mardi 30 juin 2009

The Art of Strategy

Je considère "The Art of Strategy" comme un petit bijou pour tous ceux qui, comme moi, enseignent la théorie des jeux en premier cycle. La théorie des jeux est extrêmement paradoxale au sens où elle mobilise des mathématiques assez complexes (qui a déjà lu en entier un article théorique de théorie des jeux ??) et fait énormément appel à l'intuition. Une bonne présentation de la théorie des jeux consiste à trouver le bon équilibre entre notions théoriques et exemples concrets.

Cet ouvrage balaie un grand nombre de concepts : théorie du signal, point focal, jeux répétés, stratégies mixtes, connaissance commune, réputation, jeux à moi multiples... et les applique à un grand nombre d'exemples sérieux : théorie des enchères, théorie du marchandage, théorie des contrats, politique,... ou moins sérieux : Koh-Lanta, Pierre ciseau papier, jeu de séduction, perte de poids, football, les chauve-souris, les sorcières nudistes de Londres (si !)...

Vous l'avez compris, la créativité impressionante des auteurs rend la lecture particulièrement agréable. On comprend d'autant plus facilement les concepts évoqués que les applications proposées sont crédibles. J'ai testé plusieurs exemples tirés de ce livre auprès de mes étudiants et ça a eu l'air de fonctionner (le taux de "roupillage" a été particulièrement faible) et ça a eu beaucoup plus d'impact que "on suppose que le joueur A minimise la fonction objectif définie par f(x)=...".

Ce livre donne une crédibilité étonnante à la théorie des jeux. Accessible aux néophytes comme aux spécialistes.


dimanche 28 juin 2009

The myth of the rational voter

A la base de ce livre, il y a une théorie : celle de l'électeur rationnel. L'idée de ce postulat est que la population d'un pays peut se diviser entre les électeurs ignorants et les électeurs informés. Lorsqu'il s'agit de choisir entre deux politiques A et B mutuellement exclusives, les électeurs informés font le bon choix tandis que les électeurs ignorants se trompent aléatoirement (la moitié va voter pour A et l'autre moitié pour B). La conséquence de ce modèle est ce qu'on appelle "le miracle de l'agrégation". Si 99% des électeurs sont ignorants et 1% des électeurs sont informés, la "bonne" politique recevra la moitié des voix des électeurs ignorants plus les votes des électeurs informés et sera donc choisie malgré l'ignorance considérable qui règne au sein de la population !



Bryan Caplan revient sur une des hypothèses indispensables pour obtenir ce résultat. Il faut que les électeurs ignorants se trompent "rationnellement" : leurs erreurs doivent se compenser. Or, ce résultat ne tient plus si les erreurs sont systématiques. Imaginez par exemple que la bonne politique soit le libre-échanges mais que les électeurs ignorants soient, pour 75% d'entre eux, persuadés que le protectionnisme est meilleur. Le miracle de l'agrégation ne tient plus.



L'auteur idenifie quatre "biais" systématiques dans le domaine de l'économie :

  • Le "anti-market bias", le fait que les individus sous-estiment systématiquement l'efficacité d'un processus de marché.
  • Le "anti-foreign bias", le fait que les individus sous-estiment l'intérêt de faire du commerce avec les pays étrangers.
  • Le "make-work bias", le fait que les individus pensent que la vigueur d'une économie se mesure au nombre d'emplois créés plutôt qu'aux gains de productivité.
  • Le "pessimistic bias", le fait que les individus sur-estiment l'importance des problèmes économiques que nos sociétés rencontrent et sous-estiment l'ampleur du progrès économique récent.

L'appellation de biais est justifié au sens où l'auteur montrent que les économistes ont en moyenne des avis très différents des non-économistes sur ces quatre thèmes là. Il montre également que les croyances des économistes ne peuvent pas s'expliquer par l'idéologie ou par le revenu (ils n'ont pas le même avis que les non-économistes de même revenu/idéologie).

