mercredi 28 octobre 2009

La famille, ennemie de la démocratie ?

Je viens de trouver une étude dont le titre m'a interpellé : Family Ties and Political Participation. J'ai tout d'abord cru à une étude sur l'importance du capital social dans l'acquisition d'un poste de pouvoir dans le monde politique (avec une analyse de la corruption à la clef). Mais en fait, ce n'est pas ça du tout.

Les auteurs nous disent qu'une étude sociologique des années 1950 a mis en évidence un phénomène intéressant. Les habitants d'un petit village du sud de l'Italie ne font confiance qu'aux membres de leur famille proche. De ce fait, ils ne font confiance ni aux autres membres de la société, ni aux hommes politiques. L'auteur affirme que cette situation conduit à :
"un engagement civique faible, une faible participation politique, un niveau important de défiance générale et un manque de confiance dans les institutions politiques."
En résumé, plus un individu a des liens familiaux forts, plus il est probable qu'il délaisse la politique et les affaires publiques.

Alesina et Giuliano s'inquiètent car, d'après eux, ce type d'attitude se transmet fortement des parents aux enfants, et donc :
"Dans une société où la confiance est fondée essentiellement sur les liens familiaux, la démocratie moderne risque d'être confrontée à des problèmes durables si ces attitudes négatives à l'encontre de la politique se transmettent d'une génération à l'autre."

Après avoir récolté des données assez volumineuses sur l'attitude des individus vis-à-vis de la famille et de la politique en général, les auteurs concluent que le lien causal négatif entre importance des liens familiaux et participation politique est "probable et cohérent avec ce qui a été établi dans d'autres études".

Toutefois, ils affirment :
"Nous souhaitons préciser que nous ne suggérons pas que les liens familiaux (...) sont "mauvais". En fait, dans Alesina et Giuliano (2007), nous montrons que le bonheur et la joie de vivre (c'est la seule traduction que j'ai pu trouver pour "life satisfaction", si quelqu'un a une autre idée) sont associés positivement à des liens familiaux forts. De plus, la production domestique est beaucoup plus importante dans les sociétés où les liens familiaux sont forts, ce qui implique que le PIB y est fortement sous-estimé."
Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça, mais ça mérite d'être médité. Vos commentaires sont les bienvenus.

ref :

Family Ties and Political Participation
Alberto F. Alesina
Paola Giuliano
Working Paper 15415
http://www.nber.org/papers/w15415


samedi 24 octobre 2009

Les catastrophes économiques, suite

Il semblerait bien que je ne sois pas le seul à penser que la crise a eu un impact substantiel sur l'orientation de la recherche en économie. Je viens encore une fois de tomber sur une recherche s'interrogeant sur la macroéconomie des "catastrophes économiques" (j'avais déjà commenté un article de ce type il y a quelques jours).

Il s'agit d'un article de François Gourio. Que nous explique-t-il ? Eh bien, d'après les modèles qu'il a pu élaborer, il semblerait que ce ne soit pas seulement les désastres économiques en eux-mêmes qui soient importants mais que, également, la probabilité d'occurrence d'une catastrophe économique ait une importance significative pour comprendre la dynamique de l'économie.

Essayons de clarifier un peu tout ça. Il nous explique que, si on suppose que la probabilité d'une catastrophe économique est constante au fil du temps, la dynamique de l'économie en dehors des périodes de crises n'est pas altérée. Les agents ont "intériorisé" la possibilité d'occurrence d'une grande crise économique, mais ils n'y peuvent rien, donc ils font avec.

En revanche, ça devient intéressant lorsque l'auteur nous dit que la probabilité d'une catastrophe économique peut refléter l'optimisme ou le pessimisme ambiant dans l'économie. Il tente ainsi d'expliquer les fluctuations de l'économie par une variation du moral général des agents (mesuré par cette probabilité). En utilisant son modèle et l'historique des prix pratiqués sur les marchés financiers, il parvient à donner une estimation de la probabilité de désastre économique (qui est ici légèrement inférieure par rapport à ce qui a été estimé dans l'autre étude que j'ai commentée).



Il montre ensuite qu'en utilisant le modèle amélioré qui inclut la probabilité de crise, on accroît considérablement la qualité des prévisions économiques, notamment en ce qui concerne les débuts de crise (même s'il y a encore des ratés, le modèle prédit correctement l'évolution de l'investissement, de la production et de l'emploi sur la fin 2008, mais se plante complètement pour la consommation).

