jeudi 30 juillet 2009

Qu'avons-nous appris en macroéconomie depuis 25 ans ? (2/6)

Suite du post précédent.

Fait n°2 : L'accélération de la croissance.

Pendant des milliers d'années, la croissance de la population et du PIB/habitant s'est accélérée, passant de presque zéro aux taux de croissance rapides observés au siècle dernier.

Entre 25 000 avant J.C. et l'an zéro, le taux de croissance annuelle moyenne de la population mondiale était d'à peine 0,016% (ce qui représente néanmoins une multiplication de la population par 51 sur toute la période). Aujourd'hui, ce taux est 100 fois plus élevé.

Quel intérêt ? Les auteurs mettent avant un concept relativement récent dans l'histoire de la macroéconomie : celui des idées. Plus d'individus sur Terre signifie plus d'idées et plus de chances d'innover. Dans la version la plus simple du modèle, chaque individu a une probabilité fixe "d'avoir une idée" ou d'innover. La conséquence directe est que l'accroissement de la population permet d'innover davantage, ce qui accroît les richesse, ce qui permet de nourrir une population encore plus importante, ce qui accroît encore la capacité à innover, etc...

La version la plus naïve du modèle, celle qui suppose que les individus se reproduisent tant que la richesse par habitant est supérieur au niveau de subsistance (hypothèse dite malthusienne) conduit à une conclusion surprenante mais néanmoins logique : la population devient infinie en un temps fini (les auteurs rappellent que c'est "biologiquement impossible" !).

Néanmoins, l'idée générale selon laquelle la vitesse du progrès technique dépend de la taille de la population semble concorder avec ce qu'on a pu observer chez les différents "peuples isolés" :

"The Eurasian-African is the region using large ships to explore the rest of the world, the Americas contains the Maya and Aztec civilizations with their cities and calendars, Australia has advanced somewhat with the boomerang, polished stone tools, and fire-making technologies, Tasmania remains a primitive hunter-gatherer society, and the people of the tiny Flinders Island have died out completely."

"L'Eurasie-Afrique est la région qui a utilisé des grands bateaux pour explorer le reste du monde, les Amériques comprenaient les civilisations Maya et Aztec avec leurs cités et leurs calendriers, l'Australie a quelque peu avancé avec le boomerang, les outils en pierre polie et les techniques pour faire du feu, la Tasmanie est restée une société primitive de chasseurs-cueilleurs, et les peuples des miniscules îles Flinders ont complètement disparu."

Toutefois, on sait que la population mondiale va atteindre un cap pendant le siècle qui arrive. Ceci aura nécessairement des conséquences importantes sur le progrès technique. Mais il n'est pas du tout sûr que celui-ci ralentisse pour autant. Tout d'abord, le nombre d'individus avec qui chaque personne est en contact et partage des idées va continuer à croître : par exemple, il est fort probable que le taux d'urbanisation continue à augmenter alors même que la population mondiale a cessé d'augmenter. D'autre part, l'augmentation du capital humain moyen par habitant peut accroître l'efficacité de chacun dans le processus d'innovation.

Les auteurs concluent ainsi :

"For all these reasons, it is quite possible that growth at the technological frontier could continue for the foreseeable future and who knows, might even increase yet again in this century compared to the last. Nevertheless, this century will mark a fundamental phase shift in the growth process. Growth in the stock of ideas will likely no longer be supported by growth in the total number of humans."

"Pour toutes ces raisons, il est tout à fait possible que la croissance à la frontière technologique puisse continuer dans un futur proche et, qui sait, puisse même s'accélérer encore par rapport au siècle précédent. Néanmoins, le siècle qui vient va être le théâtre d'une nouvelle ère dans le processus de croissance. La croissance du stock d'idées ne sera probablement plus supportée par la croissance de la population."





mardi 28 juillet 2009

Faut-il partager la note au restaurant ?

Après un copieux plat de curry de poulet à la vanille et à l'ananas dans un très bon restaurant place de la Bastille, je n'ai pas pu dire non à la charmante serveuse lorsqu'elle m'a proposé la carte des desserts. Les différents desserts disponibles pouvaient se classer en deux catégories. Des desserts peu alléchants autour de 5 ou 6 euros et des desserts excellents mais pour lesquels il fallait débourser au moins 7,50 euros. A bien y réfléchir, je me disais que je préférais attendre d'être rentré dans ma ville pour prendre une bonne glace à 2,40 euros dans une heure ou deux plutôt que de me ruiner pour remplir dès maintenant le maigre espace qui restait dans mon estomac.

Au moment de l'addition, un des convives proposa :
"On partage en cinq ?"

Brusquement, la théorie économique des biens publics me vint à l'esprit. S'il est prévu à l'avance que la note sera partagée au cinq, j'aurais peut-être beaucoup moins hésité à commander la fondue de fruits au chocolat chaud à 8,20 euros, puisqu'en la commandant, je n'aurais eu à débourser que 1,64 euros en plus !

Si on applique la théorie économique, on devrait aboutir à la conclusion qu'en divisant la note entre les convives, chacun est incité à consommer plus, et au final, tout le monde consomme trop, aboutissant ainsi à un résultat sous-optimal.

Qu'en pensez-vous ?


dimanche 26 juillet 2009

Le "contre-malthusianisme"

Je traduis ce résumé par Laurent Belsie d'un papier écrit par Bloom, Canning, Fink et Finlay, intitulé "The Cost of Low Fertility in Europe" qui illustre les craintes des conséquences d'une natalité insuffisante.

"Sur le long terme, de faibles taux de fécondité sont associés à une croissance économique plus faible.

Comme dans beaucoup d'autres endroits du monde, l'Europe a vu une décroissance rapide de son taux de fécondité. En 1960, l'Estonie était le seul pays européen dont le taux de fécondité total était inférieur à deux. Aujourd'hui, seuls deux pays européens (l'Albanie et l'Islande) ont de taux de fécondité supérieurs à deux. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce déclin en Europe occidentale : des incitations socioéconomiques à retarder la naissance du premier enfant ; une réduction du nombre d'enfants désirés ; et des facteurs institutionnels comme les rigidités du marché du travail, le manque de soins apportés aux enfants et les évolutions des rôles de l'homme et de la femme dans le couple. De plus, les pays d'Europe de l'Est ont subi des changements économiques, politiques et sociaux majeurs.

Sur le long terme, des taux de fécondité faibles sont associés avec une croissance économique ralentie, selon une nouvelle étude par le chercheur du NBER David Bloom et ses coauteurs David Canning, Günther Fink, et Jocelyn Finlay. Dans The Cost of Low Fertility in Europe (document de travail du NBER No. 14820), ils observent que sur le court terme, de faibles taux de fécondité conduisent à une augmentation du revenu par personne en réduisant les coût supportés par les familles pour élever les enfants et en augmentant la part de la population en âge de travailler. Mais lorsque cette population en âge de travailler arrive à la retraite, le nombre de travailleurs susceptibles de les remplacer va diminuer. Donc, peu importe le gain de court terme que les pays européens peuvent obtenir grâce à une plus faible fécondité, ce gain sera très largement compensé par le poids économique que représentent les personnes âgées.