L'auteur ne consacre pas beaucoup de pages à justifier pourquoi les avis des économistes sont "meilleurs" que ceux du grand public. Son objectif n'est pas celui d'un Paul Krugman. Il veut montrer que les électeurs se comportent de manière "rationnellement irrationnelle".

En effet, comme il le précise lui-même, il est difficile de soutenir que les individus sont parfaitement rationnels sur un marché mais deviennent subitement irrationnels dans l'isoloir. Il faut une justification théorique et celle qu'il apporte est particulièrement convaincante.

Il rappelle tout d'abord que les études ont montré depuis longtemps que les individus ne votent pas en fonction de leur intérêt personnel mais en fonction de ce qu'ils croient comme bon pour la société dans son ensemble.

Il avance ensuite l'idée que les agents ont des "préférences sur les croyances". Nos croyances ne dépendent pas tant de leur véracité que du plaisir qu'on a à les adopter. Pour prendre un exemple qui n'est pas dans le livre, la croyance en l'existence d'un complot gouvernemental ou mondial (par exemple, Bush est à l'origine des attentats du 11 septembre, le réchauffement climatique est un mythe inventé par les scientifiques, la crise financière a été organisée par les banquiers, etc...) est particulièrement séduisante, bien qu'entièrement fausse. Un individu peut prendre plus de plaisir à adopter une croyance fausse qu'une croyance vraie (Galbraith a souvent évoqué cette idée à travers sa définition de la "sagesse populaire").

Mais ça ne suffit pas à nous sortir de l'impasse. Si les préférences sur les croyances peuvent justifier un comportement irrationnel, elles n'expliquent pas pourquoi les individus sont rationnels à certains moments et pas à d'autres. Caplan explique que la démocratie est faite de telle manière que les individus ne subissent pas les conséquences de leur irrationalité. En effet, la probabilité pour que leur vote change l'issue de l'élection est tellement faible que le seul intérêt de celui-ci, au niveau individuel, est de satisfaire le goût de chaque électeur pour les croyances irrationnelles.


Prenons un exemple : la préférence nationale. Sur un marché, avoir une préférence "irrationnelle" pour les produits français conduit le consommateur à payer ses fraises plus cher (quand on voit la différence de prix entre les gariguettes et les fraises d'espagne...). Celui-ci est donc freiné dans son goût pour l'irrationalité par le prix qu'il doit payer. S'il veut avoir le plaisir d'être irrationnel, il doit payer ses fraises trois fois plus cher. En revanche, au moment de voter, il sait que son vote n'aura aucune conséquence sur le résultat de l'élection et peut donc voter FN sans payer le prix de son irrationalité.


Caplan milite ensuite pour que l'on cesse de mettre la démocratie sur un piedestal et que l'on reconnaisse qu'il s'agit d'un système malheureusement très imparfait. Il dénonce notamment une certaine hypocrisie qu'auraient les individus à dénoncer les marchés comme des systèmes très imparfaits d'allocation des ressources mais à rester aveugles aux défauts de la démocratie comme système de choix collectif (avec un bon exemple dans l'actualité récente).

Certains ne vont probablement pas aimer ce livre, notamment à cause du ton arrogant de l'auteur et de son "élitisme". Néanmoins, il faut reconnaître que son argumentation, au moins dans la première partie du livre, est très solide et porte un coup puissant aux mérites de la démocratie. A défaut d'être d'accord avec l'auteur, on réfléchit (et c'est le but).

J'attends avec impatience qu'il soit traduit en français pour le faire lire à mes étudiants.




vendredi 26 juin 2009

Economie de l'obésite

Michael Grossman fait un résumé des avancées récentes en économie de la santé. Une section entière s'intitule "Economie de l'obésité" (thème d'actualité) et mérite d'être traduite et résumée (je résume un résumé, donc j'espère que personne ne va résumer mon résumé de résumé, sinon il ne restera plus rien).

"Genetic factors cannot account for the rapid increase in obesity since 1980 -- these factors change slowly over long periods of time. Therefore, economists have a role to play in examining the determinants and consequences of this trend".