Je pense que ces recherches vont plus ou moins dans le sens voulu par les auteurs du blog rationalité limitée, au sens où, à défaut de savoir prédire la date de début d'une crise, on peut évaluer la probabilité d'un début de crise. L'originalité est que, au lieu de se fonder sur des indicateurs économiques (taux d'intérêt, taux d'endettement des ménages, etc...) pour mesurer cette probabilité, on regarde comment se comportent les individus et que révèlent ces comportements sur ce que pensent les agents dans leur ensemble.

Finalement, ça rejoint plus ou moins ce que dit James Surowiecki dans son livre : pour évaluer une situation, il vaut mieux se fonder sur la moyenne des opinions d'un grand nombre d'individus indépendants plutôt que sur l'avis d'une poignée d'experts (où, de plus, chacun regarde et "copie" ce que dit les autres).

ref :

Disasters Risk and Business Cycles
François Gourio
NBER Working Paper 15399
www.nber.org/papers/w15399


mardi 20 octobre 2009

Le salaire a-t-il vraiment un impact sur le nombre d'heures travaillées ?

La théorie standard du marché du travail propose une conception relativement simple de ce qu'on appelle l'offre de travail (le nombre d'heures que les individus sont prêts à travailler pour un salaire donné) : lorsque son salaire horaire augmente, un individu va souhaiter augmenter le nombre d'heures travaillées (je simplifie, car la théorie prédit aussi qu'il existe un seuil au-delà duquel la relation observée sera opposée). Cette idée est à la fois intuitive et contre-intuitive. D'un côté, on comprend bien que si le salaire horaire est plus élevé, il est tentant de "travailler plus pour gagner plus". D'un autre côté, la perception que l'on a de notre vie quotidienne ne nous renvoie pas l'image d'individus qui ajustent leur temps de travail au gré des fluctuations des salaires.

La question est donc de savoir si le salaire horaire a, oui ou non, un impact sur le nombre d'heures travaillées. Cette question est d'autant plus sensible qu'elle constitue un des reproches effectués fréquemment à l'encontre de la théorie orthodoxe. D'après ce que j'ai pu lire, beaucoup de personnes critiques vis-à-vis de cette théorie affirment que l'importance donnée aux salaires est exagérée. De plus, certains mettent en avant le caractère insupportable de l'idée selon laquelle une partie du chômage serait du chômage volontaire (c'est-à-dire que les individus ne souhaitent pas travailler car les salaires proposés ne sont pas assez élevés).

Pour résoudre ce problème, il faut donc essayer de mesurer ce que l'on appelle l'élasticité de l'offre de travail par rapport au salaire (si on augmente le salaire de 1%, de combien augmente le nombre d'heures travaillées en %).

Malheureusement, c'est assez compliqué à mesurer dans la pratique. Tout d'abord, on ne peut pas observer les salaires de ceux qui ne travaillent pas. Ca parait idiot, mais c'est pourtant essentiel : si on veut savoir pourquoi certaines femmes restent femmes au foyer, il est crucial de savoir à quel salaire elles pourraient prétendre si elles choisissaient de travailler. Ensuite, les individus ne sont pas tous à égalité. Ils n'ont pas tous la possibilité d'ajuster facilement leurs heures de travail. Pour finir, la présence d'impôts progressifs sur les revenus ajoute des difficultés techniques sur le plan statistique (car il s'agit de ce que les économètres appellent une "non-linéarité" et qui leur pourrit pas mal la vie).

De ce fait, les économistes ont dû tenter plusieurs approches pour mener à bien ce genre d'estimation. Il est donc assez difficile d'obtenir une réponse définitive à partir d'une seule étude. C'est pourquoi, je vous propose une méta-analyse de Evers, Mooij et Vuuren qui essaie de faire la synthèse à partir de plus de 200 estimations menées dans 30 études différentes.

Au final, ils aboutissent à la conclusion suivante. Une augmentation de 10% des salaires provoque une augmentation de 5% du nombre d'heures travaillées pour les femmes et de 1% pour les hommes. Au niveau microéconomique, l'effet pour les hommes est relativement faible, mais à l'échelle d'une population entière, ça ne me semble pas négligeable. Il faut également se souvenir qu'il s'agit-là d'une moyenne qui cache beaucoup d'hétérogénéité entre les individus. Par exemple, les conditions de vie familiale sont souvent déterminantes.

