lundi 31 août 2009

Emigration et transferts de revenus vers les pays en développement

Suite à un commentaire pertinent à propos mon dernier billet sur l'économie du développement, je présente aujourd'hui une étude sur le rôle important des transferts de revenus.

Pour mémoire, je parlais dans ce billet de l'impact ambigu de la fuite des cerveaux sur le niveau moyen de qualification de la main d'oeuvre du pays source. D'un côté, le départ de main d'oeuvre qualifiée est une perte pour le pays d'origine, mais d'un autre côté, la perspective de pouvoir émigrer incite les individus à faire des études.

Un internaute m'a fait alors remarquer que les émigrants jouent un autre rôle via les revenus qu'ils envoient vers leur pays d'origine. J'ai tout d'abord été sceptique sur l'impact macroéconomique de ce type de transfer, puis je suis allé consulter les études disponibles sur le sujet (et je dois bien reconnaître que je m'étais trompé). Il se trouve que trois d'entre elles sont particulièrement intéressantes.

La première s'intéresse au cas d'El Salvador. Pourquoi El Salvador ? Parce ce que pays a été victime d'une longue guerre civile dans les années 1980 qui a provoqué une forte émigration. On peut ensuite étudier l'impact des revenus envoyés par les émigrants qui ne sont pas rentrés au pays sur la famille d'origine en limitant fortement ce que les économistes appellent "l'effet de sélection" (le fait que les émigrants ne sont pas représentatifs de la population, par exemple les individus issus de familles riches ont plus de chances d'émigrer).

Après avoir vérifié que l'échantillon d'émigrants étudié est suffisamment représentatif, nos trois chercheurs mettent en évidence le fait que les revenus ainsi envoyés par les émigrants à leurs familles réduisent la probabilité que les enfants arrêtent leurs études à un moment donné de 25% à 50% (ce taux varie en fonction du montant, du niveau d'étude et des caractéristiques de la famille). Il s'agit donc d'un autre canal par lequel la fuite des cerveaux peut bénéficier au pays d'origine.

La deuxième est centrée sur les Philippines pendant la crise financière asiatique de 1997. Quel intérêt ? Il se trouve que cette période fut marquée par des fortes variations du taux de change qui ont affecté les sommes envoyés par les émigrants à leurs familles. En comparant le comportement des ménages avant et après la crise financière de 1997, on peut estimer l'impact du montant des transferts sur un certain nombre de variables. Que constate-t-on alors ?

Une augmentation de 10% du montant des revenus transférés accroît la probabilité qu'un enfant de 10 à 17 ans soit étudiant (de 1,6 point de pourcentage) et réduit le nombre d'heures travaillées par ces mêmes enfants (de 1,5 heure par mois). Les transferts de revenus augmenteraient donc à la fois la proportion d'enfants à l'école et aiderait à lutter contre le travail des enfants (ce qui, sur le plan économique, est somme toute assez logique). De plus, certains indices laissent penser que ces revenus auraient un impact positif sur l'investissement et sur la probabilité qu'un ménage monte une entreprise (ces derniers éléments sont à prendre avec prudence).

La troisième étude s'intéresse cette fois au lien entre transferts de revenus et proportion d'individus vivant avec moins de 1$ par jour dans un pays donné. En utilisant des méthodes statistiques plus complexes, les auteurs établissent cette fois qu'un accroissement de 10% du montant des transferts (par habitant) réduit de 3,5% la proportion d'individus vivant en situation de pauvreté extrême.

Il s'avère donc que, contrairement à ce que j'ai pu affirmer, les transferts de revenus des émigrants vers leur pays d'origine ne semblent pas jouer un rôle marginal. Cela renforce toutefois la conclusion de mon billet précédent au sens où la fuite des cerveaux des pays en développement n'a pas que des côtés négatifs et que toute politique visant à lutter contre ce phénomène doit être mise en place avec précaution pour éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain.

ref :

International Migration, Remittances, And Schooling: Evidence From El Salvador
Edwards, Alejandra Cos and Manuelita Ureta.
Journal of Development Economics, 2003, v72(2,Dec), 429-461.

International Migration, Remittances, and Household Investment: Evidence from Philippine Migrants’ Exchange Rate Shocks.
Yang, Dean.
Economic Journal, 118 (528): 591-630. (2008)

Do International Migration and Remittances Reduce Poverty in Developing Countries?
Adams, Richard H., Jr.; Page, John (World Bank)
World Development, October 2005, v. 33, iss. 10, pp. 1645-69



samedi 29 août 2009

Une preuve empirique de la révolution empirique

"Au début des années 1970, 77% des articles les plus cités [en économie] étaient théoriques, contre seulement 11% empiriques. A la fin du siècle, 60% sont empiriques et seulement 11% sont théoriques."

Cette phrase est extraite d'un article publié en 2006 qui étudie l'évolution de la pensée économique depuis 1970. La méthodologie est certes, un peu approximative et obscure sur certains points (il n'est nul part défini ce que sont un article empirique et un article théorique), mais on peut néanmoins difficilement passer à côté du phénomène.

Il s'est donc passé quelque chose dans le dernier quart du XXème siècle, qui a poussé les économistes à s'intéresser de plus en plus aux données et de moins en moins à la théorie "pure". La disponibilité croissante d'ordinateurs de plus en plus puissants n'est probablement pas étrangère à cette révolution (même si les déterminants sont probablement complexes).

Lorsque j'ai commencé à enseigner, j'ai un peu regretté que cette révolution n'ait pas eu d'impact visible sur le contenu du programme de premier cycle en économie. En tant que chargé de TD, le programme m'était imposé et ne contenait que de la théorie. Même en ayant lu intégralement les PowerPoint du cours du prof, je n'ai pas souvenir de la moindre référence à une étude empirique ou à la méthode empirique de manière générale (le mot "économétrie" n'y apparait pas).

Quel est le résultat ? Les étudiants ont une image faussée de l'économie. Ils s'imaginent que les économistes sont des scientifiques dans une tour d'ivoire qui passent leur temps à faire des modèles aux hypothèses plus aberrantes les unes que les autres. Cette façon de faire contribue à décrédibiliser l'économie en tant que science.

C'est une des raisons principales qui me pousse à aborer essentiellement les articles empiriques sur ce blog (une autre raison étant qu'il est souvent plus facile de vulgariser une étude empirique qu'un article théorique).

ref :

What Has Mattered to Economics since 1970
Author(s): E. Han Kim, Adair Morse and Luigi Zingales
Source: The Journal of Economic Perspectives, Vol. 20, No. 4 (Oct., 2006), pp. 189-202
Published by: American Economic Association
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/30033690


jeudi 27 août 2009

Le stress au travail est-il mortel ?