Si les taux de fertilité demeurent à leur niveau actuel et que l'espérance de vie soit en moyenne de 80 ans, cette étude implique que la part des individus en âge de travailler dans la population européenne va passer d'environ 70% aujourd'hui à un niveau situé entre 50 et 55% sur le long terme. Cela représente une chute de 25% du nombre de travailleurs par habitant, en supposant que les taux de participation au marché du travail restent constants.

Il y a de nombreuses façons d'analyser les effets de la fécondité sur la croissance économique ; ces auteurs ont choisi de se centrer sur la structure d'âge. L'idée est que la fécondité, la mortalité et le solde migratoire co-déterminent la taille de la population en âge de travailler d'une nation. Plus ce groupe est important relativement à la population totale, plus il y a de travailleurs et plus le pays va générer de richesses. Plus la taille de ce groupe est faible relativement à la population totale, plus le revenu par habitant sera faible à l'équilibre.

Bien sûr, la situation est très sensibles à de petites perturbations dans les différentes variables. En France par exemple, où l'espérance de vie est de 80 ans, le taux de fécondité qui maximiserait la part de la population an âge de travailler est 2,1 si les jeunes commencent à travailler à 20 ans et partent en retraite à 60 ans. Avec un âge de la retraite à 55 ans, le taux de fécondité qui maximise la part de la population en âge de travailler passe à 3,1. Si le départ à la retraite augmentait jusqu'à 70 ans, ce taux tomberait à 2.

La même dynamique est à l'oeuvre du côté des jeunes. Si ceux-ci entrent sur le marché du travail à 15 ans, le taux de fécondité nécessaire pour maintenir l'équilibre serait de 2,6. S'ils entraient à 25 ans, il faudrait un taux de fécondité de uniquement 1,8 (en dessous du seuil de remplacement) pour maximiser la part de la population en âge de travailler.

Un autre facteur est l'immigration, qui permet le plus souvent de booster la taille de la force de travail d'un pays. Mais son impact est généralement très faible. L'Autriche par exemple a le troisième solde migratoire le plus élevé en Europe relativement au nombre d'habitants. Mais sur les 45 dernières années, l'absence d'immigration n'auraient affecté que très peu la part de la population en âge de travailler d'après cette étude. Même si cela avait été le cas, la résistance politique à l'immigration est importante.

En résumé, les migrations ont peu de chance d'avoir un impact important sur la chute de la part de la population en âge de travailler dans les pays d'Europe occidentale dans les décennies à venir, disent les auteurs. L'importance des répercussions économiques de la décroissance de la part de la force de travail sur le développement économique va, en revanche, dépendre de manière critique des comportements individuels.

Les recherches précédentes ont montré pour par chaque enfant supplémentaire, la participation d'une femme au marché du travail diminue en moyenne de 1,9 année sur la totalité de sa vie. Donc, lorsque la fécondité chute, les femmes tendent à passer plus de temps à travailler, ce qui leur permet d'accumuler plus d'épargne, d'expérience et éventuellement de décrocher un job mieux payé. Cette accumulation de capital physique et de capital humain peut compenser en partie la chute du revenu sur le long terme que l'on peut attendre d'une faible fécondité."

ref :

The Cost of Low Fertility in Europe
David E. Bloom, David Canning, Günther Fink, Jocelyn E. Finlay
NBER Working Paper No. 14820


vendredi 24 juillet 2009

The Company of Strangers

Ce livre de Paul Seabright (qui curieusement ne semble pas avoir été traduit en français) commence par cette petite histoire extraordinaire :

Un matin, Paul a voulu acheter un t-shirt. En se rendant dans une boutique, il s'est rendu compte que le t-shirt qu'il cherchait (sans savoir quel t-shirt il cherchait en particulier avant d'apercevoir ce t-shirt là) avait déjà été produit et acheminé jusqu'à la boutique la plus proche de chez lui par des gens qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam et sans que personne (même pas lui !) n'ait été au courant à l'avance qu'il souhaitait acheter un t-shirt.

Vu sous cet angle, cet acte banal de la vie quotidienne soulève des questions. Une d'entre elle fut explicitement posée par un ex-dirigeant soviétique au moment de la transition des pays de l'est : "A Londres, qui est en charge de la production de pain ?". La réponse surprenante est "personne" (ou plus exactement personne en particulier).

Cette façon de nous montrer que la société à laquelle nous sommes habitués est capable de réaliser des tâches économiques d'une grande complexité et avec une grande efficacité est un prétexte pour nous plonger dans l'histoire de l'émergence de la société économique moderne à travers une perspective évolutionniste. La vraie problématique initiale de l'ouvrage est plutôt : comment un animal violent comme l'homme préhistorique a réussi à organiser l'échange (alors qu'à une certaine époque, un homme proposant un bien à un autre homme avait plus de chances de recevoir un coup de massue qu'un autre bien en échange).

La clef (j'adore utiliser l'orthographe désuette de ce mot) de cette énigme est le concept de confiance (notion que cet imb..... de Bernard Maris continue à considérer comme vide de sens). Je vais échanger avec toi si je sais que tu vas honorer ton contrat en retour. Pour prendre un exemple simple, j'accepte de prendre un taxi, si je sais que le mec ne va pas essayer de m'extorquer plus d'argent que ce qui était prévu et si lui sait que je ne vais pas essayer de partir en courant en descendant du taxi.

Bien sûr, il y a des profiteurs qui peuvent y gagner à essayer d'escroquer les autres. Mais dans leur ensemble, le groupe des individus qui se font mutuellement confiance (via une stratégie de type donnant-donnant : je coopère si tu coopères, je riposte si tu essaies de m'arnaquer) y gagne plus que le groupe de ceux qui tentent de profiter des autres.

Mais le livre ne s'arrête pas aux causes de l'émergence de cette confiance (que je vous laisse découvrir), mais décrit les conséquences complètement inattendues que cela a engendré, dont la plus remarquable est l'émergence des villes. En effet, l'existence de villes est indissociable de l'échange et du fait qu'elles le facilitent grandement.

Au passage, l'auteur explique les difficultés qui peuvent émerger lors du développement des villes dont les problèmes d'externalités, de bien public et en particulier le "dilemme du prisonnier" suivant : doit-on commercer avec les villes voisines ou les piller ? Tous ceux qui ont joué à la saga des jeux vidéo Civilization connaissent bien ce problème ! Ce serait pas mal d'échanger mes ressources en fer contre les pierres précieuses du voisin, mais en même temps, avec mon fer, je peux construire des armes et des armures qui me permettront d'aller chercher dans le sang les pierres précieuses en question sans avoir à donner quoi que ce soit en échange.

L'auteur finit en apothéose avec des considérations originales sur la question de savoir si l'humanité va réussir à vivre en paix et s'il est probable qu'elle s'éteigne un jour ou revienne à son état initial.

Ce livre est très dense et contient beaucoup d'informations intéressantes surtout pour quelqu'un comme moi qui n'y connait pas grand chose en économie évolutionniste. Je trouve néanmoins que ce croisement entre théorie économique et théorie de l'évolution a quelque chose de fascinant et je pense que ce livre plaira à tous ceux qui parviennent à franchir la barrière de la langue anglaise.