Il me semble que c'est extrêmement important d'avoir cet ordre de grandeur à l'esprit lorsque l'on parle des effets respectifs des politiques d'aides aux chômeurs, de la fiscalité des salaires et des politiques visant à accroître la participation des femmes au marché du travail.

ref :

The Wage Elasticity of Labour Supply: A Synthesis of Empirical Estimates
Michel Evers, Ruud De Mooij, Daniel Van Vuuren
De Economist (2008) 156:25-43


vendredi 16 octobre 2009

Les programmes conditionnels scolaires et le comportement sexuel des femmes en Afrique Sub-saharienne

Le comportement sexuel des femmes en Afrique Sub-saharienne (ASS) suscite un intérêt grandissant pour les économistes du fait de son impact sur le taux de fertilité et la prolifération du Sida, et donc sur la croissance de la population et de la force de travail.
Sarah Baird, Ephraim Chirwa, Craig McIntosh et Berk Özler (2009) soulèvent l’idée suivante : « Assagir » l’activité sexuelle pourrait permettre de diminuer la fertilité et de réduire la prolifération du virus du Sida. Ainsi la croissance pourrait être favorisée par une réduction du fardeau démographique (poids de la population inactive sur la population active ).
En économie du développement, on connait depuis longtemps les externalités positives de l’éducation des mères : réduction de la fertilité, diminution de la malnutrition et de la mortalité infantile (Drèze, Muthi et Guio 1995)… Mais on ne s’était jamais interrogé sur l’impact de l’éducation des jeunes filles sur leur comportement sexuel.
C’est l’objet de l’article décortiqué aujourd’hui et présenté par ces auteurs au séminaire développement de l’Ecole d’Economie de Paris (23/09/09) : les transferts conditionnels en espèces (TCE) ont à la fois un impact positif sur la scolarisation des filles mais aussi sur leur comportement sexuel.
Les TCE (ou programmes conditionnels) scolaires tentent de lutter contre la pauvreté et les déficits de scolarisation des filles. Le paiement de l’aide est alors conditionné à certaines obligations. Le programme dont il est question dans l’article de Baird et al. concerne le transfert de 10$ US par mois à la famille (dont 30% à la fille) et le paiement des frais de scolarités au Malawi . Seules conditions pour obtenir cette aide : remplir certains critères de pauvreté et aller à l’école.
Baird et al. (2009) observent 3 805 jeunes Malawiennes non mariées, âgées de 13 à 22 ans, scolarisées ou ayant quitté l’école moins de deux ans auparavant, pendant 2 ans.
Les résultats démontrent que les TCE ont à la fois un impact positif sur le taux de scolarisation des filles mais aussi sur leur comportement sexuel, spécialement pour les filles déscolarisées. Si les TCE réduisent le cout d’opportunité de l’école, ils augmentent le cout d’un comportement sexuel risqué. Le cout d’opportunité de l’école correspond à la perte de revenu engendrée par la scolarisation. En effet, le temps investit dans l’éducation n’est pas offert sur le marché du travail. Rémunérer la scolarisation revient alors à abaisser son cout d’opportunité. Ainsi, le cout de la déscolarisation augmente et avec lui le cout d’un comportement sexuel risqué.
Ainsi, par extension, on peut supposer que les programmes TCE ont un impact sur la prolifération de l’épidémie du SIDA, en limitant les comportements à risques. En effet, il semblerait que les bénéficiaires du programme conditionnel ont leur premier rapport plus tard, un nombre de partenaires réduit et de ce fait une probabilité d’être enceinte plus faible. En outre, elles utilisent plus de contraceptifs et de préservatifs et ont moins recours à des rapports sexuels rémunérés alors que l’âge moyen de leur partenaire est plus bas : leur comportement sexuel peut ainsi être considéré comme moins risqué.
Ces résultats sont encourageants puisqu’ils sous-entendent qu’une population féminine éduquée est la solution à de nombreux problèmes. Les comportements sexuels risqués restent un phénomène inquiétant dans des pays où le nombre de séropositif reste élevé. Éduquer les filles et les inciter à rester sur les bancs de l’école semblent être une stratégie gagnante à court terme, puisque le cout des TCE semble être plus faible que le cout de l’épidémie du SIDA. Néanmoins, ces programmes ne sont que des solutions à court terme dans la mesure où ils ont une durée de vie limitée dans le temps.
Si les résultats sont convaincants, ils n’effacent en rien une question qui me brule la langue : et la conditionnalité, est-elle la condition nécessaire et suffisante à l’efficacité des programmes ? Sous cette provocation se cache une autre question : est-ce parce qu’ils réduisent la contrainte financière que les TCE sont efficaces ou du fait de leur conditionnalité ?
Long débat auquel j’ajouterai une dernière provocation : si le cout d’un comportement sexuel risqué pour les filles peut être influencé par les TCE comment « assagir » le comportement sexuel des garçons ?


