mercredi 30 septembre 2009

Autisme de ceux qui critiquent "l'autisme économique"

Le site "Autisme économique" critique beaucoup la théorie orthodoxe en économie (tous les travaux de recherche que ce blog vous présente sont tirés de la théorie orthodoxe).

Par exemple, les auteurs de ce site critiquent l'hypothèse dite de substituabilité entre les facteurs de production. La théorie standard nous dit que pour atteindre un niveau de production donné, il existe plusieurs possibilités et que certaines de ces possibilités impliquent l'utilisation de beaucoup de capital et peu de travailleurs tandis que d'autres impliquent plutôt l'utilisation de peu de capital et peu de travailleurs. C'est ce qu'on appelle la substituabilité des facteurs.

D'après les auteurs du site Autisme économique, il s'agit d'un mythe : la production serait toujours à facteurs parfaitement complémentaires : la proportion de capital et de travail dans la production est fixe. A partir de là commence un long monologue sur ces économistes qui seraient coupés de la réalité.

Manque du bol, les économistes orthodoxes ont regardé la réalité et les faits, contrairement aux auteurs de ce site. Comment le prouver ? Tapez "estimation of elasticity of substitution between factors" dans google ou quelque chose de similaire et vous tomberez sur un très très grand nombre d'études qui ont tenté d'estimer ce qu'on appelle l'élasticité de substitution entre les facteurs.

Et là, on se rend compte que beaucoup d'études ont trouvé que capital et travail étaient substituables. Je passe sur le fait que les économistes sont allés beaucoup plus loin et ont répété l'exercice en distinguant travail qualifié et travail non-qualifié, travailleurs immigrés et travailleurs natifs, en incluant l'énergie, en se plaçant au niveau national ou au niveau sectoriel... etc.

Donc, je recommande une fois de plus de prendre au moins 5 minutes (dans l'idéal il faudrait prendre 4 ou 5 ans mais bon...) pour étudier ce que font réellement les économistes orthodoxes avant de balancer une critique toute faite qui, elle, est déconnectée de la réalité !

Accessoirement, quand on leur envoie un mail pour leur demander pourquoi ils soutiennent que la substituabilité entre travail et capital est impossible alors que beaucoup d'études empiriques ont montré le contraire, on n'obtient pas de réponse. Qui est l'autiste dans l'histoire ?


samedi 26 septembre 2009

Micro- et Macroéconomie de la confiance

Cela fait un certain temps (au moins 15 ans si ce n'est plus) que les économistes travaillent sur le lien entre confiance et performance économique. On a constaté très tôt que la confiance dans un pays est corrélée avec un certain nombre d'indicateurs économiques comme le revenu par habitant, la croissance des firmes, le développement des marchés financiers et le commerce international.

L'éternel problème qui se pose est celui de l'identification de la causalité : est-ce la confiance qui améliore les performances économiques ou est-ce les performances économiques qui forgent la confiance (ou les deux) ?

Pour s'en sortir, les économistes utilisent des méthodes statistiques que j'ai brièvement décrites ici. Grâce à ces méthodes, on a pu prouver que la confiance était effectivement un déterminant important des performances économiques d'un pays. Les deux plus grands spécialistes français de ce domaine, Pierre Cahuc et Yann Algan, ont écrit un livre à ce sujet disponible gratuitement au format électronique à cette adresse, livre qui a été très injustement critiqué probablement à cause des conclusions dérangeantes quant à la situation de la France.

Donc, il semblerait que la confiance soit un élément favorable au niveau macroéconomique. Est-ce le cas au niveau microéconomique ? Les gens faisant plus facilement confiance aux autres réussissent-ils mieux dans la vie ?

D'après les recherches de Butler, Giuliano et Guiso à partir d'une enquête menée dans toute l'Europe, c'est un peu plus compliqué que ça. Après avoir identifié l'effet causal de la confiance (mesurée par les réponses des individus à une question sur leur degré de confiance envers les autres) sur le revenu, ils mettent en évidence une courbe en U inversé : les individus qui font rarement confiance aux autres ont un revenu moins élevé, mais c'est également le cas pour ceux qui font trop confiance aux autres ! En fait, les individus qui s'en sortent le mieux en moyenne sont ceux qui ont un niveau de confiance intermédiaire que l'on pourrait qualifier "d'optimal" au niveau individuel.