"Les facteurs génétiques ne peuvent pas expliquer à eux seuls la rapide augmentation de l'obésité depuis 1980 -- ces facteurs ne changent que très lentement et sur des périodes de temps assez longues. De ce fait, les économistes ont un rôle à jouer dans l'examen des causes et des conséquences de cette tendance".

Voici les différents faits établis par les études récentes :

  1. La suppression des pubs pour les fast-food à la télé réduirait, dans une population de taille fixe, le nombre d'enfants obèses (3 à 11 ans) de 18% et le nombre d'adolescents obèses (12 à 18 ans) de 14%.
  2. La loi de 1972 votée aux Etats-Unis nommée "Title IX of the Education Amendments" interdit les discriminations sur la base du sexe dans le domaine éducatif. Cette loi a eu pour principale conséquence un meilleur accès des filles aux activités sportives. Ce supplément de sport a eu un impact significative sur la santé et le taux d'obésité des filles. Malheureusement, il semblerait que ce résultat ait été obtenu au détriment des garçons (à ressources constantes, plus de ressources pour les filles signifie moins de ressources pour les garçons).
  3. Les programmes nutritionnels mis en place à l'école ne fonctionnent pas toujours. Le "School Breakfast Program" a eu des effets positifs mais le "National School Lunch Program" a eu des effets négatifs.
  4. L'abandon de l'IMC (indice de masse corporelle) comme indicateur de l'obésité au profit du FFMI (Fat Free Mass Index) qui prend en compte la part du poids due aux muscles plutôt qu'à la graisse a permis d'établir un lien robuste entre obésité et salaires. Les personnes ayant une masse graisseuse plus importante ont des salaires plus faibles.
  5. Les individus obèses génèrent un coût externe de 150$ (j'imagine que l'étude a été faite aux Etats-Unis mais je n'ai pas vérifié) pour les non-obèses via les frais médicaux (attention, cette phrase ne doit pas être interprétée sous un angle moralisateur mais sous un angle factuel).
  6. Les personnes ayant une assurance santé tendent à faire moins attention à leur poids par rapport aux individus n'en ayant pas (en contrôlant l'effet de sélection qui fait que les individus ayant un risque d'obésité plus important sont plus susceptibles de contracter une assurance).


mercredi 24 juin 2009

Est-il si grave de grandir dans un quartier pauvre et mal famé ?

Eh bien, du point de vue des perspectives futures sur le marché du travail, non, ce n'est pas grave !

En utilisant les données sur les logements sociaux à Toronto (dans lesquels les familles sont assignées aléatoirement un fois leur dossier accepté), Philip Oreopoulos montre que l'environnement a très peu d'impact sur les revenus futurs, les risques de chômage et la probabilité de toucher des aides sociales. La qualité de l'environnement est mesurée par le taux de criminalité, les revenus des ménages environnants, le niveau moyen d'éducation, les types de familles (monoparentales, nombre d'enfants, etc...) et le nombre de ménages qui touchent les aides sociales. Rien de tout ça n'a d'influence.

En revanche, il montre (mais c'est un fait connu depuis longtemps) que les caractéristiques de la famille de l'enfant sont très importantes et expliquent une large part de la variance dans les parcours des enfants.

En conclusion, il vaut mieux vivre dans une famille riche et bien éduquée dans un quartier pauvre que le contraire !

ref :

The Long-Run Consequences of Living in a Poor Neighborhood
Author(s): Philip Oreopoulos
Source: The Quarterly Journal of Economics, Vol. 118, No. 4 (Nov., 2003), pp. 1533-1575
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/25053946


mardi 23 juin 2009

Politique à l'aveuglette

Ca commence à faire un bout de temps que l'Europe est touchée par le chômage de masse. Néanmoins, en politique, on continue à manoeuvrer complètement à l'aveuglette.

Personne ne se doute une seule seconde que les économistes puissent avoir quelque chose à apporter dans le débat alors que les articles intéressants foisonnent (un exemple au hasard).


lundi 22 juin 2009

L'effet ambigu de la géographie sur le développement économique en Afrique

(Je viens de voir un post sur le même thème sur le blog "Blogage sur l'économie internationale" à cette adresse, qui commente le même article mais avec un meilleur ancrage dans la littérature existente.)