Bon, je sais que pour l'instant je n'ai fait que des critiques de livres élogieuses (en même temps, j'essaie de mettre sur le devant de la scène des livres intéressants), mais promis, la prochaine portera sur "Le cygne noir" de Nassim Nicholas Taleb, livre pour lequel j'ai des sentiments très mitigés. En même temps, l'auteur déteste les français et déteste les économistes, alors lorsque c'est un économiste français qui lit ce livre...


mercredi 22 juillet 2009

Qu'avons-nous appris en macroéconomie depuis 25 ans ? (1/6)

Je commence une série de 6 posts pour exposer une partie d'un article de synthèse de Jones et Romer dont la question centrale est posée dans le titre de ce post. Les auteurs partent des 6 faits stylisés de Kaldor. Nicholas Kaldor avait mis en avant au début des années 1960, six "régularités empiriques" en macroéconomies de la croissance.

D'après nos deux compères :

"One of the great accomplishments of neoclassical growth theory is that it produced a single model that captured the first five of Kaldor’s facts."

"Un des plus grands exploits de la théorie néoclassique de la croissance est d'avoir réussi à expliquer les cinq premiers faits de Kaldor avec un seul modèle."

L'idée de l'article est de montrer comment la macroéconomie a progressé depuis en présentant six nouveaux faits stylisés et l'état des recherches sur chacun d'eux. J'ai trouvé l'article tellement complet que j'ai estimé que chaque nouveau fait méritait un billet à lui seul. Nous allons donc commencer par le premier.

Fait n°1 : L'accroissement de la taille du marché.

Les flux plus intenses de biens, d'idées, de capitaux et d'individus - via la mondialisation et l'urbanisation - ont accru la taille du marché pour tous les travailleurs et les consommateurs.

Il est maintenant largement admis que le marché est de plus en plus intégré et ce, à au moins quatre niveaux : les flux de biens, les flux de capitaux, les flux de population et les flux d'idées et de connaissances. Les sceptiques (qui à mon avis seront peu nombreux) pourront trouver quelques statistiques au sein de l'article venant appuyer cette thèse.

Les auteurs ont réussi l'exploit d'éveiller ma curiosité (bien que je sois déjà convaincu des bienfaits du commerce mondial) en posant une question toute bête :

"Why is it that a country with 300 million residents that is as geographically diverse as the United States can still enjoy gains from trade with the rest of the world?"

"Pourquoi est-ce qu'un pays avec 300 millions d'habitants qui bénéficie d'une diversité géographique aussi marquée que les Etats-Unis peut néanmoins gagner à commercer avec le reste du monde ?"

L'idée sous-jacente est que si les individus échangent de plus en plus au niveau mondial, il doit exister une incitation fondamentale qui pousse les individus dans ce sens. Quelle est-elle ?

Cette fois-ci, les auteurs évincent l'argument des avantages comparatifs avec un autre, issu des nouvelles théories du commerce international (qui ont valu le nobel à Paulo). Pour le comprendre, il faut partir de la "théorie malthusienne" de la croissance. Quel est l'impact de l'accroissement de la population sur le PIB par habitant ?

Dans un modèle malthusien, le rendement du travail est décroissant. Chaque nouveau travailleur produit des richesses, mais moins que le travailleur précédent. Plus on est nombreux à produire, moins chaque nouveau travailleur est efficace. Dans un cadre comme celui-là, l'accroissement de la population ne peut conduire, à terme, qu'à une chute de la richesse moyenne par habitant.

Comment sortir de cet écueil ? Supposons que la croissance dépende de biens non-rivaux comme les idées et les connaissances. La non-rivalité signifie ici que lorsque ce bien est produit, chacun peut en bénéficier sans priver les autres du bien en question (une part de pizza est rivale, le théorème de Pythagore est non-rival). Que se passe-t-il alors lorsque la population augmente ? Si chaque individu a une certaine probabilité de produire des idées, alors un effet positif de productivité vient contrecarrer l'effet négatif de "partage des richesses" qu'on a vu tout à l'heure. Le fait que lorsque qu'il faille nourir une nouvelle bouche chaque fois qu'un individu voit le jour doit être mis en balance avec le fait que cet individu est potentiellement un nouvel Einstein (ou, plus modestement, qu'il peut trouver des idées pour augmenter la productivité de ses collègues travailleurs).

A voir les courbes de croissance des zones géographiques où la population (et les idées) se concentrent, l'effet "idée" fait plus que compenser l'effet "partage".

Les auteurs aboutissent à la conclusion suivante :

"The key lesson from the first fact is that there are powerful incentives for connecting as many people as possible into trading networks that make all ideas available to everyone. This incentive, we claim, is the deep explanation for all the different processes that are making it easier for evermore people to connect with each other."

"La leçon importante à tirer de ce premier fait est qu'il existe des incitations très fortes à connecter le plus d'individus possible ensemble va des réseaux d'échange qui permettent de rendre les idées accessibles à tout le monde. Nous affirmons que cette incitation est l'explication fondamentale qui permet d'expliquer les différents processus qui rendent beaucoup plus faciles la mise en relation d'un nombre toujours plus important de personnes."


lundi 20 juillet 2009

Qualité de vie des salariés, productivité et management

Dans mon post précédent, je présentais un article de Bloom et Van Reenen dans lequel ces derniers construisaient un indicateur de la qualité du management dans les entreprises et montrait qu'un meilleur management semblait avoir des effets bénéfiques sur la santé de l'entreprise.

Un des commentateurs réguliers de ce blog me fait souvent remarquer, à juste titre, que je ne pose jamais la question : "A qui profite les gains de productivité ?". Je vais donc vous présenter un autre article des mêmes auteurs (plus un troisième larron), dans lequel ils étudient l'effet de la qualité du management sur la qualité de vie des salariés.

Petite remarque concernant la traduction, j'ai traduit "Work-Life Balance" par "Qualité de vie des salariés", ce qui est en toute honnêteté inexact (car "l'équilibre entre travail et vie" ne capture qu'une partie de la qualité de vie), mais je n'ai pas trouvé mieux. Pour vous donner une indication sur ce à qui ça correspond, cela inclut un avis subjectif des salariés, la flexibilité dans les horaires, les subventions pour la garde des enfants, la possibilité de travailler à domicile et d'autres éléments. Ceux qui souhaitent des précisions supplémenaires peuvent aller voir dans l'étude originale comment les auteurs ont élaboré cet indicateur.

Pour clarifier les choses, imaginons deux personnages fictifs qu'on appellera "Jojo le pessimiste" et "Hubert l'optimiste".

Jojo le pessimiste nous raconte l'histoire suivante :"Améliorer la qualité de vie des salariés ne peut se faire qu'au dépend de la productivité et les entreprises doivent sacrifier la première pour améliorer la deuxième. De plus, les méthodes de management "à l'américaine" qui sont en train de se répandre poussent à bout les salariés et réduit considérablement leur bien-être. Tout ça, c'est la faute à la mondialisation et au libéralisme qui servent de prétexte à ces salauds de patrons pour nous mettre la pression."

Hubert l'optimiste, lui, n'est pas d'accord avec Jojo. Sa version des faits est la suivante :"Les recherches qui ont été menées montrent que lorsque le bien-être des salariés s'améliore, le moral et la productivité augmentent et tout le monde est gagnant. Les bons managers vont donc forcément adopter des mesures pour améliorer la qualité de vie des salariés. Il faut donc montrer à ces abrutis de patrons qu'ils ont tout intérêt à se préoccuper de leurs travailleurs. Ralala. S'il y avait un peu plus de concurrence, seuls les bons managers soucieux de leurs salariés resteraient sur le marché."