Il se trouve également que ce "niveau optimal" de confiance varie avec la confiance moyenne des habitants du pays concerné. Dans un pays où le degré de confiance mutuelle est élevé (notamment les pays d'Europe du Nord : Norvège, Danemark...), chaque individu a intérêt à faire confiance aux autres. En revanche, dans un pays où le degré de confiance mutuelle est faible (notamment un certain nombre de pays d'Europe de l'Est), les habitants ont plutôt intérêt à être un peu plus méfiants.

L'interprétation de ces résultats est relativement simple. Un individu trop méfiant se fera rarement avoir, mais risque de rater un grand nombre d'opportunités par manque de confiance envers les gens à qui il a affaire. Au contraire, un individu trop confiant ratera peu d'opportunités mais risque de se faire duper par ses partenaires et de ne pas prendre suffisamment de précautions lors de ses négociations avec autrui.

Les auteurs illustrent ce point sur le plan empirique : les données dont ils disposent précisent si les individus se sont faits arnaqués par une banque, un artisan ou en achetant un bien de mauvaise qualité ; et sur le plan théorique en construisant un modèle simple mettant en jeu un investisseur et un entrepreneur : l'investisseur apporte des fonds et l'entrepreneur monte une affaire, mais il existe un risque que l'entrepreneur tente de s'enfuir avec la caisse. Ce modèle théorique permet de reconstruire la courbe en U inversé observée à partir des données.

Toutefois, cette étude met en avant un problème beaucoup plus grave : si dans un pays, personne ne fait confiance à personne, alors aucun individu n'a intérêt à être le premier à faire confiance aux autres. On est bloqué dans ce que les économistes appellent "un équilibre sous-optimal". De ce fait, les institutions ont un rôle à jouer pour sortir la société de cette "trappe à défiance". Je pense d'une part au rôle que doit jouer la justice pour protéger les individus qui ont accordé leur confiance à des individus malhonnêtes. Je pense également à la méthode Sarkozy pour régler le problème des banlieues qui fait tout sauf tenter d'établir une relation de confiance entre les individus ou entre les citoyens et les institutions.

ref :

The Right Amount of Trust
Jeffrey Butler
Paola Giuliano
Luigi Guiso
Working Paper 15344
http://www.nber.org/papers/w15344


mardi 22 septembre 2009

Combien faut-il payer les familles pauvres pour lutter contre le travail des enfants ?

Le travail des enfants dans les pays en développement est un sujet extrêmement sensible. Paul Krugman a déjà déclenché les hostilités il y a plus de 10 ans.

La solution classique envisagée par les pays occidentaux pour lutter contre le travail des enfants est le boycott des produits fabriqués par leurs petites mains. Néanmoins, les travaux théoriques ont montré qu'il était plus que probable que le boycott ait l'effet exactement contraire, c'est-à-dire qu'il accroisse le travail des enfants pour compenser la baisse des salaires des enfants liée au boycott !

D'autre part, l'interdiction du travail des enfants et le boycott des produits fabriqués par des enfants posent un problème de taille, à savoir comment les familles vont remplacer le revenu perdu ?

La solution qui vient à l'esprit est alors de donner directement aux familles tout ou partie du revenu perdu. En testant cette idée, Edmonds et Schady trouvent des résultats très surprenants. Ils analysent les résultats d'une expérience contrôlée en Equateur et ont découvert les éléments suivants.

Tout d'abord, il n'est même pas nécessaire que le montant que l'on donne aux familles soit égal au salaire de l'enfant. En donnant 15$ par mois à un échantillon de familles très pauvres, le travail des enfants dans ces familles baisse de 40%. Pourtant, le salaire médian atteint 80$ et le "bonus" donné aux familles représente au plus 20% du salaire de l'enfant.

Ensuite, on obtient ce résultat même si l'on oblige pas les familles à envoyer leurs enfants à l'école. Dans l'expérience étudiée, l'argent est donnée de manière inconditionnelle. Les familles restent libres de leurs choix et utilisent spontanément une partie de cet argent (entre 1/3 et 2/3 dans l'expérience) pour financer les dépenses scolaires.

ref :

Poverty Alleviation and Child Labor
Eric V. Edmonds
Norbert Schady
Working Paper 15345
http://www.nber.org/papers/w15345

Is Product Boycott a Good Idea for Controlling Child Labor? A Theoretical Investigation
Kaushik Basu, Homa Zarghamee
Journal of Development Economics, Elsevier, vol. 88(2), pages 217-220, March.


vendredi 18 septembre 2009

La théorie des "moi" multiples

Hier soir, je me suis dit : "Je vais mettre mon réveil à 7h pour demain, comme ça j'aurai le temps de faire la vaisselle avant de partir au travail à 9h."