Oui, pour au moins une catégorie de travailleurs : les fumeurs. D'après une étude de deux chercheurs de Yale sur une base de données de plus de 10 000 individus âgés de 50 à 64 ans, le stress au travail tend à accroître le nombre de cigarettes fumées et diminue la probabilité pour un travailleur donné d'arrêter de fumer.

Sans argumenter, les auteurs affirment que les entreprises auraient intérêt à aider les travailleurs à arrêter de fumer et à financer d'autres méthodes de gestion du stress.

C'est tout ? Bah oui, malheureusement, je ne trouve pas grand chose d'autre d'intéressant à dire sur cet article. Et puis, il vaut parfois mieux aller à l'essentiel que de se perdre dans les détails !

Ref :

The Impact of Job Stress on Smoking and Quitting: Evidence from the HRS
Padmaja Ayyagari
Jody L. Sindelar
Working Paper 15232
http://www.nber.org/papers/w15232


mardi 25 août 2009

Les élections sont une loterie

Trois chercheurs américains ont calculé la probabilité que le vote d'un électeur américain aux élections présidentielles ait une influence sur l'issue des élections. Cette probabilité est en moyenne de 1 sur 60 millions (contrairement aux apparences, la méthode de calcul est très complexe !) et monte jusqu'à 1 sur 10 millions dans certains Etats.

Ils affirment que même si cette probabilité est très faible, elle constitue néanmoins une incitation importante à voter car :
"un vote est comme un ticket de loterie avec une probabilité de gagner de 1 sur 10 millions, mais le gain associé est un changement dans la politique nationale l'amélioration (espèrons-le) de la vie de centaines de millions d'individus."
Au delà de l'aspect amusant de cette étude, les auteurs mettent en avant le fait que les outils mathématiques développés permettent de calculer l'évolution de la probabilité de gagner d'un candidat lorsque l'on parvient à convaincre un nombre donné de citoyens supplémentaires de voter pour lui.

ref :

What is the Probability your Vote Will Make a Difference ?
Andrew Gelman
Nate Silver
Aaron Edlin
Working Paper 15220
http://www.nber.org/papers/w15220


dimanche 23 août 2009

Et si la fuite des cerveaux était bénéfique pour le tiers-monde ?

L'émigration des travailleurs qualifiés semble être perçue unanimement dans la presse comme un phénomène pénalisant pour le pays source. Pourtant, certains chercheurs parlent d'un deuxième effet positif qui vient contre-balancer le premier.

Cet effet apparait lorsque seule une partie des travailleurs éduqués qui souhaitent émigrer le peuvent (par exemple, à cause des politiques de contrôle des flux migratoires). On observe effectivement dans les données que, dans les pays en développement, la proportion des travailleurs éduqués qui émigrent est très variable et est loin d'être égale à 100%.

Dans ce cas, la possibilité de partir vers un pays riche va inciter une partie de la population à s'éduquer. Mais comme tous les travailleurs éduqués ne peuvent pas partir, une partie d'entre eux va rester dans le pays d'origine, ce qui profitera à l'économie nationale.

On a donc deux effets : un négatif et un positif. La tradition chez les politiciens consiste à organiser des débats stériles sans fin entre ceux qui pensent que l'effet négatif domine et ceux qui pensent que l'effet positif domine. Au final, on n'aura pas avancé d'un iota. Pour trancher, il nous faut une étude empirique.

Je me suis baladé sur une de mes bases de données électroniques de revues scientifiques préférée jusqu'à tomber sur cet article de Beine, Docquier et Rapoport, publié en 2008 dans The Economic Journal. L'objectif de l'étude est de séparer statistiquement la perte de capital humain liée à l'émigration et le gain en capital humain lié à l'effet incitatif.

Première trouvaille :

"We find that doubling the emigration rate of the highly skilled induces a 5% increase in human capital formation among the native population (residents and emigrants together). The coefficient is very stable across specifications and estimation methods."

"On trouve que si on double le taux d'émigration des individus très qualifiés provoque un accroissement de 5% de la formation de capital humain dans la population native (en comptant à la fois les résidents et les émigrants). Le coefficient est très robuste au changement de spécification et de méthode d'estimation."


On a donc une preuve que l'effet incitatif existe : la perspective de pouvoir partir à l'étranger incite la population à s'éduquer. Mais est-ce que ça suffit à compenser la perte de capital humain liée aux départs ?

C'est compliqué. Tout d'abord, il y a plus de pays perdants que de pays gagnants (65 perdants contre 59 gagnants). Ensuite, les pertes des perdants descendent très bas : baisse de 21,5% de la proportion de travailleurs qualifiés pour la Grenade, -14% pour la Jamaïque, -17,8% pour la Guyanne, alors que les gains des gagnants ne montent pas très haut : hausse de 1,5% de la proportion de travailleurs qualifiés pour l'Argentine en haut du classement, +1,3% pour le Venezuela, +1,2% pour l'Arabie Saoudite. Le classement entier est disponible dans l'étude originale. Ecrivez-moi si vous souhaitez la consulter.

Au niveau agrégé, les gains dépassent les pertes (notamment parce les pays les plus peuplés comme la Chine et l'Inde sont tous parmi les gagnants). L'étude suggère donc que la fuite des cerveaux contribue à accroître le nombre de travailleurs qualifiés dans les pays en développement pris dans leur ensemble. Néanmoins, les effets sont très hétérogènes d'un pays à l'autre et certains pays ont beaucoup à perdre.

Lutter contre la fuite des cerveaux est donc un enjeu plus ou moins prioritaire selon les pays et peut même s'avérer contre-productif. Le classement élaboré dans cette étude est, à mon sens, très précieux pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce phénomène.

ref :

Brain Drain and Human Capital Formation in Developing countries: Winners and Losers
Michel Beine
Frédéric Docquier
Hiller Rapoport
The Economic Journal no. 118 (April 2008), pp 631-652


vendredi 21 août 2009

De l'euphorie à la panique : Penser la crise financière

C'est le titre d'un livre du CEPREMAP (disponible gratuitement ici) écrit par André Orléan, un homme très doué pour expliquer avec simplicité des éléments techniques.

L'auteur rejette d'amblée les explications de la crise fondée sur l'irrationalité des agents (ce que certains économistes comportementaux ont essayé de faire, voir notamment ce post). D'après lui, les causes de la crise sont à chercher du côté du fonctionnement auto-référentiel des marchés financiers (j'achète un actif parce que j'anticipe que les autres vont anticiper que son prix va augmenter).

Il élabore une critique très bien ficelée de la théorie d'efficience des marchés en démontrant qu'un trader ne gagne rien à prédire mieux que le marché la valeur fondamentale d'un actif.