Un terrain escarpé et montagneux est-il un avantage pour un pays africain ? Nunn et Puga mettent en avant deux effets qui jouent en sens contraires. D'une part, un terrain accidenté gêne le commerce, ce qui est un inconvénient particulièrement marqué à l'heure actuelle. D'autre part, sur le plan militaire, les irrégularités du terrain offrent un avantage important, particulièrement s'il y a des points en hauteur pour voir venir les ennemis et s'il y a des grottes pour se cacher.

Quelle importance sur le plan économique ? Eh bien, ces avantages stratégiques ont joué un rôle-clef lorsqu'il s'agissait d'échapper aux européens venus chercher des esclaves. Les pays ayant un terrain accidenté ont eu plus de faciliter à échapper au commerce d'esclaves que les autres.

Or, il se trouve que le commerce d'esclaves a eu un impact économique fortement négatif :

"In Africa, between 1400 and 1900, four simultaneous slave trades, across the Atlantic, the Sahara Desert, the Red Sea and the Indian Ocean, led to the forced migration of over 18 million people, with many more dying in the process [...]. The economies they left behind were devastated: political institutions collapsed, and societies fragmented."

"En afrique, entre 1400 et 1900, quatre réseaux de traffic d'esclaves étaient actifs simultanément à travers l'Atlantique, le désert du Sahara, la mer Rouge et l'océan Indien. Ils ont abouti à la migration forcée de plus de 18 millions de personnes et à la mort d'un plus grand nombre encore. Les économies laissées derrière furent dévastées : les institutions politiques se sont effondrées et les sociétés se sont fragmentées."

Les auteurs exploitent les différences de revenus entre pays, les différences d'exposition à l'esclavagisme et le degré d'irrégularité du terrain pour estimer l'effet du relief et celui de l'esclavagisme sur le niveau de développement économique.

Leur conclusion est surprenante : il se trouve que l'effet positif (mesuré en 2000) de la protection offerte par la géographie contre l'esclavage est plus importante que l'effet négatif contemporain du terrain !! C'est très surprenant car cela signifie que les effets du traffic d'esclaves perdurent encore aujourd'hui, notamment (mais probablement pas que) via l'impact indirect sur les institutions politiques détruites.

Je ne détaille pas ici la batterie de tests de robustesse qui permettent de voir si des explications alternatives peuvent également "coller" aux donnés. D'après les auteurs, aucune autre interprétation parmi celles testées ne peut détrôner celle du lien entre terrain et traffic d'esclaves.

ref :

Ruggedness: the blessing of bad geography in Africa
Nathan Nunn
Diego Puga
Working Paper 14918
http://www.nber.org/papers/w14918


samedi 20 juin 2009

La perspective d'un second mandat réduit-elle le risque de corruption ?

D'après une étude sur données brésiliennes, oui !

Je me contenterai de reproduire puis traduire l'abstract :

"Political institutions can affect corruption. We use audit reports from an anti-corruption program in Brazil to construct new measures of political corruption in local governments and test whether electoral accountability affects the corruption practices of incumbent politicians. We find significantly less corruption in municipalities where mayors can get reelected. Mayors with re-election incentives misappropriate 27 percent fewer resources than mayors without re-election incentives. These effects are more pronounced among municipalities with less access to information and where the likelihood of judicial punishment is lower. Overall our findings suggest that electoral rules that enhance political accountability play a crucial role in constraining politician's corrupt behavior. "

Voici une tentative de traduction un peu approximative :

"Les institutions politiques peuvent affecter la corruption. Nous utilisons des rapports d'audit issus d'un programme de lutte contre la corruption au Brésil pour élaborer de nouveaux indicateurs de la corruption dans les instances politiques locales. Nous testons si le fait de devoir rendre des comptes aux électeurs a un impact sur la prévalence de la corruption dans les pratiques des hommes politiques en poste. Nous décelons significativement moins de corruption dans les municipalités où les maires peuvent être réélus. Les maires qui sont incités à essayer de se faire réélire détournent 27% de fonds en moins que les maires qui ne peuvent pas faire d'autre mandat. Ces effets sont plus importants dans les municipalités avec un accès plus difficile à l'information et dans celles où la probabilité d'une sanction juridique est plus faible. Globalement, nos estimations suggèrent que les règles électorales qui accroissent la responsabilité politique jouent un rôle crucial pour limiter l'importance de la corruption dans les comportements des politiciens."