Que s'est-il passé ce matin ? Mon réveil a sonné à 7h, je l'ai retardé à 7h15, 7h30, 7h45, 8h00 puis 8h15 avant de finalement me lever, de me dépêcher de me préparer et de partir.

En jargon économique, il s'agit là d'une "incohérence temporelle". Dans la théorie standard, si je planifie toutes mes actions futures de manière rationelle, tant que je n'obtiens pas de nouvelles informations et tant qu'aucun événement nouveau n'intervient, je dois respecter le plan que j'avais prévu. En effet, si je juge dimanche soir qu'il est optimal pour moi de me lever à 7h du matin, mes préférences n'ayant pas changé dans la nuit, je devrais toujours juger au petit matin qu'il faut que je me lève à 7h. Autrement dit, je devrais être "d'accord avec moi-même" ou être "cohérent dans le temps".

Or, ce ne fut pas le cas. Les bonnes résolutions que je m'étais fixées la veille sont parties en fumée lorsque j'ai tenté de faire l'effort surhumain de soulever mes deux paupières à 7 heures du matin, et j'ai donc préféré me rendormir. Comment les économistes comportementaux expliquent-ils cela ?

Ils développent la théorie dite des "moi multiples" (multiple selves). L'idée est la suivante. Il y a le "moi du soir" et le "moi du matin" qui sont deux "joueurs" distincts au sens où ils n'ont pas les mêmes préférences. Le "moi du soir" qui prend sa décision le dimanche soir préfère que Yannick se lève tôt lundi matin. Mais le "moi du matin" aimerait plutôt que Yannick se rendorme et profite de la chaleur confortable de la couette douillette.

Dans cette situation, le "moi du soir" n'a aucun moyen de contraindre le "moi du matin" à agir selon ses préférences. Le "moi du matin" a l'avantage et c'est donc lui qui prend la décision au moment fatidique. Le "moi du soir" n'a aucune chance de l'emporter.

Ceci dit, le "moi du soir" peut ruser, en faisant par exemple appel à Clocky, le réveil matin farceur (je vous jure que tout ceci est très sérieux). Que fait Clocky ? Au moment où l'heure de se réveiller est arrivée, il sonne et commence à se ballader dans tout l'apart en faisant un boucan infernal, obligeant son propriétaire à lui courir après pour interrompre le bruit stridant. Du coup, le "moi du matin" est piégé ! Clocky rend beaucoup moins intéressante l'option "rester couché", car le "moi du matin" n'a pas envie d'essayer de se rendormir avec la sonnerie dans les oreilles, ni envie de se recoucher après avoir couru derrière un réveil matin pendant cinq minutes.

De manière plus technique, il s'agit d'un jeu au sens de la théorie des jeux, entre deux "exemplaires" du même individu. On retrouve ce jeu dans de très nombreuses situations de la vie courante : le conflit entre le "moi du matin qui vient de monter sur la balance et qui veut faire un régime" et le "moi du midi à qui on propose une part de fondant au chocolat tout chaud", le conflit entre le "moi qui vient de faire les comptes et qui aimerait bien arrêter de fumer pour économiser 80 euros par mois" et le "moi qui est stressé au boulot et qui vendrait père et mère pour une pause clope", le conflit entre le "moi qui se dit que ce serait pas mal d'épargner pour acheter une maison plus tard ou pour payer les études des enfants" et le "moi qui regarde à travers la vitrine la nouvelle playstation 14 qui coûte 999 euros (dont 28 centimes d'éco-participation) et qui aimerait bien l'acheter pour égayer ses soirées"... Bref, les exemples sont très nombreux.

Pour déjouer ce piège, la meilleure méthode consiste à adopter ce qu'on appelle des "stratégies d'engagement". Clocky est un exemple de stratégie d'engagement. Il s'agit de restreindre ses options futures de manière à rendre moins attractive (voire impossible) la mauvaise décision. Par exemple, une accro du shopping qui sait qu'elle ne résistera pas si elle trouve au centre commercial un magnifique petit haut drôlement cher mais tellement sexy peut choisir volontairement de ne pas emporter son portefeuille ou de n'emporter qu'une somme minime en liquide (en laissant la carte bleue à la maison). Ce faisant, elle restreint ses options futures et s'empêche de céder à la tentation.