Il s'attaque ensuite au problème d'interconnexion des marchés financiers via la titrisation et la diversification des actifs et met en évidence ce paradoxe : la diversification (permise par la titrisation) permet de réduire le risque au niveau individuel mais a été responsable de la propagation de la crise au niveau mondial.

La question des agences de notation est longuement évoquée. La position prise est, par un néophyte de la finance comme moi, originale. Il considère que les agences de notation sont un outil de coordination des acteurs grâce aux références qui sont fournies et qui permettent de calculer les prix des actifs. Peu importe finalement que ces prix soient "justes" ou non, l'important étant qu'ils existent. Il montre comment la perte de ces références (à travers le discrédit jeté sur les agences de notation) a propagé la panique et déstabilisé la finance mondiale.

Aucun résumé ne remplacera la lecture (très rapide) du livre. Celui-ci s'avère relativement crédible quant à son objectivité : l'auteur ne cherche pas à taper sur un acteur en particulier (et montre que la crise ne vient pas de la cupidité des acteurs mais des règles de fonctionnement des marchés financiers), ce qui ravira ceux qui, comme moi, en ont marre que l'opinion publique cherche à tout prix un coupable. De même, ce livre ne fournit pas de solution toute faite et montre au contraire que la complexité du fonctionnement des marchés financiers éradique tout espoir de trouver une solution simple.

Une seule mise en garde : il faut parfois rester concentré, car l'auteur définit des termes techniques qu'il emploie par la suite dans son récit. Si on perd le fil à ce moment-là, on est condamné à revenir quatre pages en arrière, ce qui n'est toutefois pas si grave pour un livre de 100 pages.

Je pense que cet ouvrage fera partie de la liste des livres que mes petits L1 pourront lire pour leur fiche de lecture l'année prochaine. Ce que j'adore avec les ouvrages du CEPREMAP, c'est que, grâce à la version électronique, on peut voir très vite si la fiche de lecture est une compilation de phrases tirées du bouquin (ce qui, dans mon barême, vaut une division de la note par 2 :-)

Au passage, on regrette que ceux qui écrivent pour Alternatives Economiques n'ont toujours pas compris ce qu'était la théorie dominante (car André Orléan est un économiste orthodoxe). Pire : ils persistent à être obnubilés par l'opposition de principe entre hétérodoxes et orthodoxes (qui me parait contre-productive sur le plan de la quête de la vérité).

Ceci achève de décrédibiliser cette revue à mes yeux. Lire aussi ceci et cela.


mercredi 19 août 2009

Qu'avons-nous appris en macroéconomie depuis 25 ans ? (3/6)

Fait n°3 : Variations dans les taux de croissance des économies modernes

La dispersion des taux de croissance du PIB par habitant est croissante avec "l'éloignement de la frontière de production".

Traduction : En terme de PIB/habitant, les pays pauvres ont des taux de croissance très dispersés. En moyenne, les pays riches ont un taux de croissance assez stable. Chez les pauvres, on assiste à la fois à des rattrapages très rapides et à "d'énormes opportunités de croissance gaspillées".

Au coeur de cela, on retrouve la notion de convergence des économies et on observe que les rattrapages se font désormais beaucoup plus rapidement qu'auparavant. Par exemple, le Japon a connu un taux de croissance annuelle de 6,5% entre les années 1950 et 1980 et la Chine ces dernières décennies a atteint 8,2% en moyenne annuelle. Par comparaison, la croissance la plus rapide observée entre 1870 et 1913 fut de moins de 2,5% par an en Argentine.

Ceci dit, "le rattrapage est loin d'être la norme". L'Ethiopie par exemple "était 34 fois plus pauvre que les Etats-Unis en 1950. En 2003, ce ratio a atteint 50. Au Nicaragua, la situation est encore pire, car le PIB par habitant a diminué au cours du dernier demi-siècle."


lundi 17 août 2009

Trois mois, ça s'arrose

Je laisse de côté le caractère "sérieux" de ce blog pour signaler que cela fait maintenant trois mois qu'il est ouvert (le premier billet a été publié le 17 mai). J'en profite pour partager un peu mon expérience avec ceux que ça intéresse, et je pose donc la question tant attendue : Alors, quel bilan ?

Premièrement, quand on écrit, on apprend des choses. Surtout, on apprend beaucoup plus que quand on lit, notamment parce qu'on oublie moins ! L'exercice intellectuel nécessaire pour reformuler un article de recherche afin de le rendre accessible incite à étudier l'article plus en profondeur et améliore grandement la mémorisation. Le résultat est que je suis capable de me souvenir du contenu de presque tous les billets que j'ai publiés, alors que c'est loin d'être le cas pour mes lectures habituelles. A cela, il faut ajouter que les commentaires sont une manière très efficace de prolonger la réflexion autour d'un thème.

Deuxièmement, tenir un blog est une expérience très enrichissante sur le plan social. Outre les nouveaux interlocuteurs que j'ai pu rencontrer, ce blog m'a permis indirectement de parler d'économie avec certains de mes proches avec qui je ne l'aurais spontanément pas fait (notamment par peur de saouler mon interlocuteur ou de me retrouver ligoté et bâillonné comme le barde dans Astérix).

Tout ceci a malheureusement un coût : tenir un blog prend du temps, beaucoup de temps. Mais je pense que ça en vaut largement la chandelle. D'ailleurs, il est probable que je réduise bientôt la fréquence de mes posts pour pouvoir consacrer plus de temps à ma thèse (qui n'avance pas bien vite).

En attendant, je remercie Noémie et Laurence qui m'ont poussé à ouvrir ce blog. Je remercie tous mes lecteurs, commentateurs ou non. Je remercie également tous les économistes blogueurs qui m'ont accueilli dans leur univers.


Les stratégies absurdes

Je dois avouer que je n'ai jamais vraiment compris pourquoi les gens étaient aussi offusqués par la publicité ciblée sur internet. Je préfère personnellement qu'un programme informatique analyse ma navigation pour me proposer des produits qui m'intéressent plutôt que d'afficher des publicités qui n'ont pas l'ombre d'une chance d'attirer mon attention.

Ma meilleure expérience dans ce domaine est celle sur le site amazon.fr. Pour ceux qui n'ont jamais essayé, le site analyse les livres que vous achetez (et éventuellement ceux que vous indiquez avoir lus) et essaye, à partir des achats des autres utilisateurs, de déterminer quels ouvrages peuvent vous intéresser. Croyez-moi, il est très fort !

Et c'est grâce à ce système que j'ai découvert un livre excellent : Les stratégies absurdes écrit par Maya Beauvallet.

