu qualifiés accroît légèrement le salaire des travailleurs qualifiés et a un impact nul sur le salaire des travailleurs peu qualifiés. Les flux d'immigration ne font donc pas baisser les salaires. Une preuve de plus donc, que les abrutis de service ont tort.

Cependant, il trouve un résultat assez nouveau : les flux d'immigration ont un impact positif important sur la productivité (qui est le principal facteur de la croissance économique, nous ne le rappellerons jamais assez), ce qui peut sembler assez étrange. Après quelques manipulations statistiques, il met en avant une hypothèse qui semble cohérente avec ses données : l'afflux de travailleurs immigrés peu qualifiés permet de mettre en place une spécialisation. Les travailleurs natifs peu qualifiés se spécialisent dans les métiers "de communication" (contact client ou accueil par exemple) tandis que les travailleurs immigrés se spécialisent dans les métiers manuels (manutension ou ouvrier par exemple).

Or, nous savons depuis maintenant plusieurs siècles que la spécialisation génère des gains de productivité. Et comme la productivité génère de la croissance, on arrive à la conclusion suivante : l'immigration accroît le revenu par habitant (de l'ordre de +0,5% de revenu par travailleur pour +1% d'accroissement de la population active dû à l'immigration).

ref :

The Effect of Immigration on Productivity: Evidence from US States
Giovanni Peri
Working Paper 15507
http://www.nber.org/papers/w15507


mardi 17 novembre 2009

L'effet inattendu du baby-boom sur la qualité des managers

EDIT 20/11/09 : Merci à David qui, par ses remarques, m'a fait me rendre compte que j'avais interprété de travers les propos de l'auteur de l'étude ! Le raisonnement que j'avais exposé était erroné. J'ai donc corrigé le billet. Toutes mes excuses pour cette erreur qui nous prouve une fois de plus que c'est grâce à la vigilance et à l'esprit critique de tous que l'on progresse sur le chemin de la vérité :-)

Commençons par un petit rappel historique. Dans la période qui va du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, les pays industrialisés ont subi un ralentissement de la croissance de la productivité. C'est-à-dire que l'efficacité de la production continuait à croître mais à un rythme beaucoup plus lent que pendant les décennies qui ont précédé cette période. Or, on sait depuis très longtemps que la croissance de la productivité est le principal moteur de la croissance économique (on produit plus de richesses essentiellement parce qu'on parvient à utiliser de manière plus efficace les ressources à notre disposition, c'est-à-dire le capital et le travail).

Pour comprendre la faible croissance économique durant cette période, il est donc important de comprendre pourquoi la croissance de la productivité a chuté.

James Feyrer avance une explication partielle : le baby-boom. D'après lui, le baby-boom pourrait expliquer entre 15 et 25% de la différence de croissance de la productivité entre les années 1970 (début de la crise) et les années 1990 (fin de la crise).

Quel est le mécanisme à l'oeuvre ? D'après ce chercheur, l'arrivée sur le marché du travail d'une cohorte de travailleurs de taille plus importante (la cohorte pas les travailleurs) a engendré un besoin plus important en managers : il fallait bien manager tous ces nouveaux travailleurs ! Il a donc fallu recruter de nouveaux managers parmi les "anciens" travailleurs (on remarque d'ailleurs que l'âge moyen des managers a augmenté entre 1960 et 1970). Non seulement ces "managers de secours" étaient inexpérimentés pour ce poste, mais en plus ils étaient nécessairement moins bons que les managers déjà en place (sinon ils auraient été managers avant !).

Après une décennie, les baby-boomers ont pu prendre le relai et récupérer les postes de managers (l'âge moyen des managers retombe à son niveau initial). Progressivement, la croissance de la productivité a retrouvé son rythme normal.

En procédant à des simulations, l'auteur montre que les changements démographiques  peuvent expliquer une part importante (environ 20%) des variations de la productivité entre 1960 et 2000.