lundi 12 octobre 2009

Le nobel 2009

D'une part, je me suis complètement planté sur mes pronostics. D'autre part, je connais très mal les lauréats. Je laisse donc la parole à mes collègues (ici et  et encore là et pis, là aussi) pour faire des commentaires pertinents.

Bravo en tout cas à Elinor Ostrom (première femme à recevoir le prix nobel d'économie) et Oliver Williamson !


Combien sommes-nous prêts à payer pour éviter une catastrophe économique ?

La crise financière ainsi qu'un ouvrage que j'ai commenté récemment mettent l'accent sur l'importance de ce qu'on peut appeler les "catastrophes économiques", c'est-à-dire les événements extrêmement rares mais aux conséquences dévastatrices sur l'économie mondiale.

Le gros problème pour les économistes (et que le livre de Taleb montre bien) est que, à cause de la nature et des propriétés des catastrophes, il est impossible d'utiliser les données passées pour estimer leur ampleur et leur fréquence. Par exemple, les deux guerres mondiales passées ne nous permettent pas de dire quoi que ce soit sur la probabilité d'occurence et sur l'ampleur d'une nouvelle guerre mondiale. De la même manière, le réchauffement climatique ne peut pas nous éclairer sur ce que sera la prochaine grande crise écologique mondiale.

Néanmoins, Pyndick et Wang parviennent à exploitement astucieusement les données macroéconomiques disponibles pour aboutir à des conclusions intéressantes à ce sujet. Pour vous expliquer leur démarche, il faut faire un petit détour par ce que les économistes nomment "the equity premium puzzle". De quoi s'agit-il ?

Un individu qui souhaite placer son argent sur les marchés financiers a grosso modo le choix entre deux options : les actions et les obligations. Comme vous le savez sans doute, les obligations sont extrêmement peu risquées tandis que les actions le sont beaucoup plus. Pour qu'un individu accepte de prendre un risque en achetant des actions, il faut lui offrir une prime de risque. En effet, si les actions et les obligations avaient le même rendement moyen, personne n'acheterait d'actions (car tout le monde préfèreraient les obligations). Il faut donc que le rendement moyen des actions soient plus élevés.

Quand les économistes ont regardé les données empiriques, ils se sont rendus compte que la prime de risque moyenne que l'on peut mesurer sur les marchés est beaucoup trop élevée pour être cohérente avec les modèles standards de décision dans le risque. Deux économistes ont illustré cette incohérence de la manière suivante. D'après les données disponibles, l'investisseur moyen serait indifférent entre :
1) jouer à un jeu dans lequel il gagne 50 000$ avec 50% de chances et 100 000$ avec 50% de chances.
2) recevoir 51 209$ avec certitude !

Cela fait donc 25 ans que les économistes se grattent la tête et rivalisent d'imagination pour résoudre cette énigme.

Pindyck et Wang proposent l'interprétation suivante : d'après, cette prime de risque inclut également la probabilité d'une catastrophe économique qui fasse plonger les cours et ruine tous les investisseurs. Les individus seraient donc frileux dans leurs investissements en bourse par peur d'un effondrement du marché.

Du coup, nos deux chercheurs ont eu l'idée d'exploiter cette idée "à l'envers", c'est-à-dire de partir de la prime de risque telle qu'on la mesure dans les données pour en déduire des éléments intéressants sur les catastrophes économiques. Ces éléments intéressants peuvent, à mon sens, se résumer en deux points essentiels :

1) On peut tout d'abord estimer la fréquence des catastrophes économiques à partir du comportement des investisseurs sur les marchés financiers. La probabilité qu'une catastrophe économique survienne est au maximum de 4% par an (et plus raisonnablement de 2%), ce qui nous donne en moyenne une catastrophe économique tous les 25 à 50 ans, ce qui, à première vue, ne semble pas irréaliste.