Au début, il faut avouer, le livre ne paie pas de mine. On s'attend à une compil' des méthodes de management qui n'ont pas fonctionné avec une critique facile sur l'absurdité du management à l'anglo-saxonne.

Mais en fait, il n'en est rien. Ce livre est une présentation très bien faite de ce domaine bien précis qu'est l'économie du personnel. L'économie du personnel est une application de la théorie des incitations et de la théorie des contrats à la gestion de ressources humaines. Ou plus simplement, comment faire en sorte que ces fainéants de travailleurs se mettent un bon coup de pied aux fesses et bossent au mieux de leurs possibilités.

Le point de départ est le suivant : un manager a du mal à observer si ses subordonnés fournissent un effort important ou non. Il est donc tenté de concevoir un système de rémunération "incitatif", c'est-à-dire qui rémunère mieux les employés qui fournissent un effort élevé dans leur travail, afin de conduire chacun à donner le meilleur de soi. C'est la théorie sous-jacente au système de rémunération par "objectifs" que les employés de banque connaissent bien, du système des "bon points" à l'école primaire, du projet abandonné d'évaluation des ministres, etc etc...

Ce que cherche à démontrer Beauvallet, c'est que le passage de la théorie à la pratique est loin d'être évident. Le quatrième de couverture fournit un grand nombre d'exemples :
"Un club de football met à l'amende un de ses joueurs au motif qu'il rend trop souvent la balle à l'adversaire. Résultat : il ne la passe plus à personne. Un patron décide d'organiser une compétition permanente entre ses salariés. Résultat : une partie d'entre eux commencent à saboter le travail de leurs collègues. Constatant que certains patients victimes de graves complications cardiaques décèdent régulièrement au bloc opératoire, une clinique fixe un quota maximal de "pertes" à ses chirurgiens. Résultat : lorsqu'ils approchent du chiffre fatidique, les chirurgiens refusent d'opérer. Une école décide de sanctionner financièrement les parents dont les enfants arrivent en retard le matin. Résultat : le nombre des retardataires se multiplie..."

Le décryptage de ces échecs de la théorie "basique" des incitations se fait à la fois par le recours à l'économie expérimentale et par le recours à une théorie plus approfondie. On apprendra par exemple que les expériences sur le terrain ont mis en évidence la compétition entre motivation intrinsèque et motivation extrinsèque ou que la multiplicité des tâches conduit le travailleur à se concentrer sur celles où sa productivité est la plus facilement observable.

Bref, inutile de multiplier les exemples, je pense que vous avez compris le principe. Ce livre résume les principaux apports de la recherche économique récente appliquée à la gestion des ressources humaines. On peut le lire comme un ouvrage "de détente" et se régaler des anecdotes managériales faciles à recaser dans un repas de famille (surtout si vous connaissez quelqu'un qui travaille dans une grande entreprise). On peut également le lire comme un ouvrage très sérieux mettant en garde contre les pièges du management par les indicateurs. On peut tout simplement le lire parce qu'on aime l'économie et qu'on veut en savoir plus sur la théorie des incitations. Et on peut le lire parce qu'on est étudiant à paris 5, qu'on a un chargé de TD sadique qui nous oblige à faire une fiche de lecture sur un bouquin d'économie, que le livre ne fait que 150 pages et que c'est toujours plus intéressant qu'un bouquin sur la crise financière :-)


samedi 15 août 2009

La légende de l'expérience Hawthorne

J'ai un peu démoli Steven Levitt dans mon dernier post, et je vais le réhabiliter aujourd'hui. Il vient d'écrire un papier en collaboration avec John List sur la question de l'effet Hawthorne. L'effet Hawthorne fut découvert par accident en 1924, lorsqu'une équipe de chercheurs a conduit une expérience dans l'usine Hawthorne de la Western Electric dans l'Illinois afin de déterminer l'impact de la luminosité sur la productivité des travailleurs.

Voici la description qu'en font Blalock et Blalock Jr en 1982 (je traduis directement) :

"A la grande surprise des chercheurs, chaque fois qu'on altérait la luminosité, la productivité des travailleurs augmentait.[...] En guise de test final, les chercheurs ont rétabli le faible niveau de luminosité qui prévalait avant le début de l'expérience[...] et la productivité a encore augmenté."
Comme le font remarquer Levitt et List, "cette expérience est souvent considérée comme faisant partie des expériences les plus influentes en sciences sociales, donnant naissance à une nouvelle discipline, la psychologie industrielle."

On a longtemps pensé que les données de l'expérience originale avaient été détruites ou perdues. Mais nos deux compères les ont retrouvées ! Et là, effondrement du mythe : impossible de retrouver l'effet Hawthorne tel qu'il est décrit !!!

Après une analyse statistique détaillée, les auteurs concluent :
"Ironiquement, après analyse attentive, on ne retrouve pas de preuve tangible de la présence de l'effet Hawthorne que l'on attribue à ces données."
au sens où les changements expérimentaux ne conduisent pas systématiquement à un accroissement de la productivité. Mais ça ne s'arrête quand même pas là :

"Nous proposons et testons une nouvelle manifestation de l'effet Hawthorne : est-ce que les individus réagissent différemment aux variations naturelles de lumière et aux variations de lumière induites par l'expérience. On trouve des preuves assez fragiles que les travailleurs réagissent de manière plus prononcée aux manipulations expérimentales qu'aux fluctuations naturelles de la luminosité. Ceci combiné avec le fait qu'on trouve quelques éléments qui vont dans la sens d'une plus grande productivité lorsqu'une expérience a lieu représente le maximum qu'on puisse tirer des données originales de l'expérience Hawthorne."

Je me demande si ce sont les chercheurs qui ont réalisé l'expérience originale qui ont exagéré les conclusions ou si le « mythe » a été déformé au fur et à mesure du temps. Ceci dit, ce réexamen critique des données ne remet pas en cause l'importance et les apports du courant de recherche qui est né à la suite de l'expérience. Il s'agit plutôt d'une anecdote croustillante sur le décalage entre le mythe et la réalité que vous n'aurez, cher lecteur, aucun mal à replacer dans une discussion de salon (ou si vous êtes étudiant, à raconter devant toute la classe pour déstabiliser le prof qui vient de déballer toute la légende en la faisant passer pour vraie :-).

ref :

Was there Really a Hawthorne Effect in the Hawthrone Plant ? An Analysis of the Original Illumination Experiments
Steven D. Levitt
John A. List
NBER Working Paper 15016
http://www.nber.org/papers/w15016


jeudi 13 août 2009

Freakonomics : un chapitre à mettre à la poubelle

Freakonomics revêt un aspect sentimental pour moi. Il s'agit du tout premier livre d'économie que j'ai lu et c'est grâce à lui que j'ai pris goût à la lecture et que je m'enfile une bonne trentaine de bouquins par an.