L'objet de cet article est de savoir qui de Jojo ou d'Hubert a raison. A ce stade de lecture du billet, je prends les paris :-)

C'est bon ?

Alors, faisons le point des trouvailles empiriques :
  • Dans les entreprises où les managers sont meilleurs, la qualité de vie des travailleurs tend à être meilleur également. Un point pour Hubert.
  • Une concurrence plus féroce n'a pas d'impact négatif sur la qualité de vie (mais accroit la qualité du management comme nous l'avons vu dans le post précédent et par ce vecteur, accroit la qualité de vie). Deux points pour Hubert.
  • La qualité de vie des salariés n'a pas d'impact sur la productivité et une forte productivité n'a pas d'impact sur la qualité de vie. Personne ne gagne de point.
Hubert est donc vainqueur avec deux prédictions sur trois de correctes.

ref :

Bloom, Nicholas, Tobias Kretschmer, and John Van Reenen, “Work-Life Balance,
Management Practices and Productivity,” Center for Economic Performance
Special Paper No. 16, 2006.


samedi 18 juillet 2009

Pourquoi les firmes françaises sont-elles si mal gérées ?

Il faudrait que je me décide à lire "Le capitalisme d'héritiers" de Thomas Philippon. En attendant, j'ai lu cet article de Nicholas Bloom et John Van Reenen, qui se pose cette question toute simple : qu'est-ce qui explique la différence de qualité du management entre les firmes et entre les pays ? (Quel rapport avec Philippon ? Réponse à la fin)


La première difficulté évidente est : comment mesure-t-on la qualité du management dans une firme ? Les auteurs ont utilisé "un outil d'évaluation des pratiques conçu par un cabinet de consultants en management leader sur le marché mondial" qui évalue par exemple la structure des incitations dans l'entreprise ou le caractère réaliste ou non des objectifs. Du coup, cela permet de construire un score de la qualité des pratiques managériales.

Ah oui, mais je sais ce que vous allez me répondre "Le management, c'est pas une science, votre indicateur, il est bidon, c'est de la m...., etc etc." (discours que je tenais moi-même à mon entrée à Normale Sup'). Eh bin crack, d'après cette mesure, la qualité du management a un impact significatif sur cinq indicateurs différents : la productivité totale des facteurs, le taux de survie de l'entreprise, la croissance des ventes, le Q de Tobin et le retour sur capitaux employés.

Bon, alors, qu'est-ce qu'on trouve d'intéressant avec cet indicateur ? Outre le fait que les firmes américaines sont mieux managées en moyenne que les firmes européennes (ça fiche un coup à notre égo), on découvre qu'il y a énormément d'hétérogénéité dans la qualité du management des firmes dans chaque pays, avec un grand nombre de firmes très mal gérées.

Mais comment cela se peut-il donc ? La "sélection naturelle" des firmes sur des marchés concurrentiels ne devrait-elle pas aboutir à la disparition des mauvaises pratiques de management ? Eh bien, justement, on observe que le manque de concurrence (assez marqué en Europe par rapport aux Etats-Unis) est une des explications possibles à ce phénomène. Mais ce n'est pas la seule.

La deuxième explication serait la transmission des firmes par primogéniture (transmission à l'ainé mâle). Après tout, pour quelle raison le fils ainé serait le plus doué pour diriger l'entreprise ? Et là, les deux pays les plus concernés sont la France et la Grande-Bretagne.

Ok, mais je sens venir l'argument ultime : "Les pratiques managériales modernes mettent une pression considérable sur les employés qui souffrent et finissent en dépression tout ça pour faire gagner des sous en plus à ces salauds de patrons." Les auteurs parlent-ils de ce problème ? Réponse dans deux jours avec un article dédié à la question !!!

Remarque : certains auront peut-être remarqué que j'essaie d'appliquer les recettes de ce bouquin (qui a été traduit en français) pour essayer d'améliorer le style de mes posts (d'où la pratique du "suspense" à la fin :-). J'ai encore besoin d'entraînement je pense ! Ceci dit, le livre est vraiment très bon à mon sens, je vous le recommande chaudement.



ref :


Measuring and Explaining Management Practices across Firms and Countries
Bloom, Nicholas; Van Reenen, John
Quarterly Journal of Economics, November 2007, v. 122, iss. 4, pp. 1351-1408


jeudi 16 juillet 2009

La vente d'organes : un sujet explosif comme je les aime !

J'ai eu une longue discussion avec mon beau-père (pendant laquelle ma belle-mère s'est endormie et à la fin de laquelle ma copine m'a dit qu'elle ne supportait plus ces débats interminables) sur la question : faut-il accepter ou non la vente d'organes ? à quelles conditions ?


Je pense que les économistes, contrairement à ce qu'on peut penser, ne mettent pas la question éthique de côté et que, bien au contraire, ils montrent que l'arbitrage éthique est loin d'être évident à faire.

Cet article de Gary Becker et Julio Elias nous rappelle tout d'abord que les considérations morales sur la vente d'organes ont un prix, qui se chiffre en vies humaines :




Kidney = Rein et Liver = Foie

Les auteurs précisent :

"Of course, some of them die from other causes, but many of those waiting for livers die from hepatitis C, cirrhosis, and other liver diseases that explains why they need liver transplants."

"Bien sûr, certains d'entre eux meurent pour d'autres raisons, mais un grand nombre des individus sur liste d'attente pour un foie meurt d'hépatite C, de cirrhose et d'autres maladies du foie qui expliquent pourquoi ils ont besoin d'une greffe de foie."

On constate également que le système actuel souffre d'une injustice flagrante. La majorité des dons d'organes sont faits par les proches du receveur. Du coup :

"Those individuals in need of transplants who do not have sufficiently altruistic relations, or who do not belong to a numerous family, are out of luck under the present system."

"Ces individus qui ont besoin d'une transplantation et qui n'ont pas de proches suffisamment altruistes ou qui n'ont pas une famille assez grande, sont les laissés-pour-compte du système actuel."

Comment savoir l'impact que pourrait avoir l'autorisation de vendre ses organes ? Notamment, la question cruciale est de connaître ce que les économistes appellent l'élasticité de l'offre d'organes, c'est-à-dire comment varie le nombre d'organes proposés à la vente sur le marché lorsque le prix augmente ?

Les auteurs estiment trois paramètres : le prix accordé au risque de mourir pendant l'opération (de l'ordre de 0,1%), le prix du temps perdu pendant que le donneur se remet de l'opération, le prix de la perte de qualité de vie. On dispose d'une littérature empirique très importante pour mesurer les deux premiers éléments (les estimations sont certes imprécises, mais néanmoins robustes dans les ordres de grandeur). Le troisième pose plus de difficultés.

L'estimation aboutit à un total de 15200$ pour les reins, coût qui semble cohérent avec les prix observés dans les pays où la vente d'organes est légale. Mais surtout, ce qui est intéressant, c'est que ce prix représente une fraction assez faible du coût total moyen de l'opération qui est de 160000$ pour un rein et 335000$ pour un foie (en retirant les coûts pour se procurer l'organe qui devraient être beaucoup plus faibles sur un marché). Les auteurs affirment alors :

"Payments to donors has a rather small effect on the total cost of live kidney
transplants, but it has an enormous effect on the elasticity of supply."

"La rémunération des donneurs a un effet plutôt faible sur le coût total de la transplantation d'un rein, mais a un effet énorme sur l'élasticité de l'offre [donc sur la quantité offerte]."