2) On peut ensuite évaluer combien la société dans son ensemble est prête à payer pour réduire la probabilité d'occurrence d'une catastrophe. Pour faire passer la probabilité annuelle d'une catastrophe de 2% (une catastrophe tous les 50 ans en moyenne) à 1% (une tous les 100 ans), la société est prête à réduire de manière permanente sa consommation de 9%, c'est-à-dire qu'on est prêts à accepter de consommer 9% de moins chaque année future pour réduire de moitié la fréquence des catastrophes.

Ce sont des chiffres intéressants pour estimer les sacrifices maximum que l'on peut accepter pour réguler la finance par exemple.

ref :

The Economic and Policy Consequences of Catastrophes
Robert S. Pindyck
Neng Wang
Working Paper 15373
http://www.nber.org/papers/w15373


jeudi 8 octobre 2009

Perspectives de carrière...

http://dilbert.com/strips/comic/2009-10-08/


Et si la consommation d'antidépresseurs avait aussi des effets positifs ?

Tapez "France antidépresseurs" sous google et vous tomberez sur une série d'articles déplorant le fait que les français sont parmi les plus gros consommateurs d'antidépresseurs au monde. Il n'est pourtant pas évident de savoir s'il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.

Histoire de prendre un peu le contre-pied des idées les plus répandues, je vous présente aujourd'hui une étude de Dave Marcotte et Sara Markowitz sur le lien entre consommation d'antidépresseurs, d'antipsychotiques et de psychostimulants et taux de criminalité aux Etats-Unis.

En effet, au début des années 1990, le taux de criminalité a chuté de façon spectaculaire aux Etats-Unis et cette chute ne peut pas s'expliquer par l'évolution des conditions économiques ou sociétales générales. Les économistes et les criminologues ont donc cherché les causes possibles de cette pacification de la société américaine, exercice plus difficile qu'il n'y parait sur le plan empirique.

Marcotte et Markowitz fouillent du côté de la maladie mentale. Ils rappellent tout d'abord que le lien entre pathologie mentale et criminalité a fait l'objet de nombreuses recherches : les détenus ont deux fois plus de chances de se voir diagnostiquer une maladie mentale par rapport à la population générale, et les maladies mentales accroissent considérablement la probabilité d'être incarcéré ou de commettre des actes violents. Bien que ce lien soit souvent surestimé à cause de problèmes de méthodologie statistiques, son existence fait consensus, au moins en ce qui concerne les crimes violents.

Le lien de causalité peut s'expliquer d'une part par des facteurs comportementaux (la maladie elle-même ainsi que ses symptômes accroissent la probabilité d'adopter un comportement violent) ou indirectement par des facteurs économiques (la maladie réduit les chances de réussite dans le milieu scolaire et/ou la qualité des relations familiales, ce qui amenuise les chances de réussite professionnelle et accroît la probabilité d'un comportement criminel).

Là où ça commence à devenir intéressant, c'est lorsque les auteurs précisent que le grand déclin du taux de criminalité aux Etats-unis coïncide avec une plus grande disponibilité des traitements contre la maladie mentale ainsi qu'une augmentation du taux de prescription de ces traitements. En dix ans, le nombre d'américains recevant des traitements à base de médicaments a augmenté de 10 millions (sur la même période, la psychothérapie n'a pas gagné en popularité).

Leurs résultats indiquent que si le taux de traitement des individus souffrants de pathologie mentale était doublé, le nombre de crimes violents diminuerait d'au moins 5% (estimation la plus basse). Cet impact est à la fois faible et important.

D'une part, la proportion d'individus recevant un traitement est relativement faible (28% des adultes américains auraient une pathologie mentale et seuls 8% seraient traités).

D'autre part, on n'a, a priori, aucune raison de penser que les traitements ont été administrés en priorité aux individus à risque en ce qui concerne les comportements criminels. Il est donc possible d'obtenir un bien meilleur résultat dans le cadre d'une politique publique ciblant spécifiquement les individus ayant un risque élevé de commettre des actes violents (par exemple en améliorant le suivi psychiatrique dans les prisons).