Le jour où je l'ai acheté, je déambulais à la Fnac au rayon économie (d'ailleurs, la Fnac a le plus mauvais rayon économie qui puisse être imaginé) et j'ai lu les premières pages de ce livre. Il commence de manière provocante en montrant que la baisse de la criminalité aux Etats-Unis est en lien direct avec la légalisation de l'avortement 15 à 20 ans plus tôt. L'argument majeur est que les enfants non désirés ont plus de chances de devenir délinquants ou criminels que les autres. De ce fait, la légalisation de l'avortement réduit le nombre d'enfants non-désirés et réduit le taux de criminalité. Cette analyse m'a semblé tellement intéressante que j'ai acheté puis dévoré le livre.

Vous comprendrez donc que c'est avec une petite larme à l'oeil que je découvre aujourd'hui que l'analyse de Levitt et Donohue sur l'avortement et le crime est fortement remise en question dans une revue de littérature faite par Theodore Joyce.

Il m'est extrêmement difficile de résumer toute l'analyse de Joyce et d'expliquer pourquoi l'analyse originale de Levitt de Donohue est érronée. Lui-même avoue que :

"Making sense of the dueling econometrics has proven difficult even for the most seasoned empiricists."

"Suivre le combat entre les différentes analyses econométriques s'est révélé extrêmement difficile même pour les empiristes les plus qualifiés."

Mais après avoir analysé les différentes tentatives des économistes et des criminologues pour répliquer les résultats de Levitt et Donohue, sa conclusion est sans appel :

"Donohue and Levitt's presentation of the evidence relied too much on highly-aggregated regressions, run over limited time periods, with questionable specifications and no acknowledgement of the endogeneity of abortion. If they had started with simple time-series of age-specific arrest and homicide rates pre and post the points of abortion legalization, they would have been confronted with the lack of discontinuities consistent with large cohort effects."

"Les preuves avancées par Donohue et Levitt dépendent beaucoup trop de regressions agrégées à un niveau très élevé, effectuées sur des périodes de temps limitées, avec des spécifications douteuses et une absence de prise en compte de l'endogénéité de la décision d'avorter. S'ils avaient commencé avec une simple analyse des séries temporelles du nombre d'arrestations et du taux d'homicide par classe d'âge avant et après la légalisation de l'avortement, ils auraient fait face à une absence de discontinuité qui soit cohérente avec des effets de cohorte importants."

Quand on regarde toute l'histoire, on voit que Donohue et Levitt n'ont pas laché l'affaire et ont tenté à plusieurs reprises de fournir de nouveaux éléments de preuve en faveur de leur thèse. Néanmoins, d'après Joyce, à aucun moment, ils ne répondent à toutes les critiques en même temps dans la même analyse économétrique.

Ceci dit, je comprends qu'ils tentent de défendre leur steak, surtout lorsque celui-ci est présenté en introduction du best-seller de Levitt et Dubner.

Moralité : la réplication est importante en sciences sociales. Ce qui fonde la crédibilité de la discipline, c'est la possibilité de vérifier les résultats établis.

ref :

Abortion and Crime : a Review
Theodore Joyce
NBER Working Paper 15098
http://www.nber.org/papers/w15098




mercredi 12 août 2009

Nouveau Blog : EcoInter-Views

Un nouveau blog d'économie vient d'ouvrir ! Il est spécialisé en économie internationale.

Je vous invite à le découvrir à cette adresse.

Bienvenue aux nouveaux !


mardi 11 août 2009

Mesurer la croissance économique par satellite

C'est possible ! Henderson, Storeygard et Weil l'ont fait. Leur méthode est extrêmement ingénieuse.

Je pense que vous avez tous vu ces photos satellite de la Terre vue la nuit dans vos livres de géographies au collège ou au lycée. On se rend alors compte que les pays développés ont plein
de petits points blancs sur leur territoire qui s'agrègent en tâches à l'emplacement des villes importantes. En revanche, ces points blancs sont beaucoup plus dispersés dans les pays en
développement. Par exemple, au Mozambique et à Madagascar, plus de 99% des pixels des photos satellite sont "éteints" la nuit, tandis que cette proportion tombe à 67,7% pour les Etats-Unis.

Pourquoi l'intensité lumineuse la nuit serait-elle liée à l'activité économique ? D'après les auteurs :
"Consumption of nearly all goods in the evening requires lights."

"Presque tous les biens, lorsqu'ils sont consommés le soir, nécessitent de la lumière."
Néanmoins, cette mesure dépend beaucoup plus fortement de la densité de population que de l'activité économique, car la proportion de pixels éteints est de 90% pour le Canada et de moins de 1% pour les Pays-Bas. C'est là que l'idée géniale intervient.

Les auteurs utilisent la croissance de l'intensité lumineuse pour estimer la croissance économique :
"As income rises, so does light usage per person, in both consumption activities and many investment activities."
"Lorsque le revenu augmente, la quantité de lumière utilisée par personne augmente également, que ce soit pour des activités de consommation ou des activités d'investissement."
Cette mesure, utilisée de concert avec d'autres indicateurs, permet d'améliorer sensiblement la qualité de l'estimation de la croissance économique. Pourquoi ?

Admettons qu'un statisticien essaie d'estimer la croissance économique d'un pays en développement. Il va tout d'abord utiliser les statistiques nationales que l'organisme spécialisé
du pays en question aura pris le soin de récolter. Problème : dans beaucoup de pays en développement, ces statistiques sont très imparfaites et comportent beaucoup d'erreurs de mesure. Ces erreurs de mesure sont dues essentiellement à la prévalence du secteur informel qui masque alors une partie de l'activité économique et qui rend difficile la collecte d'informations.

Schématiquement, le statisticien peut utiliser d'autres indicateurs qui sont corrélés à la croissance économique pour améliorer son estimation comme la croissance de la population, l'évolution du nombre de permis de construire attribués, etc...

Ces indicateurs seront également entachés d'erreurs, mais le vrai problème est que la source de ces erreurs est la même : l'importance du secteur informel ! De ce fait, les erreurs sont corrélées. Malheureusement, plus les erreurs sont corrélées, moins ces nouveaux indicateurs sont efficaces pour améliorer la précision de l'estimation.

Or, la mesure par satellite de l'intensité lumineuse, même si elle est également une mesure imparfaite de l'activité économique a cet avantage considérable : les erreurs d'estimation qu'elle produit sont a priori indépendantes des erreurs produites par l'utilisation des statistiques nationales. Et c'est une qualité fondamentale !