Bref, la conclusion de cette première partie est que, du point de vue uniquement matériel, la vente d'organe aurait des coûts modestes et des bénéfices significatifs pour les personnes sur liste d'attente pour une transplantation (J'ai omis bon nombre d'éléments intéressants, notamment le débat sur les organes de donneurs vivants contre les organes de donneurs décédés, pour aller au coeur du propos. Je vous encourage à lire l'article original si ça vous intéresse).


Pourquoi alors pourrait-on s'opposer à la vente d'organes ? La discussion à la fin de l'article est tellement intéressante que je ne résiste pas à l'envie de vous la traduire en entier (c'est un peu long mais ça vaut le coup). Attention, je vous rappelle que mon point de vue n'est pas celui des auteurs, donc ne me lynchez pas tout de suite.


"Les propositions faites pour monnayer les organes, même ceux qui proviennent de cadavres, ont été très sévèrement critiquées pour plusieurs raisons. Une des plus courantes est que la vente d'organe est "immoral" car elle implique la "marchandisation" de parties du corps. Les individus qui soutiennent ceci dénient aux gens le droit de choisir ce qu'ils font de leurs corps.


Si une femme peut être rémunérée pour porter les embryons d'une autre femme ainsi que ses enfants - comme cela se fait aux Etats-Unis - pourtant les hommes et les femmes ne peuvent être payés pour vendre leurs organes afin de sauver la vie d'autrui ? Très certainement, les considérations morales impliquées dans la vente d'organes pour sauver des vies ne sont pas plus faibles, et pour certaines personnes elles seraient même plus fortes, que celles qui prévalent lorsqu'on paie une femme pour utiliser son utérus et créer la vie.


Le tableau 5 fait la liste des arguments majeurs ayant été avancés contre la vente d'organes et les compare avec les problèmes soulevés par le remplacement de la conscription par le recrutement de militaires volontaires. Dans la première ligne et première colonne, on étudie l'argument selon lequel la vente d'organes est indésirable car elle implique la marchandisation de parties du corps. Toutefois, l'armée de métier utilisée par les Etats-Unis et beaucoup d'autres nations autorise la marchandisation du corps tout entier car les volontaires s'exposent eux-mêmes à des blessures et à la mort lorsqu'ils sont envoyés au sein d'un conflit. Non seulement l'armée de métier a été un succès aux Etats-Unis, mais plusieurs pays européens - comme la France - qui, au départ, préféraient plutôt la conscription ont fini par adopter l'armée de métier.

La vente d'organe a également suscité des critiques car les pauvres seraient probablement les principales personnes qui vendraient leurs organes. Mais est-ce que les pauvres devraient être privés d'un revenu qui pourrait leur être très utile, tout particulièrement lorsque leurs organes pourraient sauver les vies de personnes qui ont désespérement besoin de remplacer un organe défectueux ?

Cet argument a également été utilisé contre l'armée de métier, en affirmant que celle-ci pourrait devenir une armée de pauvres. Toutefois, ce n'est pas vraiment ce qu'il s'est passé. Les plus pauvres ne peuvent souvent pas s'engager dans l'armée car ils ont un niveau d'éducation insuffisant, des mauvais résultats aux tests, ils peuvent être drogués, etc. De la même manière, les organes des pauvres qui prennent de la drogue, qui ont le sida, l'hépathite ou toute autre maladie sérieuse serait rejeté à cause du risque trop grand qu'il ferait courir au receveur. De ce fait, la majorité des organes seraient probablement fournis par les pauvres en bonne santé et la classe moyenne dans un système où le marché fournit les incitations. Bien évidemment, on pourrait placer un quota sur le nombre d'organes donnés par les pauvres, mais cela serait-il vraiment souhaitable ?

On a également affirmé que monnayer les organes d'individus vivants pourrait les encourager à donner leurs organes de manière impulsive et sans prendre de précautions, notamment parce que les donneurs ne seraient pas capable de calculer correctement les risques. Si les ventes impulsives d'organes sont un problème, on pourrait exiger quelques semaines pendant lesquelles la retractation est possible pour donner aux individus suffisamment de temps pour changer d'avis.

On peut également exiger que les donneurs soient informés en leur faisant écrire les risques encourus pendant l'opération, la durée de la période de convalescence, et les autres risques possibles. En fait, les études suggèrent que les personnes impliquées dans des activités risquées ont tendance à surestimer le risque plutôt que de le sous-estimer, tout particulièrement quand le risque est très médiatisé, comme dans le cas de la cigarette (voir Viscusi, 1990).

Les mêmes arguments à propos d'un "engagement impulsif" dans l'armée et dans la sous-estimation des risques militaires ont été utilisés à propos de l'armée de métier, bien que cela ne semble pas avoir été un problème majeur. Certes, la décision de s'engager est plus facilement réversible que le don d'un organe, et donc un délai de rétractation plus long se justifie dans ce cas.

La ligne 4 du tableau 5 mentionne l'argument selon lequel la vente d'organe pourrait réduire le nombre de don pour des motivations altruistes. Bien que la vente d'organes n'empêche pas les individus de fournir des organes pour des raisons altruistes, généralement pour aider les proches, l'altruisme a clairement été une motivation insuffisante dans le système actuel. Dans le cas contraire, le fossé entre demande et offre d'organes ne serait pas aussi grand.

Encore une fois, une comparaison avec les militaires volontaires est instructive. Les opposants ont affirmé qu'il serait difficile de recruter des volontaires à un salaire raisonnable car les volontaires payés prendraient les places [to crowd out, dur à traduire] de ceux qui voudraient s'engager pour des raisons patriotiques. En fait, les personnes qui s'engagent volontairement dans l'armée le font pour un grand nombre de raisons, y compris le patriotisme. En particulier, il y a eu une vague d'engagements dans l'armée après les attaques du 11 septembre à cause du patriotisme.


La longue liste d'attente dans le système actuel a encouragé le développement d'un marché noir d'organes issus de donneurs vivants ou décédés, dans lequel les donneurs ou leurs descendants se font payer. Ces transplantations ne sont souvent accessibles qu'aux individus les plus riches qui doivent d'habitude suporter la totalité du coût. C'est également beaucoup plus risqué car la présence éventuelle de maladies dans les organes est mal contrôlée, la compatibilité est moins bien garantie, et les opérations sont faites dans de moins bonnes conditions et par des moins bons chirurgiens en moyenne.

Autoriser l'achat d'organes démentèlerait le marché noir, avec tous les problèmes de contrôle de qualité. L'achat d'organes pourrait aussi réduire les inégalités liées à la richesse dans l'obtention d'un organe car les pauvres en attente d'un organe et qui ne peuvent pas se payer le marché noir n'auraient pas à attendre aussi longtemps pour obtenir leurs organes via les systèmes Medicare et Medicaid [je ne suis pas sûr d'avoir bien traduit ici].

Mais par dessus tout, la meilleure réponse à ceux qui s'opposent à la vente d'organes est que le système actuel impose une charge insoutenable à un grand nombre d'individus très malades qui ne peuvent pas se permettre d'attendre des années avant que des organes acceptables soient disponibles. Augmenter l'offre d'organes via une rémunération éliminerait largement cette attente et améliorerait énormément l'efficacité du marché de la transplantation."