C'est bien joli tout ça, me direz-vous, mais quel intérêt pour l'analyse économique ? Eh bien, David Laibson avance que ce phénomène serait une explication possible du taux d'épargne très faible (voire négatif) que l'on a pu observer aux Etats-Unis ces dernières années ! En effet, ce chercheur a observé que les individus sont nombreux à déclarer qu'ils préféreraient épargner plus qu'ils ne le font actuellement et qu'ils jugent leur niveau d'épargne insuffisant.

Et vous, pouvez-vous comparer la proportion de votre revenu que vous voudriez épargner et celle que vous épargnez réellement ?

Petite remarque supplémentaire : il est intéressant de voir qu'ici, nous n'avons jamais levé l'hypothèse de choix rationnel ! Nous avons simplement modifié la façon dont cette rationalité s'exerce, mais le cadre utilisé est toujours celui du choix rationnel. J'insiste sur ce point pour montrer que l'hypothèse de choix rationnel n'est en réalité pas une hypothèse très forte en économie et que sa grande flexibilité permet de modéliser également des situations de choix "irrationnel".


lundi 14 septembre 2009

Et si on donnait plus de pouvoir aux femmes pour diminuer la corruption ?

Le post d'aujourd'hui est rédigé par Gaëlle Ferrant, doctorante au même labo que moi, et spécialiste de l'économie du genre. Je lui laisse la parole.


La question éthique de l’égalité des sexes a donné lieu à de nombreuses lois favorisant la représentation des femmes aux affaires publiques. Loi sur la parité en France, quotas institués dans les nouvelles constitutions Afghane et Irakienne, témoignent de cet engouement pour la féminisation de la vie politique. Et si cette question éthique avait des répercutions sur le niveau de corruption ?

L’analyse micro-économique du ménage reconnait les différences comportementales liées au genre et notamment en ce qui concerne les dépenses du ménage. Thomas (1997) démontre en effet que si le revenu du ménage est aux mains des femmes, la mortalité infantile diminue de 20% au Brésil. Fort de ce résultat, l’analyse macro-économique aborde alors les relations entre genre et corruption.

Notons qu’ici le genre fait référence au rôle et comportement qui sont censés correspondre à un sexe donné et qui sont produits par la socialisation et l’éducation des individus. Chaque genre adopte ainsi un comportement qui est socialement attendu. Y aurait-il alors un comportement différent face à la corruption selon le genre considéré ?

C’est la question que se posent Anand Swamy, Stephen Knack, Young Lee et Omar Azfar (2001) qui explorent la relation entre genre et corruption. Le point de départ de cette analyse est le suivant : les statistiques descriptives tendent à montrer que les pays ayant les taux de participation des femmes au gouvernement les plus élevés, ont de faibles niveaux de corruption. Réduire la corruption passerait ainsi par l’augmentation de la représentation politique des femmes.

Utilisant les mesures subjectives de la corruption (Indicateur de la corruption perçue de Transparence International, le  « Graft Index » de Kaufmann, Kraay et Ziodo-Lobaton (1999) et l’indice de corruption de l’International Country Risk Guide), Swamy et al. (2001) tirent trois enseignements : i) Les femmes sont moins tolérantes face à la corruption ; ii) Les entreprises détenues ou dirigées par des femmes sont moins impliquées dans la corruption ; iii) Les pays ayant une plus grande représentation des femmes au gouvernement ont des niveaux plus faibles de corruption.

Il suffirait alors de favoriser l’accès des femmes aux postes de pouvoir pour diminuer la corruption au tant au niveau de l’entreprise qu’au niveau gouvernemental.

Ceci pourraient être expliqué par les résultats de l’économie expérimentale : les femmes sont moins égoïstes dans les jeux de dictateur (Eckel and Grossman 2001) et plus averses au risque (Schubert, Brown, Gysler et Brachinger 1999), ont plus de self-control (Gottfredson and Hisrhi 1990) et sont plus honnêtes (Paternoster and Simpson 1996). Ces différences comportementales n’étant pas génétique, la socialisation des femmes et la vision de la société envers leur rôle tant à diminuer leur propension à être corrompue… Plus averse au risque, moins égoïste, plus honnête, les femmes tendent alors à être moins enclin à la corruption que les hommes.