Les preuves sont encore maigres pour confirmer cette hypothèse mais il s'agit d'une piste intéressante qui contribue à montrer que les effets de la composition de la population sur l'économie sont complexes et difficiles à prévoir.

ref :

The US Productivity Slowdown, The Baby Boom, and Management Quality
James Feyrer
Working Paper 15474
http://www.nber.org/papers/w15474


vendredi 13 novembre 2009

La ville d'origine d'un terroriste subit également les conséquences des attentats

C'est la conclusion assez surprenante d'une étude menée par Benmelech, Berrebi et Klor. Généralement, quand on pense aux coûts du terrorisme, on pense surtout aux coûts pour les pays qui sont ciblés. Mais on pense rarement aux coûts pour les pays qui hébergent les terroristes.

Nos auteurs affirment qu'héberger des terroristes est coûteux à plusieurs titres : "Les mesures de sécurité peuvent empêcher les citoyens de travailler normalement. Il est possible que les employeurs soient réticents à embaucher des gens provenant du même quartier que certains terroristes. Certains chercheurs ont également avancé que les attaques réussies provoquent la radicalisation de la population, ce qui peut avoir des conséquences négatives sur la performance économique."

Il s'agit donc d'une hypothèse qui mérite d'être testée.

Néanmoins, c'est plus facile à dire qu'à faire. Si on observe que les villes qui hébergent des terroristes ont des conditions économiques plus défavorables que les autres, cela peut s'expliquer de plusieurs façons. Peut-être que les conditions économiques défavorables sont la cause plutôt que l'effet, de la naissance de vocations terroristes dans la population. Peut-être que de mauvaises institutions provoquent à la fois l'émergence de mouvements terroristes (via la propagande par exemple) et dégradent les conditions économiques. C'est donc une question assez compliquée.

Les auteurs ont l'idée d'exploiter le caractère aléatoire de la réussite d'une attaque terroriste. En effet, on peut évaluer les conséquences d'une attaque terroriste en comparant l'évolution des variables économiques après un attentat réussi et après un attentat raté.

En utilisant des données sur la Palestine, les chercheurs montrent qu'une attaque réussie "accroît le chômage de 5,3%, augmente la probabilité que le salaire moyen dans le quartier [d'origine du terroriste] baisse de plus de 20%, et réduit le nombre de Palestiniens travaillant en Israël de 6,7% par rapport à la moyenne. De plus, ces effets persistent jusqu'à six mois après l'attentat."

Cette étude vient nourrir la littérature scientifique sur les coûts du conflit et va dans le sens du consensus selon lequel tout le monde est perdant.

Néanmoins, je reste un peu dubitatif sur les mécanismes à l'oeuvre. Pourquoi, d'après vous, observe-t-on de tels coûts économiques pour les pays qui perpétuent des attentats ??

Ref :

The Economic Cost of Harboring Terrorism
Efraim Benmelech
Claude Berrebi
Esteban F. Klor
Working Paper 15465
http://www.nber.org/papers/w15465


lundi 9 novembre 2009

Les dépenses du gouvernement ont un effet sur la consommation mais lequel ?

Est-ce qu'une politique keynésienne de relance est susceptible d'avoir un effet positif sur la consommation à court terme ? Les théoriciens sont partagés.

D'un côté, les "néo-classiques" affirment que si le gouvernement accroît de manière permanente ses dépenses, cela réduit la richesse totale disponible pour les ménages et réduit ainsi la consommation. (voir par exemple ici)

D'un autre côté, les "keynésiens" montrent que si les prix sont rigides et que les consommateurs déterminent le niveau de leur dépense en fonction du revenu courant, alors il est possible que les dépenses du gouvernement, si elles sont financées par l'emprunt, aient un impact positif sur la consommation. (voir par exemple )

Les études empiriques aboutissent à des résultats contradictoires. Certaines trouvent que les dépenses du gouvernement accroissent la consommation et d'autres trouvent l'effet contraire.

La clef de ce paradoxe nous dit Ramey, réside dans les anticipations des agents. La plupart des études se focalisent sur l'évolution conjointe de la consommation et des dépenses du gouvernement. Or, ce qui compte, ce n'est pas le montant des dépenses du gouvernement mais le montant anticipé ! Et les deux variables ne concordent pas nécessairement :
"A la lecture des journaux, j'ai pu découvrir des exemples répétés de délais assez longs entre la prise de décision par le gouvernement d'accroître les dépenses militaires et l'accroissement effectif des dépenses. Lorsque le gouvernement souhaite constituer une réserve d'armes stratégiques, le Pentagon passe au minimum plusieurs mois à débattre sur le type d'armes qu'il faut acquérir. Le choix des entreprises en charge de la commande prend du temps supplémentaire. Une fois que la commande est passée, les dépenses augmentent lentement dans le temps."
La plupart des études ne prennent en compte que les dépenses militaires, car c'est le meilleur candidat pour isoler l'effet "dépenses du gouvernement". Ici, on cherche à savoir quel est l'effet d'un simple accroissement des dépenses du gouvernement sur la consommation, indépendamment du caractère "productif" de ces dépenses. Or, les dépenses militaires sont celles qui sont le plus souvent "improductives" au sens économique du terme.