Pour bien comprendre, imaginez que vous lisiez différents journaux pour vous renseigner sur un événement d'actualité. Si les journaux utilisent tous les mêmes dépêches, le fait de lire plusieurs journaux réduit peu le risque "d'erreur" car si une dépêche fournit une information erronée, elle sera reproduite dans tous les journaux. Il est donc inutile de lire plusieurs journaux. En revanche, si chaque journal envoie sur le terrain sa propre équipe de reportage, le risque qu'un journal rapporte une information erronée ne dépend pas du risque que les autres journaux rapportent une information erronée. De ce fait, en lisant plusieurs journaux, on a plus de chance de dépister une erreur faite par un reporter.

Dans le cas qui nous occupe, le fait d'utiliser les photos satellite permet en quelque sorte d'avoir un nouveau journal avec sa propre équipe de reporters.

Sans surprise, les auteurs constatent que plus la croissance mesurée par les statistiques officielles est faible, plus elle a de chances d'être sous-estimée (mais ce n'est pas systématiquement le cas, malheureusement pour les pays en développement).

Après ce constat, les auteurs utilisent une propriété de leurs nouvelles données pour une application nettement plus intéressante. Les données satellite ont un deuxième avantage que
nous n'avons pas évoqué jusqu'alors : elles permettent une estimation très fine au niveau geographique et peuvent être utilisées pour analyser la croissance à l'échelon local.

Ils s'en servent pour mesurer l'impact de la croissance du revenu agricole en Afrique sur la croissance économique des villes environnantes. Ils découvrent qu'un accroissement d'un écart-type dans les précipitations (soit 0,90mm/jour) provoque un accroissement du PIB de la ville la plus proche de 4% en moyenne.

ref :
Measuring Economic Growth From Outer Space
Vernon Henderson
Adam Storeygard
David N. Weil
NBER Working Paper 15199


dimanche 9 août 2009

The Black Swan

Voici un livre qui m'a laissé un goût amer dans la bouche. Nassim Nicholas Taleb désigne par "Black Swan" (Cygne noir) un événement extrêmement improbable mais dont les conséquences sont de grande ampleur, par exemple le 11 septembre, les grandes découvertes scientifiques, les guerres mondiales, etc...

Il montre, à juste titre, qu'il est vain de vouloir prédire les "cygnes noirs". Cette assertion se fonde à la fois sur des éléments empiriques (les exemples de cygnes noirs ayant été prédits sont extrêmement rares), sur des éléments théoriques (les méthodes de prévisions se fondant sur l'analyse du passé pour prévoir le futur sont inutiles dans le cas des cygnes noirs) et sur des considérations logiques (si on avait prédit le 11 septembre, il ne se serait jamais produit puisqu'on l'aurait empêché).

De manière générale, il suggère d'essayer de limiter les dégâts des cygnes noirs négatifs tout en s'exposant au maximum aux cygnes noirs positifs potentiels. Par exemple, quand on est salarié d'une entreprise ordinaire, on est peu exposé aux cygnes noirs positifs, mais on n'est pas à l'abri d'un cygne noir négatif (crise financière => licenciement). En revanche, si on monte son entreprise ou si on travaille dans un domaine comme l'art, la musique, l'écriture ou la recherche, on peut un jour avoir la chance d'avoir un cygne noir positif, c'est-à-dire de toucher le jackpot.

J'avoue que j'ai du mal à retranscrire de manière très convaincante le contenu du livre (notamment parce que j'ai commencé à le lire il y a déjà un bout de temps) mais il faut avouer que l'auteur éclaire les choses d'une manière nouvelle et son concept de cygne noir est loin d'être inutile.

Là où ça commence à tourner mal, c'est lorsque l'auteur commence à s'emballer et à essayer de convaincre le lecteur que ce concept constitue l'alpha et l'omega de la décision en situation d'incertitude et que TOUS les modèles que les gens ont fait avant lui dans TOUS les domaines que ce soit, du moment que c'est théorique, c'est de la merde pure et simple.

Et à partir de là, l'auteur démolit tous les "intellectuels platoniciens" (tous les intellectuels qui utilisent des abstractions, donc tous les intellectuels) en n'hésitant pas à les insulter (en particulier les économistes et les français). Pour lui, il est préférable qu'on n'adresse pas la parole (sic !) aux gens qui prétendent faire des prévisions ou qui élaborent des modèles.

Il a notamment une dent particulière contre la loi normale. Il prétend qu'il n'existe que très peu de domaines où celle-ci puisse légitimement s'appliquer. Il semble tellement obsédé par ses cygnes noirs, qu'il en voit partout, et qu'il part du principe qu'on ne peut pas étudier un phénomène sans étudier les cygnes noirs qui s'y rattachent.

Bref, en résumé, la prétention de l'auteur m'énerve. Tout d'abord, les cygnes noirs sont certes importants dans certains domaines (la finance est un exemple très pertinent), mais dans la grande majorité des cas, ils n'en ont aucune.

Tout d'abord parce que, sur le plan pratique, le plus souvent, on ne peut pas faire grand chose contre un cygne noir. Si une guerre éclate, si un attentat terrosite se prépare, si une découverte majeure se profile, si une météorite se dirige vers la Terre, ou quoi que ce soit, que peut-on y faire ? Tout au plus, peut-on essayer d'augmenter la probabilité d'un cygne noir positif ou se préparer à absorber le choc d'un cygne noir négatif, mais cela veut-il dire qu'il faut entamer dès maintenant la construction d'abris anti-atomiques sur tout le territoire ? Faut-il former les citoyens à bien réagir en cas d'attaque terroriste ? Faut-il construire des missiles anti-météorites ? Faut-il subventionner davantage la rechercher ? Jusqu'à quel point ? Dans quel domaine en particulier (pas l'économie visiblement !) ?

Toutes les recommandations fondées sur l'analyse des cygnes noirs nécessitent des dépenses immédiates et certaines pour un bénéfice futur incertain. Savoir si ces dépenses sont souhaitables ou non nécessite de comparer les coûts et les bénéfices espérés. Le calcul des bénéfices espérés nécessite d'estimer une probabilité, exercice impossible d'après l'auteur ! Donc, on n'a aucune référence pour savoir s'il faut investir davantage dans la prévention des cygnes noirs négatifs ou non (idem pour les cygnes noirs positifs).

Ensuite, sur le plan théorique, ce ne sont pas les cygnes noirs qui permettent, la plupart du temps, de comprendre la réalité et les phénomènes réels. Prenez les différentes études empiriques présentées sur ce blog. Aucune ne s'intéresse à des événements que l'on pourrait qualifier de cygne noir. Est-ce que pourtant, vous estimez qu'elles passent toutes complètement à côté de la plaque ?