Néanmoins, ces résultats peuvent aussi être le fait d’une coïncidence : les pays ayant les meilleures constitutions, les meilleurs droits de l’homme, les meilleurs états de droit peuvent avoir moins de corruption et plus de femmes au gouvernement. Ainsi cette relation négative entre corruption et représentation politique des femmes peut être le fait d’une forte corrélation entre acceptation des femmes dans la vie politique et quête d’une démocratie honnête. C’est peut être parce que les gouvernements sont moins corrompus que les femmes sont mieux représentées…

Loin de clore le débat, cet article ouvre le champ à de nouvelles perspectives de recherche dans la mesure où la corruption tend à diminuer le niveau de croissance potentiel.

Référence :

“Gender and Corruption”
Anand Swamy, Stephen Knack, Young Lee et Omar Azfar (2001)
Journal of Development Economics vol 64 (2001) pp 25-55
“Gender and Corruption: A Panel data Analysis”
Adora Cheung et Rey Hernandez-Julian (2006)


jeudi 10 septembre 2009

Faire moins d'enfants mais les faire mieux

Une branche particulière de l'économie de la famille s'appelle "l'économie de la fecondité" (economics of fertility). Elle vise à étudier les déterminants de la décision de faire des enfants. Est-ce que les facteurs économiques ont une influence sur le nombre d'enfants qu'un couple décide de concevoir ?

Le modèle le plus célèbre dans ce domaine est le modèle "Q-Q" (quantité/qualité) élaboré par Becker et Lewis en 1973. D'après ce modèle, il existe un arbitrage entre nombre d'enfants et "qualité" de chaque enfant. La qualité s'entend ici par le niveau de capital humain. Par exemple, les parents des pays riches tendent de plus en plus à préférer faire moins d'enfants mais à faire en sorte que ceux-ci atteignent un meilleur niveau d'éducation.

Il est assez difficile de vérifier ce modèle dans la pratique. Pour ceux qui aiment les statistiques, la principale méthode consiste à mesurer l'impact de la naissance de jumeaux sur le niveau d'éducation des différents enfants de la famille. Pourquoi de jumeaux ? Car l'arrivée de jumeaux est imprévisible et amène un enfant supplémentaire dans la famille sans que cette naissance ne soit déterminée par le revenu des parents.

D'après une étude récente assez sophistiquée, il semblerait que cet arbitrage existe bel et bien : avoir plus d'enfants réduit le niveau scolaire moyen des enfants dans la famille.

Néanmoins, l'étude ne s'arrête pas là et en profite pour s'interroger sur les effets de la politique de l'enfant unique en Chine. Logiquement, si le fait d'avoir moins d'enfants permet de mieux les éduquer, la politique de l'enfant unique devrait permettre d'accroître le niveau de qualification moyen des travailleurs en Chine.

Conclusion, cette politique a accru le niveau de scolarisation d'au plus 4%, la probabilité pour un enfant donné d'aller à l'université d'au plus 9%, et les notes moyennes d'environ 1%. Un impact que les auteurs jugent "modeste", notamment parce qu'il s'agit des estimations les plus optimistes qu'on puisse tirer des données.

ref :

Do Population Control Policies Induce More Human Capital Investment? Twins, Birth Weight and China's "One-Child" Policy.
Rosenzweig Mark R. ; Zhang, Junsen
Source : The Review of Economic Studies, Volume 76, Number 3, July 2009, pp. 1149-1174(26)


dimanche 6 septembre 2009

Le point sur la discrimination à l'embauche

La discrimination raciale n'est pas un phénomène très facile à mesurer si on se contente d'observer la différence de salaires entre natifs et immigrants. On peut toujours affirmer que les salaires des immigrants sont x% plus faibles que ceux des natifs, mais ceci ne permet pas de conclure pour la bonne raison qu'une différence de salaire peut résulter d'une discrimination ou d'une différence de productivité liée à des caractéristiques inobservées par le statisticien.

Les méthodes statistiques "classiques" ne peuvent qu'arriver à la conclusion que la discrimination explique au plus x% de la différence de salaire entre immigrants et natifs. On ne peut donc jamais prouver la présence de discrimination de cette manière.