A la lumière de toutes ces difficultés, notre chercheur estime qu'il vaut mieux se fier aux prédictions de l'évolution des dépenses militaires telles qu'elles sont rapportées dans le journal Business Week plutôt que de se fier au montant des dépenses. Ainsi, on prend mieux en compte les anticipations des agents.

Résultat du match ? Le modèle néo-classique gagne par KO : la consommation chute à la suite d'un accroissement des dépenses du gouvernement.

Bien évidemment, il s'agit à la fois d'un domaine d'études très sensible sur le plan politique et d'un domaine de recherche où les méthodes économétriques à mettre en oeuvre sont très complexes. Ces résultats sont à interpréter avec beaucoup de prudence et, à titre personnel, je suis loin d'avoir une opinion définitive sur la question.

Cette même prudence doit surtout nous conduire à rester suspicieux quant à l'efficacité des fameux plans de relance. Il vaut mieux y réfléchir à deux fois lorsque les coûts d'une politique sont certains, mais les bénéfices hypothétiques.

ref :

Identifying Government Spending Shocks: It's All in the Timing
Valerie A. Ramey
Working Paper 15464
http://www.nber.org/papers/w15464


jeudi 5 novembre 2009

Si je parle de cette étude, je perds tous mes amis de l'ENS

En été 2005, ma vie a pris un tournant. Je suis passé de l'ambiance hyper studieuse de la prépa à l'ambiance beaucoup plus détendue de l'ENS de Cachan. Le campus de cette école regorge d'opportunités pour se distraire : sport, clubs, associations, etc... Et surtout, tous les mardi, une des promos de l'école se dévoue pour organiser un open-bar avec entrée gratuite. J'ai pu donc tester de manière répétée ma tolérance à l'alcool.

Même si une fois, j'ai dû raccompagner chez lui un étudiant qui m'a vomi trois fois sur les chaussures sur le trajet, je dois admettre que j'ai passé d'excellentes soirées. L'alcool, malgré ses dangers, est attirant pour sa faculté à désinhiber ou à faire oublier les histoires de coeur qui finissent mal.

C'est pourquoi, si vous me parlez d'interdire les open-bar ou de restreindre la vente d'alcool aux jeunes, je ne vais point acquiescer et je risque même de me retrouver à défendre les soirées alcoolisées avec véhémence.

Néanmoins, ma formation de scientifique m'a appris à privilégier l'objectivité sur la passion et, bien que ça me déchire le coeur, je vais vous parler de l'étude de Kaestner et Yarnoff qui vient de sortir.

Que nous dit-elle ? A partir de données américaines et en exploitant le fait qu'un certain nombre d'Etats américains ont relevé l'âge minimum légal pour consommer de l'alcool de 18 à 21 ans, ils trouvent que ce changement législatif réduit de 20 à 30% la consommation d'alcool et réduit de 10% le nombre d'accidents de la route mortels. Bizarrement, cet effet ne s'observe que chez les hommes ! Aucun impact n'a pu être décelé pour les femmes.

Il semblerait donc que les restrictions sur l'âge légal de consommation d'alcool puissent sauver des vies.

Je reste cependant un peu critique vis-à-vis de cette étude (notamment parce que j'ai pas envie de me faire lyncher par mes collègues de l'ENS). L'article ne décrit pas en détails les changements législatifs. Or, ils semblent que ceux-ci ont été un peu chaotiques. On peut peut-être imaginer le scénario suivant : les Etats où la consommation d'alcool était initialement faible ont rencontré moins de résistance pour faire passer la nouvelle loi. Si les Etats où la consommation d'alcool est faible sont plus nombreux à avoir accru l'âge légal de consommation, on introduit une corrélation négative entre âge légal de consommation et consommation effective d'alcool, même si la loi n'a eu aucun effet.