Après avoir lu ça, j'avoue que je ne sais plus trop quoi en penser. N'hésitez pas à commenter. Est-ce que d'après vous, nos considérations éthiques valent le prix qu'elles coûtent en vie humaines et en qualité de vie des malades ?

ref :


Introducing Incentives in the Market for Live and Cadaveric Organ Donations
Gary S. Becker and Julio Jorge Elias
http://home.uchicago.edu/~gbecker/MarketforLiveandCadavericOrganDonations_Becker_Elias.pdf


mardi 14 juillet 2009

Qu'est-ce que vous croyez savoir sur la discrimination en Inde ?

Voici la traduction approximative du résumé d'un working paper de Rema Hanna et Leigh Linden qui vient de sortir :

"Dans ce papier, nous utilisons la méthode suivante pour mesurer la discrimination dans le domaine de l'éducation. Nous organisons un concours scolaire avec à la clef une récompense financière importante. Nous recrutons des enseignants pour noter les copies. On a ensuite changé aléatoirement les caractéristiques des enfants (âge, sexe et caste) inscrites sur la première page de chaque copie. Ainsi, il n'y a aucun lien entre les caractéristiques observés par les enseignants et la qualité des copies [de ce fait, toute corrélation peut être attribuée à de la discrimination]. On trouve que les copies des étudiants de la caste inférieure ont reçu une note qui est inférieure de 0.03 à 0.09 écart-type par rapport aux copies des étudiants de la caste supérieure. Cet effet est faible comparé aux différences réelles de notes entre les étudiants de la caste inférieure et ceux de la caste supérieure. Les étudiants peu talentueux de la caste inférieure et les filles talentueuses sont les plus touchés par la discrimination. Fait intrigant, les discriminations à l'encontre des étudiants de la caste inférieure sont essentiellement le fait des enseignants de la caste inférieure, tandis que les enseignants de la caste supérieure ne semblent pas pratiquer une quelconque discrimination. Ces résultats vont à l'encontre des études précédentes, qui tendaient à montrer que les individus discriminaient en faveur des membres de leur groupe."

Surprenant, non ?

ref :

Measuring Discrimination in Education
Rema Hanna and Leigh Linden
NBER Working Paper No. 15057


dimanche 12 juillet 2009

La télévision, c'est maaaaal

Ca y'est !! J'ai enfin trouvé une étude ayant un minimum de rigueur sur l'impact de la télévision sur les enfants !

Quand on s'intéresse à ce sujet, on trouve énormément d'études. Mais une grosse partie de ces études sont mauvaises. Pourquoi ? Si on compare par exemple les résultats scolaires des enfants qui regardent beaucoup la télévision avec ceux des enfants qui regardent peu la télévision, on trouve une corrélation. Mais cette corrélation ne prouve pas l'existence d'un impact causal de la télévision sur les résultats scolaires. L'hypothèse alternative est qu'il existe un ensemble de facteurs (niveau culturel des parents, ambiance familiale, degré d'implication dans l'éducation de l'enfant, etc...) qui influencent à la fois la propension de l'enfant à regarder la télé et les résultats scolaires.

Pourtant, un grand nombre d'études qui ne prennent pas en compte ce biais continuent à être publiées. On voit également se développer des expériences de laboratoire peu convaincantes qui tendent à extrapoler de manière exagérée leurs résultats (j'ai lu récemment un billet sur un blog à ce sujet, mais impossible de le retrouver !!).

Bref, comment faire alors pour obtenir un résultat empirique rigoureux sur l'impact de la télévision sur les résultats scolaires ? Il faut trouver ce que les économistes appellent une source de variation exogène dans la consommation de télévision. C'est-à-dire qu'il faut trouver une variable X qui influence le temps passé devant la télévision mais qui n'influence pas les résultats scolaires. De ce fait, toute corrélation entre X et les résultats scolaires ne peut provenir que de l'impact de X sur la consommation de télévision, puis de l'impact de la télévision sur les résultats scolaires.

Matthew Gentzkow et Jesse Shapiro ont eu l'idée d'utiliser comme variable X les différences de dates dans l'arrivée de la télévision dans les différentes villes aux Etats-Unis. La télévision s'est diffusée assez rapidement (mais inégalement) dans ce pays de 1941 à 1955 et a eu un impact non-négligeable sur le mode de vie des enfants.

Après moults estimations et tests de robustesse, ils arrivent à la conclusion que la télévision a eu au mieux un impact légèrement positif sur les résultats scolaires des jeunes enfants et au pire, aucun impact.

Attention, les résultats de cette étude ne sont valables que pour les jeunes enfants, et ne prennent pas en compte la façon dont ont évolué le contenu des émissions de télé depuis les années 1950. De plus, on se limite ici à l'impact sur les résultats scolaires (on peut imaginer qu'il puisse exister d'autres impacts).

Encore une fois, on peut difficilement conclure à partir d'une seule étude, mais ceci montre quand même que l'idée selon laquelle "la télévision ramolit le cerveau des enfants" n'est pas évidente du tout et qu'en tout cas, il est autement improbable que "Si les jeunes de nos jours ne font plus rien à l'école, c'est à cause de cette saloperie de télévision. J'te les enverrai tous à l'armée moi, ça leur apprendrait ce que c'est que la discipline."

Rajout de dernière minute : ce post sur le blog Terra Nova fait un peu de sociologie des sciences sur ce sujet sensible.

ref :

Preschool Television Viewing and Adolescent Test Scores: Historical Evidence from the Coleman Study
Gentzkow, Matthew; Shapiro, Jesse M.
Quarterly Journal of Economics, February 2008, v. 123, iss. 1, pp. 279-323


vendredi 10 juillet 2009

Tout compte fait, l'argent fait le bonheur !

Richard Easterlin est célèbre pour un article publié en 1974 qui s'interroge sur une question toute simple : est-ce que les gens plus riches disent qu'il sont plus heureux ?

Le résultat surprenant est que la relation entre richesse et bonheur se vérifie au sein d'un pays mais pas entre les pays ! Si on exclut les pays les plus pauvres (où la croissance semble effectivement améliorer le bien-être), le PIB par habitant n'a aucun pouvoir prédictif sur le niveau de bonheur moyen déclaré.

La théorie avancée pour expliquer tout ça est que le bonheur des individus ne dépend pas de leur niveau de richesse absolu mais de leur niveau de richesse relativement aux autres individus.

Bref, inutile de passer des heures à expliquer ceci, puisque des recherches récentes (que j'ai trouvé grâce à un post sur stumbling and mumbling) ont montré que le paradoxe d'Easterlin n'existait pas.

Comment expliquer ce revirement de situation ? Pour cela, il faut comprendre un peu comment fonctionnent les méthodes statistiques. Prenons par exemple deux groupes d'individus fictifs. Dans un groupe, le revenu moyen est de 1500 euros par mois et le bonheur subjectif déclaré est en moyenne de 5,1 (sur une échelle de 1 à 10). Dans l'autre groupe, le revenu moyen est de 1600 euros par mois et le bonheur moyen est de 5,2. Peut-on en conclure que 100 euros de revenus en plus augmentent le bonheur de 0,1 point en moyenne ?

Tout va dépendre de la précision des données. Ces moyennes sont des estimations et comportent donc un caractère aléatoire. La différence de 0,1 point peut très bien être due au hasard (par exemple, à cause de la sélection aléatoire des individus qui sont présents dans l'échantillon).