Au passage, l'auteur confond complètement inférence statistique et prévision. Il est persuadé que les modèles économétriques sont utilisés pour prévoir. Or, la plupart du temps, on utilise l'économétrie, non pour prévoir mais pour mesurer (d'où le "métrie" dans "économétrie").

Là, où il marque un point, c'est que la science économique a effectivement du mal à faire des prévisions. Cependant, on sait maintenant qu'on ne peut pas y faire grand chose. Les conjoncturistes (qui représentent une fraction très faible des économistes contrairement à ce que Taleb semble penser) sont conscients que leurs prévisions sont entachées de marges d'erreur importantes et qu'elles seront complètement fausses si un événement improbable survient. Pourtant, ils tentent quand même de fournir des ordres de grandeur probables qui, la plupart du temps, ne sont pas si eloignés de la réalité que ça.


Je résume mon point de vue. L'idée de Taleb est extrêmement intéressante et ouvre une perspective complètement nouvelle. Je l'admets. C'est vrai que nos modes de pensée habituels et nos modèles sont peu adaptés aux cygnes noirs et peuvent y gagner si on prend en compte ce type de phénomène. Ce qui me choque un peu, c'est le fait que l'auteur croit que son idée est la clef de la compréhension de tout ce qui nous entoure. C'est faux et son arrogance rend la lecture très très pénible.


vendredi 7 août 2009

Adultère et critère de Pareto

Pour les non-spécialistes, le critère de Pareto est un critère de choix social qui dit grosso modo la chose suivante : si tout le monde préfère la situation A à la situation B, alors la situation A est préférable au niveau collectif à la situation B (je simplifie un peu en négligeant les cas où certains individus sont indifférents entre les deux options).

Présenté comme ça, le critère de Pareto soulève peu de contestations (bien qu'il en existe de très pertinentes). Néanmoins, je souhaiterais soumettre la robustesse de ce concept à un cas très particulier : celui de l'adultère (et de manière générale, les cas d'information imparfaite).

Prenons un couple quelconque. La femme hésite entre rester fidèle ou aller voir ailleurs. On va supposer que la femme est suffisamment subtile (au contraire de l'homme) pour ne pas se faire prendre si elle décide d'aller s'amuser un peu. On va également supposer que la femme est suffisamment sans coeur et tellement insatisfaite au lit qu'à choisir, elle préfèrerait strictement être infidèle et rester tard au bureau avec le nouveau petit stagiaire pour faire tout un tas de choses tout en prétextant un surplus de travail imposé par le patron tyrannique.

Soit A la situation "la femme reste fidèle" et B la situation "la femme est infidèle mais sans que son homme ne le sache". D'après nos hypothèses, la femme préfère B à A. Quid de l'homme ? Si on lui pose directement la question : "Préférez-vous que votre femme soit fidèle ou qu'elle vous trompe sans que vous ne le sachiez ?", je pense que l'homme préfèrera que sa femme reste fidèle, et donc préfèrera A à B.

Néanmoins, cette situation de choix pose un problème, puisque l'homme est incapable de faire la différence entre A et B, et ne peut donc qu'être indifférent ! La question qui est posée plus haut comporte une impossibilité logique au sens où on demande à l'homme de s'imaginer vivre avec une femme infidèle sans savoir qu'elle est infidèle. Le seul moyen pour l'homme de comparer les deux situations est de se placer dans la peau d'un observateur extérieur qui, lui, voit la différence entre les situations A et B et évalue ce qui est bien ou non.

Une autre façon de voir les choses est de "placer" l'homme dans la situation A, puis de le placer dans la situation B, et de lui demander ce qu'il préfère. Comme il ne voit aucune différence entre A et B (par hypothèse), il est nécessairement indifférent entre les deux situations.

Où est-ce que je veux en venir ? Eh bien, si l'homme est indifférent entre A et B et que la femme préfère strictement B à A, alors, en appliquant le critère de Pareto, on en déduit que, collectivement, B est préféré à A, ce qui légitimerait l'adultère !!!!!

Avant que ma femme n'achève de jeter mes affaires par la fenêtre du salon (nous habitons quand même au sixième étage, et je doute que la Wii ne survive à la chute), je tiens à dire que je ne présente ce raisonnement que pour en trouver les vices.

Si on estime que l'adultère est quelque chose d'indésirable, alors il faut trouver ce qui cloche dans le raisonnement ci-dessus. On peut avancer plusieurs hypothèses :

1) On peut affirmer que le critère de Pareto est un outil de décision collectif qui ne peut pas être utilisé pour prendre des décisions en information asymétrique. C'est-à-dire qu'on ne peut comparer deux issues A et B que si tous les acteurs ont la même information, imparfaite ou non (mais identique), sur les conséquences des décisions A et B.

2) On peut affirmer que le critère de Pareto ne capture qu'une dimension limitée du bien-être des individus au sens où il ne s'intéresse qu'aux conséquences des actes et non aux actes eux-mêmes. Or, dans la situation qui nous occupe, ce qui gène l'homme n'est pas la situation qui résulte de l'infidélité de sa femme (car, en supposant que la femme ne cède qu'une seule fois à la tentation, la vie quotidienne dans les jours à venir n'aura pas spécialement de raison de changer), mais bien l'acte lui-même. Cette interprétation est renforcée par le fait que l'homme ne peut pas savoir si l'acte a été commis en observant simplement les conséquences de cet acte.

3) On peut dire que la situation présentée ici est théorique, et que dans la pratique, il est impossible d'être infidèle "toutes choses égales par ailleurs". On doit porter un poids sur la conscience, il y a des gens qui vont l'apprendre, il y a un risque de se faire prendre et de tout foutre en l'air... Bref, les conclusions du raisonnement théorique ne tiennent plus. Cette position oblige néanmoins à maintenir l'idée que l'adultère est désirable dans les conditions théoriques décrites ci-dessus.

4) On peut voir les choses autrement et dire que les gens choisissent leurs partenaires en ayant une préférence pour "les gens biens". Le seul problème est qu'on ne peut pas observer si la personne choisie est quelqu'un de bien. On le découvre grâce aux signaux que cette personne envoie. Par exemple, tromper son conjoint signal à celui-ci qu'on n'est probablement pas quelqu'un de bien. Les préférences ne portent donc pas sur les actes, mais sur les personnes. Je préfère être avec quelqu'un de bien plutôt qu'avec quelqu'un de pas bien. S'il me trompe, je découvre que cette personne n'est pas quelqu'un de bien. A la limite, l'infidélité est alors désirable au sens où elle permet au partenaire de se rendre compte qu'il n'est pas avec quelqu'un de bien, ce qui lui permet de claquer la porte et de se choisir quelqu'un d'autre.