Au final, la plus grande disponibilité des traitements contre les maladies psychiatriques permet d'expliquer environ 12% de la baisse de la criminalité aux Etats-Unis, ce qui n'est pas négligeable.

Ce qui est très amusant, ce que les auteurs terminent en affirmant que "une plus grande disponibilité des traitements contre les maladies mentales peut améliorer considérablement la vie des personnes atteintes et de leurs proches." Ceci est exactement l'inverse de l'opinion répandue en France selon laquelle les antipsychotiques et les antidépresseurs sont des drogues qui sont prescrites trop facilement à des individus qui n'en ont pas besoin !

Y aurait-il un lien avec la prévalence de la psychanalyse en France ?

ref :

A Cure for Crime? Psycho-Pharmaceuticals and Crime Trends
Dave E. Marcotte
Sara Markowitz
Working Paper 15354
http://www.nber.org/papers/w15354


dimanche 4 octobre 2009

Enfin une étude sérieuse sur les 35 heures !

Les membres du gouvernement français ont généralement une idée très précise (mais souvent fausse) de ce qu'il faut faire ou ne pas faire en matière d'économie. De ce fait, l'évaluation des politiques publiques ne fait pas partie de la culture des hommes politiques français. Certes, ils ont voulu mettre en place une expérimentation du RSA avant d'officialiser le dispositif, mais ils ont fait ça à leur sauce sans respecter aucune des règles de base de tout bon protocole scientifique (plus de détails dans ce bouquin que celle à qui je l'ai prêté devrait commencer à songer à me rendre :-).

Par exemple, le dispositif des 35 heures a été mis en place d'une façon qui rend quasi certaine l'impossibilité de son évaluation par les économistes. D'une part, les 35 heures ont été appliquées partout sur le territoire au même moment. Du coup, difficile de trouver un groupe de contrôle (des firmes ou des salariés qui n'ont pas été affectés par les 35 heures) pour comparer avec ceux qui ont dû se plier à la réforme. A la limite, on peut envisager de faire une comparaison avant/après la mise en place des 35 heures, mais dans ce cas, comment séparer l'impact des 35 heures de l'impact de la conjoncture économique ?

Mais de toutes façons, ce ne sera même pas possible car les 35 heures ont été accompagnées de tout un tas de mesures, notamment les allègements fiscaux et les aménagements du temps de travail, ce qui rend impossible l'identification de l'impact de la seule réduction du temps de travail.

On remarque au passage que ces difficultés empiriques n'empêchent pas Denis Clerc d'Alternatives Economiques de faire une évaluation de l'effet des 35 heures en ignorant toutes les difficultés empiriques que je viens de citer.

Toutefois, je viens de découvrir une lueur au milieu du brouillard : une étude menée par Etienne Wasmer et Matthieu Chemin qui parvient après moults péripéties statistiques à évaluer à peu près correctement l'effet des 35 heures.

Comment font-ils ? Ils exploitent le fait que la loi sur les 35 heures ne s'est pas appliquée exactement de la même manière en Alsace et en Moselle. Dans ces trois départements, on fête deux jours feriés supplémentaires (à cause de leur appartenance à l'Allemagne avant la première guerre mondiale) : la fête de la Saint-Etienne et le Vendredi Saint. Les employeurs ont, dans un premier temps, pris en compte ces jours feriés dans la réduction du temps de travail de telle sorte que la durée du travail a moins diminué ici que dans le reste de la France.

En fait, les 35 heures ont réduit la durée du travail de 184 heures dans toutes la France et de 168 heures en Alsace et en Moselle. On observe donc un supplément de temps de travail de 0,35 heure par semaine dans ces départements (on trouve un chiffre très proche en examinant les données de l'Enquête Emploi de l'INSEE égal à 0,38).

En plus de ceci, les auteurs ajoutent encore une couche de contrôle pour prendre en compte le fait que l'Alsace et la Moselle ont pu être affectées plus sévèrement que le reste de la France par la récession qui a eu lieu en Allemagne à cette période.

Au final et après moults vérifications statistiques, on peut obtenir une estimation de l'effet des 35 heures sur l'accroissement de l'emploi. Conclusion ? L'effet n'est pas significativement différent de zéro, peu importe le type de modèle économétrique utilisé.

ref :