La seule chose que l'on puisse potentiellement réussir à faire est de montrer que l'effet mesuré est trop important pour relever du simple hasard. Si on observe un bonheur de 5 dans le premier groupe et de 8 dans le second groupe (et que le nombre d'individus dans chaque groupe n'est pas trop faible), il est clair que la différence n'est pas due au hasard et qu'il y a bien une corrélation entre les deux variables.

En revanche, si on montre qu'il est probable que la différence observée soit due au hasard, on a alors deux possibilités :
  • Soit la richesse n'est pas corrélée au bonheur.
  • Soit la précision des données n'est pas suffisante pour mettre en évidence cet impact.

On établit la distinction très importante entre absence de preuve (on n'a pas réussi à mettre en évidence un effet) et preuve de l'absence (on sait qu'il n'y a pas d'effet).

Il semblerait que le paradoxe d'Easterlin tombe lorsque l'on prend des données sur des périodes suffisamment longues et pour un nombre de pays suffisamment important. En l'état actuel des connaissances, l'argent fait bien le bonheur !

ref :

Easterlin, Richard A. (1974) "Does Economic Growth Improve the Human Lot?" in Paul A. David and Melvin W. Reder, eds., Nations and Households in Economic Growth: Essays in Honor of Moses Abramovitz, New York: Academic Press, Inc.

Stevenson, Betsey & Wolfers, Justin, 2008.
"Economic Growth and Subjective Well-Being: Reassessing the Easterlin Paradox,"IZA Discussion Papers 3654, Institute for the Study of Labor (IZA).


mercredi 8 juillet 2009

Les chômeurs sont-ils des fainéants oui ou non ?

Un résultat classique des études empiriques en économie du travail nous montre que le taux de retour à l'emploi augmente radicalement lorsque les allocations chômages arrivent à expiration. Ceci soutient l'idée bien sarkozyste qu'il faudrait remettre les chômeurs au travail de gré ou de force, quitte à leur couper les vivres. On voit bien que lorsqu'ils commencent à sentir qu'ils ne vont plus toucher un rond, ils se bougent les fesses pour reprendre un boulot.

"Pas sûr !" précisent Card, Chetty et Weber dans un article publié en 2007 dans l'American Economic Review.

D'après eux, beaucoup de chercheurs se sont fait avoir ! En regardant les différentes études sur le sujet, ils se sont aperçus que l'effet mesuré de la fin imminente des allocations chômage sur le taux de retour à l'emploi dépendait beaucoup de l'indicateur utilisé.

Si on utilise la durée pendant laquelle les gens sont déclarés comme étant au chômage, on trouve effectivement un impact important. En revanche, si on utilise la durée avant le prochain emploi, on trouve un impact faible. Eh oui, il semblerait que les économistes se soient fait prendre à un très vieux piège : un grand nombre de chômeurs qui ne touchent plus d'allocation ne vont plus pointer à l'ANPE et disparaissent des statistiques ! (Au passage, pour écarter un sujet explosif, je rappelle que les chiffres du chômage sont calculés en tenant compte de ce biais)

Conclusion : l'effet "fin des alloc" existe mais est relativement faible : le taux de retour à l'emploi augmente de seulement 20% dans les quatre semaines suivant la date d'expiration en passant de 4% à 4,8%. De ce fait, seuls 0,8% des chômeurs retrouvent un emploi à cause de l'expiration des allocations chômage (Ces estimations ont été faites sur données autrichiennes).

Toutefois, les auteurs nous mettent en gardent :


"We caution that the magnitude of any spike in the reemployment rate depends on institutional factors and labor market conditions that may differ across countries or over time."

"Attention, l'amplitude du pic dans le taux de retour à l'emploi dépend de facteurs institutionnels et de l'état du marché du travail, éléments qui peuvent différer d'un pays à l'autre ou changer dans le temps."

ref :

The Spike at Benefit Exhaustion: Leaving the Unemployment System or Starting a New Job ?
Card, David; Chetty, Raj; Weber, Andrea
American Economic Review, May 2007, v. 97, iss. 2, pp. 113-18


mardi 7 juillet 2009

Dépendance à internet (rien à voir avec l'économie)

Ma connexion internet est en panne. C'est là que je me rends compte à quel point mes petites habitudes tournent autour d'internet : lire l'actualité, regarder des séries en streaming, écouter de la musique en streaming, tenir mon blog, faire des recherches... Mes journées sont maintenant complètement désorganisées. Serai-je un geek ?



Je tiens le choc jusqu'à la venue du technicien. En attendant, le blog tient grâce aux articles écrits en avance :-)

Ah oui, du coup, je n'ai pas le temps de répondre aux commentaires ! Toutes mes excuses !


lundi 6 juillet 2009

Un test de la "Policy Ineffectiveness Proposition"

La question de l'efficacité des politiques monétaires et budgétaires est au coeur de la controverse entre les "nouveaux macroéconomistes classiques" et les "nouveaux macroéconomistes keynésiens". Quand on n'est pas spécialiste de macroéconomie comme moi, il est difficile d'y voir clair dans cet amas de modèles.

Dans ces cas-là (vous commencez à me connaître !), j'aime bien jeter un oeil aux études empiriques. Certes, il ne faut pas fonder son opinion sur la base d'une seule étude, mais le cas du Nigeria nous montre qu'il faut y réfléchir à deux fois avant de mener n'importe quelle politique économique.
L'étude, qui s'étend de 1960 à 2003, confirme le principe dit "d'inefficience des politiques" ("Policy Ineffectiveness Proposition") : les politiques budgétaires et monétaires sont inefficaces pour relancer l'économie dès lors qu'elles sont anticipées.
Un peu paradoxal, les auteurs trouvent que le degré d'ouverture a un impact négatif sur l'efficacité des politiques économiques. C'est surprenant au sens où les données ne révèlent pas d'impact des politiques budgétaires et monétaires sur l'économies mais parviennent à rendre compte du fait que ces politiques sont moins efficaces en économie ouverte (ce sont les joies de l'économétrie). En tout cas, cela suggère que l'insertion dans l'économie internationale n'est pas sans coût.
Très intéressant également, le Nigeria est victime du syndrome hollandais : l'exploitation du pétrole (rappelons que le Nigeria est le premier producteur africain de pétrole) se fait au détriment du secteur industriel.
Bon, bien évidemment les auteurs citent des études qui ne trouvent pas les mêmes résultats qu'eux, mais dans lesquelles tout un tas de précautions économétriques n'ont pas été prises...
On peut néanmoins en déduire deux choses :
1) que les arguments des nouveaux classiques, même si les hypothèses qui les soutiennent sont fragiles, doivent être pris au sérieux.
2) que lorsque Taleb raconte que le modèle GARCH est sans intérêt, bin, il ferait mieux de fermer sa gueule, puisque c'est une variante de ce modèle qui a permis de décomposer les chocs entre chocs anticipés et non-anticipés (désolé, je n'ai pas pu m'empêcher de saisir cette occasion de lui balancer un truc à la tête à ce prétentieux).
Ref :
Openness and the Effects of Fiscal and Monetary Policy Shocks on Real Output in Nigeria (1960-2003)
M.O. Saibu, S.I. Oladeji
African Development Review, Volume 20, Issue 3 , Pages 529 - 548


samedi 4 juillet 2009

La transparence des négociations est-elle toujours une bonne chose ?