Philip Oreopoulos s'est attaqué au problème d'une autre manière. Il a envoyé plusieurs milliers de CV en réponse à des offres d'emploi à Toronto au Canada. L'intérêt est d'envoyer plusieurs réponses à la même offre en faisant variant certains éléments du CV comme le nom, les langues parlées, le diplôme, l'expérience et deux ou trois autres bricoles pour comparer les réactions de l'employeur. Ainsi, on peut calculer la probabilité d'être recontacté par l'employeur en fonction des différentes caractéristiques inscrites sur les faux CV.

Je sens que vous avez hâte de savoir ce que ce chercheur a découvert, alors voici les résultats :
  • Les individus ayant des noms anglais, ayant fait leurs études au Canada et ayant déjà travaillé au Canada (je rappelle que l'action se passe à Toronto) ont une probabilité plus de trois fois supérieure de se voir proposer un entretien d'embauche que les individus ayant des noms à consonance étrangère (l'auteur a testé des noms chinois, indiens et pakistinais) ayant étudié et travaillé à l'étranger.
  • Les employeurs valorisent beaucoup plus l'expérience acquise dans des entreprises canadiennes que celle acquise à l'étranger. Un immigrant double ses chances d'être recontacté par un employeur si son CV n'inclut que des expériences professionnelles dans des firmes situées au Canada.
  • Pour les individus ayant déjà travaillé un certain temps (4 à 6 ans d'expérience) au Canada, le fait d'avoir eu son diplôme au Canada ou ailleurs n'a pas d'impact sur les chances d'obtenir un entetien.
  • Je garde le meilleur (ou le pire) pour le fin : si sur un CV, on remplace un nom à consonance étrangère par un nom à consonance anglaise, la probabilité d'être recontacté augmente de 40%.
L'auteur affirme alors :
"De manière générale, ces résultats suggèrent qu'il existe une discrimination de grande ampleur à l'égard des candidats qui ont des noms étrangers ou qui ont acquis de l'expérience professionnelle à l'étranger."
La première réaction pourrait être : "Salauds d'employeurs ! Il faut les pendre haut et court pour leur montrer à quel point la discrimination à l'embauche est une pratique abjecte et infâme !", mais ne nous emballons pas trop vite. Il faut tout d'abord déterminer la cause de cet écart dans la probabilité de recevoir un entretien d'embauche.

Première cause possible, ce que les économistes appellent la discrimination statistique. Qu'est-ce que c'est ? C'est une sorte de cercle vicieux qui fonctionne de la manière suivante. Supposons que les employeurs pensent que les individus issus d'une minorité donnée sont, en moyenne, moins compétents que les autres dans un domaine quelconque. Par exemple, on peut raisonnablement supposer que les immigrants qui cherchent un travail en France maîtrisent en moyenne moins bien la langue française que les natifs et sont donc moins productifs dans les métiers nécessitant de bonnes compétences en communication.

Je mets en gras "en moyenne" car c'est ce terme qui est important. Peu importe qu'il existe des immigrants maîtrisant parfaitement la langue du pays dans lequel ils cherchent un emploi. Ce qui compte, c'est qu'un certain nombre ne la maîtrise pas aussi bien.

Comment l'employeur va-t-il prendre une décision ? Malheureusement, il se trouve que le CV du candidat ne permet de déterminer directement si celui-ci maîtrise la langue française ou non. L'employeur est donc tenté de "discriminer statistiquement" en privilégiant les candidats qui ont une probabilité plus élevée de bien parler français.

De ce fait, chaque immigrant est désincité à prendre des cours de français, car finalement, pour obtenir un entretien d'embauche, ce qui compte n'est pas de maîtriser le français mais d'appartenir au groupe (en l'occurrence, les natifs) qui maîtrise en moyenne mieux le français. D'où le cercle vicieux auto-entretenu.

Est-ce que cette explication est plausible dans le cadre de l'expérience d'Oreopoulos ? "Non !" rétorque l'auteur pour deux raisons. La première est que les individus ayant un nom étranger mais ayant un diplôme canadien et de l'expérience dans les firmes canadiennes sont probablement des immigrants de seconde génération, qui ne devraient pas avoir de difficultés liées au langage ou à la culture. Néanmoins, ils ont plus de mal à obtenir un entretien d'embauche. Deuxièmement, le degré de discrimination ne varie pas entre les jobs nécessitant de bonnes compétences en communication et les autres jobs, ce qui invalide notre hypothèse.