Affaire à suivre donc.

ref :

Long Term Effects of Minimum Legal Drinking Age Laws on Adult Alcohol Use and Driving Fatalities
Robert Kaestner
Benjamin Yarnoff
Working Paper 15439
http://www.nber.org/papers/w15439


dimanche 1 novembre 2009

Codes of the Underworld

Cet ouvrage, Codes of the Underworld, écrit par Diego Gambetta (et que j'avais repéré il me semble) a quelque chose de fascinant. Ca parle des petits soucis que les criminels rencontrent dans leurs activités professionnelles. "Hein ???" vont répondre certains lecteurs. Je m'explique.

Diego nous explique très clairement les problèmes que rencontrent les criminels quand ils doivent communiquer entre eux. Les criminels ne peuvent pas faire de pub pour leurs produits ("Les meilleures prostituées de tout Paris !!"), ne peuvent pas aller en justice en cas de litige ("M'sieur, il m'a volé ma cocaïne !! Je porte plainte !"), ne peuvent pas se reconnaître spontanément entre eux ("Easycrime.com, le site de rencontres pour criminels."), et de manière générale, font face à pas mal d'obstacles quand il s'agit de faire circuler de l'information.

L'auteur fait appel à la théorie économique de l'information pour nous éclairer et notamment à la théorie du signal. Exemple : une organisation criminelle veut recruter un nouveau membre, mais comment savoir s'il s'agit d'un vrai criminel ou d'un agent de la police qui tente d'infiltrer l'organisation ? Il faut demander à l'individu d'émettre un signal discriminant, c'est-à-dire de faire une action qui est peu coûteuse pour un vrai criminel, mais très coûteuse pour un agent infiltré. Par exemple, on peut lui demander de commettre un meurtre. Un vrai criminel en sera tout à fait capable, tandis qu'un agent infiltré ne peut pas se le permettre.

Grâce à cette approche, l'auteur avance des hypothèses osées, mais de manière relativement convaincante (et en faisant preuve de beaucoup de prudence et de modestie intellectuelle, ce qui est très appréciable (et certains feraient bien de prendre exemple là-dessus)). Par exemple, l'auteur avance l'idée que l'auto-mutilation en détention est un moyen d'envoyer un double signal aux autres. Premier signal : je ne crains pas la douleur, alors vos menaces sont sans effet sur moi. Deuxième signal : je suis un fou-furieux, alors si je suis capable de m'auto-infliger ces blessures, imaginez ce que je pourrais vous faire à vous !

Autre exemple : l'auteur pense que les bagarres en prison sont une façon de récolter de l'information sur la "force physique" des autres détenus. Les détenus aiment bien provoquer les petits nouveaux et les défier de façon à savoir s'il s'agit de gros durs qu'il vaudra mieux éviter ou d'individus inoffensifs qui pourront être exploités à loisir.

L'auteur aborde un grand nombre d'autres thèmes, comme les rôles joués par les tatouages et les surnoms, le problème de la confiance mutuelle entre criminels, la façon dont la corruption se met en place lorsque les deux parties ne savent pas dans quel camp joue l'autre, etc...

Bien sûr, je ne suis pas capable de restituer dans ce billet même 10% du pouvoir de persuasion de Diego. Car en plus de parvenir à nous fasciner avec des théories extrêmement surprenantes, l'auteur fait tout son possible pour rassembler les maigres statistiques et témoignages dont on dispose pour vérifier si les interprétations qu'il avance tiennent la route.

Les chapitres ne sont malheureusement pas tous égaux en qualité. La première partie, consacrée aux "signaux discriminants" est de manière générale plus convaincante que la seconde, consacrée aux "signaux conventionnels". Néanmoins, la lecture reste agréable tant le texte est émaillé de témoignages d'authentiques criminels ou d'agents spécialisés dans le démantèlement de réseaux criminels. On a presque l'impression de lire un roman policier !

Clairement, ce livre présente une application originale, quoique parfois audacieuse, des outils de la théorie économique à l'analyse de la criminalité. En tout cas, c'est très ludique. Une excellente lecture de plage (quand le temps s'y prêtera).