Depuis le début de ce blog, j'ai beaucoup parlé d'économie empirique et très peu d'économie théorique et ce, somme toute, pour une raison assez évidente : il n'est pas toujours facile d'expliquer à des non-spécialistes quel est l'intérêt d'un modèle théorique (alors que c'est souvent assez évident pour une étude empirique).

Un modèle théorique a plusieurs fonctions. Une d'entre elles est de mettre en avant des mécanismes contre-intuitifs qui ne sautent pas aux yeux quand on réfléchit sans modèle. L'article que j'ai sélectionné pour vous me parait être un excellent exemple.

La question est : vaut-il mieux que nos représentants négocient publiquement ou en privé (par exemple au parlement européen, au G20, à l'OMC...) ? Et pourquoi ?

Le premier effet, évident, est que le fait de négocier publiquement permet aux électeurs de contrôler si le représentant défend bien l'intérêt public et de le sanctionner politiquement si ce n'est pas le cas.

Le deuxième effet est beaucoup moins intuitif. Le fait de négocier publiquement peut pousser les représentants soucieux de leur réputations à adopter des positions fermes et inflexibles, accroissant par là le risque que les négociations n'aboutissent pas. Le représentant est, dans le modèle des auteurs, préoccupé par deux choses : sa réputation auprès du public et le résultat des négociations. Si les négociations sont privées, le représentant va surtout privilégier le second objectif (mais le problème est que ses propres préférences sur le résultat de la négociation ne sont pas forcément alignées avec celles des électeurs qu'il représente). En revanche, si les négociations sont publiques, le représentant va parfois poursuivre le premier objectif au détriment du second. Si tous les représentants présents à la négociation veulent absolument montrer aux électeurs à quel point ils représentent bien leurs intérêts, aucun ne sera enclin à faire un compromis et tous rentreront chez eux sans avoir pu tomber d'accord.

La conséquence de tout ça est que le public va préférer que les négociations soient publiques s'il pense que les représentants ont de fortes chances de ne pas représenter leurs intérêts.


D'après l'auteur, cette théorie est en accord avec plusieurs faits historiques dont, par exemple, l'histoire du parlement britannique. En 1689, un certain nombre de parlementaires ont avancé l'idée de rendre les débats publics. Cette idée est tombée à l'eau, et le public s'en brossait le nombril avec le pinceau de l'indifférence (pour reprendre une expression d'Achille Talon).

En revanche, en 1738, la majorité Whig au parlement était soupçonnée d'être corrompue et d'être au service d'intérêts particuliers plutôt que de l'intérêt général. Le public a alors commencé à réclamer la fin du secret des débats parlementaires.

De même, l'auteur cite Elster qui a comparé la convention de Philadelphie de 1787 avec l'assemblée constituante française de la Révolution de 1789. Le but de chacune était, entre autres, de rédiger une constitution. Les débats étaient secrets aux Etats-Unis mais publics en France. Ce chercheur a remarqué que les députés français ont beaucoup plus souvent essayé de tenir des positions fermes et inflexibles que leurs homologues américains, ce qui semble confirmer la théorie.

ref :

Open-Door or Closed-Door? Transparency in Domestic and International Bargaining
Author(s): David Stasavage
Source: International Organization, Vol. 58, No. 4 (Autumn, 2004), pp. 667-703


vendredi 3 juillet 2009

Les mentalités évoluent

Et les lois suivent (parfois).


jeudi 2 juillet 2009

Une taxe sur la taille : prendre aux grands pour donner aux petits !?

C'est dommage. A cause de ma manie d'écrire des posts en avance, je ne peux pas commenter en direct ce qui se passe sur la blogosphère, à moins de perturber tout le planning. Ce post va donc arriver avec un mois de retard sur l'actualité.

Un article de Gregory Mankiw et Matthew Weinzierl en a dérangé certains (obligeant un des intéressés à répondre).

Tout d'abord, les économistes ont remarqué depuis longtemps que la taille était corrélée avec le revenu. En moyenne, 1 pouce en plus (soit 2,5 cm) fournit un supplément de revenu de l'ordre de 1 à 2%, même si on contrôle l'impact de l'âge, du poids, du sexe et des autres variables habituelles.

D'autre part, la littérature sur la taxation optimale (dont je ne suis absolument pas spécialiste) nous dit que le gouvernement (si on suit la philosophie utilitariste) doit taxer les individus productifs pour redistribuer vers les individus peu productifs. Le problème, c'est que la productivité n'est pas observable. Le gouvernement n'observe que le revenu qui, lui, dépend de la productivité ET de l'effort. Or, si on taxe l'effort plutôt que la productivité, on risque de décourager l'effort.

L'alternative consiste à taxer en fonction de variables qui sont corrélées avec la productivité mais pas avec l'effort. Il se trouve que la taille en fait partie.

Attention, les auteurs ne disent pas qu'il faut taxer les grands et subventionner les petits. Ils disent que si on suit la philosophie utilitariste (le plus grand bonheur pour le plus grand nombre), alors c'est ce qu'il faut faire. Donc, si cette idée parait absurde, c'est que quelque chose cloche dans les prémices de la philosophie utilitariste !

La question intéressante est alors : pourquoi cette idée est-elle si absurde ? Après tout, il existe déjà des taxes et transferts fondés sur des caractéristiques démographiques et personnelles : le nombre d'enfants, le statut marital, les handicaps... Après tout, si le salaire diminue pour les individus petits, pourquoi ne pas considérer ça comme un handicap qui réduit la productivité et mérite une subvention ?

Une première réponse possible est que les individus plus grands ont seulement plus de chances de gagner plus (sinon, Sarkozy serait mal barré). Donc, même si en moyenne les grands gagnent plus que les petits, on trouvera toujours un grand qui gagne autant qu'un individu plus petit. Or, dans ce cas, est-il juste de taxer le grand en lui expliquant qu'il avait au départ plus de chances de gagner plus, même si ça ne s'est pas réalisé !? Cela viole un principe dit "d'équité horizontale".

Une autre approche consiste à pointer du doigt le fait que le cadre utilitariste classique ne prend pas en compte les libertés (par opposition, les libertariens ne prennent que ça en compte). En France, l'idée que les riches doivent être taxés est très intuitive, mais aux Etats-Unis, beaucoup se demandent pourquoi on devrait "prélever" de la richesse à quelqu'un qui l'a acquise légalement, dans le plus strict respect de la liberté d'autrui. Sans aller jusqu'à rejeter toute idée d'impôts progressif, un mix entre les deux approches pourrait produire un cadre plus riche. D'ailleurs, il me semble que c'est le point de départ de la critique d'Amartya Sen vis-à-vis de l'approche utilitariste (mais je n'ai lu qu'un livre de lui, et je n'y ai pas compris grand chose).

En dehors de l'aspect pratique (cette taxe ne verra pas le jour avant un bout de temps à mon avis), cet article montre l'intérêt de l'approche axiomatique en économie normative. Quand on écrit de manière rigoureuse un principe (de justice sociale par exemple), on peut utiliser l'outil mathématique pour en déduire les conséquences. On peut ensuite juger de leur acceptabilité.

Sur le même thème, voir aussi ce post sur l'Antisophiste qui parle du lien entre taille et bonheur.

ref :

The optimal taxation of height:
A case study of utilitarian income restribution
N. Gregory Mankiw
Matthew Weinzierl
Working Paper 14976