La deuxième cause possible de discrimination est la taste-based discrimination ou discrimination liée au goût de l'employeur. Peut-être que l'employeur préfère travailler avec des individus ayant la même origine ethnique que lui. Néanmoins, cette explication ne tient pas. Tout d'abord, les cabinets de recrutement discriminent plus que les employeurs qui recrutent eux-mêmes, ce qui est illogique au regard de cette explication car les personnes travaillant dans les cabinets de recrutement ne seront pas amenées à travailler avec les personnes recrutées. Ensuite, il se trouve que les employeurs ayant un accent ou un nom qui sonne asiatique ou indien discriminent les candidats ayant des noms asiatiques ou indiens (alors que la théorie de la taste-based discrimination suggère le contraire).

Que nous reste-t-il alors ? L'auteur invoque des études en psychologie qui ont mis en évidence la possibilité de discriminations inconscientes et non-intentionnelles. Certains psychologues expliquent par exemple que le stress et la pression que subissent les recruteurs lorsqu'ils doivent choisir de retenir ou non un CV rendent probable l'influence d'associations mentales inconscientes du type "Etranger = Mauvaises compétences en communication".

Là où cette hypothèse est particulièrement intéressante, c'est qu'elle suggère que la prise de conscience par les employeurs de ce biais inconscient "anti-immigrants" peut leur être bénéfique. Lorsqu'ils discriminent les immigrants, ils se privent de bons candidats et peuvent être amenés à passer à côté du travailleur le plus qualifié pour le poste.

Le grand intérêt de cette étude, au delà de la mise en évidence de l'ampleur de la discrimination au Canada, réside à mon humble avis dans le fait qu'elle casse le cliché du rapport de force entre l'employeur raciste et le pauvre immigré victime des préjugés. Même si cette situation existe, la clé du débat réside plutôt dans la difficulté à mesurer la productivité des futurs salariés qui conduit les employeurs à adopter des méthodes de recrutement sous-optimales.

A moins qu'un lecteur de ce blog ne puisse suggérer une quatrième hypothèse expliquant pourquoi les employeurs discriminent les immigrants ?

ref :

Why Do Skilled Immigrants Struggle in the Labor Market? A Field Experiment with six Thousand Resumes
Philip Oreopoulos
NBER Working Paper 15036
http://www.nber.org/papers/w15036


mercredi 2 septembre 2009

A quel âge les économistes sont-ils les plus productifs ?

Avant d'aborder notre sujet, j'annonce ma décision de réduire la fréquence des billets sur ce blog. Dans l'unique but de "tenir" la cadence d'une publication tous les deux jours, j'ai écrit des billets à la va-vite sur des études pas franchement passionantes dont je n'ai lu que l'abstract et la conclusion en diagonale. Je crois qu'il vaut mieux écrire moins, mais en prenant le temps de bien sélectionner les articles que je commente et d'écrire un billet de qualité. Et puis, il faut bien que j'avance un peu ma thèse :-)

Bref, revenons à nos moutons.

Une étude de 2005 s'est intéressée aux "cycles de vie" des publications des économistes ayant reçu le prix nobel pour essayer de savoir si les chercheurs sont plus productifs quand ils sont jeunes ou quand ils sont plus âgés.

La réponse est : ça dépend (vous vous en doutiez). Mais de quoi ? En fait, les auteurs distinguent deux types d'innovateurs. Grosso modo, les premiers sont les théoriciens (conceptual innovators) et les seconds des empiristes (experimental innovators).

Les théoriciens ont tendance à avoir leur âge d'or jeunes (autour de 25 ans). L'interprétation qu'en donnent les auteurs est que les "habitudes de recherche" tendent à réduire la probabilité qu'une innovation radicale surgisse. Les théoriciens sont donc efficaces quand ils ne sont pas encore trop imprégnés par les méthodes du paradigme dominant.

En revanche, les empiristes sont de plus en plus efficaces au cours de leur carrière (le pic est autour de 50 ans), notamment parce qu'ils accumulent des connaissances et des preuves empiriques et qu'ils perfectionnent leurs méthodes de récolte et d'analyse des données.

Voilà un élément qui aurait pu faire un encadré sympa dans le dernier best-seller d'Emmeline et Jean-Edouard.

ref :

Creatives Careers: The Life Cycles of Nobel Laureates in Economics
Bruce A. Weinberg
David W. Galenson
NBER Working Paper 11799