Toi, lecteur qui a eu le courage de lire ce post jusqu'au bout, pour quelle hypothèse votes-tu ?


mercredi 5 août 2009

Les "vieux" sont-ils productifs ?

Dygalo et Abowd fournissent une estimation de l'évolution dynamique de la productivité des individus. Sans reprendre l'article en détails, je donne juste la conclusion intéressante :

"We find that productivity increases during early career years, and declines in non-service occupations during spells starting at older ages. In services occupations for males, productivity does not decline at older ages, but continues to increase at a lower rate than at younger ages."
"Nous trouvons que la productivité augmente durant les premières années de carrière puis diminue lors des périodes d'emploi hors secteur tertiaire qui démarrent à des âges avancés. Dans le domaine des services, pour les hommes, la productivité ne diminue pas avec l'âge, mais s'accroît de moins en moins vite."
La question qui me taraude est la suivante : si les seniors sont toujours productifs (dans les services mettons), pourquoi galèrent-ils autant pour trouver un emploi ? Et pourquoi ma femme adorée, lorsqu'elle a travaillé dans un cabinet de recrutement a-t-elle dû refuser l'excellente candidature d'un homme ayant la cinquantaine au motif que "le client ne veut pas de commerciaux de cet âge-là" ?

S'il existe une discrimination à l'encontre des personnes âgées, cela veut dire que les entreprises se privent d'une main d'oeuvre productive. Donc, un nouveau concurrent peut en profiter en embauchant pas cher cette main d'oeuvre laissée de côté pour de mauvaises raisons. Pourquoi ce phénomène ne se produit-il pas ?

Si vous avez des réponses à cette énigme (ou des références de livres/articles), laissez-les en commentaires !

Merci par avance.

Ref :

Productivity during Employment Spells and over the Lifecycle:
Evidence from Employer-Employee Data on Earnings
Natalya N. Dygalo and John M. Abowd


lundi 3 août 2009

Une taxe sur le tabac est-elle efficace pour dissuader les adolescents de fumer ?

Le sujet des taxes sur le tabac (et sur tout type de bien addictif en général) tourne le plus souvent autour de deux arguments : d'une part les taxes peuvent dissuader les individus de fumer, ce qui est une bonne chose, mais d'autre part, si jamais ça ne fonctionne pas, les taxes peuvent ponctionner une partie non-négligeable du revenu des fumeurs, ce qui n'est pas l'objectif recherché.

La clef du problème est le lien entre self-control et sensibilité au prix. Les taxes sont efficaces si les fumeurs sensibles au prix ont suffisamment de "volonté" pour arrêter de fumer.

Pas de bol, ça ne semble pas être le cas. En utilisant la méthode des "Finite Mixture Models", on peut séparer les individus sensibles au prix de ceux qui le sont moins. Il se trouve que les adolescents peu sensibles au prix sont en moyenne ceux qui ont le moins de "volonté" et qui ont l'horizon temporel le plus court. Les estimations les plus optimistes de ce papier suggèrent qu'un doublement des taxes (aux Etats-Unis) conduirait à une chute d'au mieux 10% du nombre de cigarettes fumées par jour.

Bon, néanmoins, je dois avouer qu'en lisant le détail de la méthode, je trouve cette étude moyennement convaincante en particulier à cause du manque de crédibilité des variables supposées mesurer la volonté et l'horizon temporel (malheureusement, le choix des variables est contraint par les données dont on dispose). Ce papier a surtout l'avantage de bien poser les termes du débat. J'espère qu'il sera plus convaincant dans sa version finale ou, à défaut, que d'autres études viendront compléter celle-ci.

Ref :

Tobacco Use, Taxation and Self Control in Adolescence
Jason M. Fletcher, Partha Deb, and Jody L. Sindelar
NBER Working Paper No. 15130
July 2009


samedi 1 août 2009

Le chômeur alcoolique du type "téléfilm de France 3"

J'adorais utiliser l'expression "style téléfilm de France 3" lorsque je corrigeais des copies de sciences économiques et sociales en terminale. Pour moi, cette image renvoie à diverses caricatures, dont une est celle du "mec qui perd son emploi, donc il se met à boire, donc il se met à battre sa femme, donc il divorce, donc il devient dépressif, donc il finit SDF,...", enchaînement dramatique qui fait souvent l'objet des scénarios d'une certaine catégorie de téléfilms français. On retrouve souvent sous des formes plus ou moins maladroite cette vision du monde dans les copies de terminale. Je prenais alors plaisir à écrire une petite vanne gentille dans la marge.

Plus sérieusement, cinq chercheurs ont essayé de savoir si la perte d'emploi avait des conséquences importantes sur la consommation d'alcool et sur l'indice de masse corporelle (IMC, que les amateurs de Wii Fit connaissent bien). En utilisant des méthodes assez sophistiquées pour distinguer corrélation et causalité, ils montrent que la réalité est plus complexe.

Leur analyse montre qu'il existe à chaque fois deux groupes que nous nommerons groupe 1 et groupe 2. Le groupe 1 représente la grande majorité des individus (81% dans l'étude sur l'IMC et 94% dans l'étude sur la consommation d'alcool). La perte d'emploi n'a pas d'effet mesurable sur les comportements des individus du groupe 1 tels qu'ils sont mesurés par l'IMC et la consommation d'alcool. En revanche, les individus du groupe 2 adoptent des comportements beaucoup plus néfastes pour leur santé. En particulier, ceux-ci gagnent en moyenne plus d'une unité d'IMC (pour un individu de 1,75m, cela représente un gain de 3 kilos) et leur consommation d'alcool double presque !

Maintenant, la question intéressante est : comment sont les individus du groupe 2 par rapport aux individus du groupe 1 ? La trouvaille importante est que ce sont des individus qui avaient déjà des comportements peu prudents vis-à-vis de leur santé avant de perdre leur emploi, "so that these further increases in unhealthy behaviors may be especially problematic." ("ce qui rend cette aggravation des comportements néfastes particulièrement problématique.").

En résumé, il semblerait que les individus attentifs à leur santé ont peu de chance de devenir alcooliques et obèses lorsqu'ils perdent leur emploi. En revanche, les individus "à risques" peuvent facilement adopter des comportements néfastes à leur santé. Le mythe du chômeur de France 3 n'est donc pas totalement faux (pour ses composantes bouffe et alcool), mais il concerne un nombre restreint de personnes et semble malheureusement s'attaquer à des gens déjà vulnérables.

Ref :

Job Loss : Eat, Drink and Try to Be Merry ?
Partha Deb
William T. Gallo
Padmaja Ayyagari
Jason M. Fletcher
Jody L. Sindelar
Working Paper 15122
http://www.nber.org/papers/w15122