ref :

Electoral accountability and corruption:
evidence from the audits of local governments
Claudio Ferraz
Frederico Finan
Working Paper 14937
http://www.nber.org/papers/w14937


jeudi 18 juin 2009

Inciter à vendre de la came "coupée" pour lutter contre le trafic de drogues

Le marché de la drogue est caractérisé par ce que les économistes appellent l'aléa moral. Les dealers profitent du fait que les consommateurs ne peuvent pas observer la qualité de ce qu'ils achètent (et qu'ils ne peuvent pas porter plainte ni consulter le service après-vente lorsqu'ils se font avoir).

Les quelques données américaines dont on dispose sont cohérentes avec cette hypothèse. On "voit" l'aléa moral avec le fait que les prix ne sont pas significativement corrélés avec la qualité (le taux de pureté).

Pourquoi tous les vendeurs ne vendent-ils pas de la drogue "coupée" ? Essentiellement parce qu'ils souhaitent garder leurs clients sur le long terme et que le client se rend très vite compte de la qualité de ce qu'il achète. C'est le seul élément qui évite que le marché ne s'effondre (voir le célèbre article d'Akerlof). S'il n'y avait pas de relation de long-terme entre acheteurs et vendeurs, aucun vendeur ne serait incité à vendre de la drogue non-coupée. La qualité baisserait, les prix aussi, réduisant encore plus l'incitation à vendre de la drogue pure, etc etc, jusqu'à ce que le marché disparaisse.

Que se passe-t-il si un politicien frappe du poing sur la table et déclare :
"Il faut protéger nos enfants contre la drogue et durcir les peines de prison contre ces satanés dealers !" ?
Eh bien, Galenianos, Liccardo Pacula et Persico affirment que comme il devient plus dangereux pour un client de "tester" des nouveaux fournisseurs, la relation de long-terme entre acheteurs et vendeurs est renforcée ! Réduisant ainsi le risque que le marché ne s'effondre. Au passage, la population carcérale augmente, ce qui coûte à la société.

Les auteurs suggèrent une manière originale et gratuite (et même rentable) de lutter contre la drogue : réduire les peines de prison pour les individus qui vendent de la drogue coupée ! Inciter les dealers à escroquer les consommateurs donne une chance au "schéma Akerlofien d'effondrement du marché" de se produire. Et en plus, ça réduit la population carcérale, d'où les économies pour la société !

ref :

A search-theoretic model of the retail market for illicit drugs
Manolis Galenianos
Rosalie Liccardo Pacula
Nicola Persico
Working Paper 14980
http://www.nber.org/papers/w14980


mardi 16 juin 2009

Le rôle des institutions dans la croissance économique

Cela fait longtemps que les économistes sont conscients du rôle prépondérant que jouent les institutions dans le développement économique des nations. Toutefois, on ne dispose que de peu d'éléments sur l'ampleur des changements induits par les institutions, ni sur l'importance relative de chaque institution ou de chaque combinaison d'institutions.

Néanmoins, dans le peu qu'on possède, il y a cette étude de Acemoglu, Johnson et Robinson qui date de 2001 et qui apporte une preuve empirique très élégante.

Le problème est le suivant. Si on analyse le lien entre institutions et croissance directement (en regardant les statistiques par pays), on est confronté à ce qu'on appelle le problème de simultanéité. D'un côté, les institutions influencent la croissance, mais de l'autre, la croissance a un impact sur les institutions, ce qui rend toute estimation directe impossible.

Comment s'en sortir ? Les économètres utilisent la méthode dite des variables instrumentales. Les auteurs se sont intéressés aux anciennes colonies et notamment au taux de mortalité des permiers colons par pays. Ils se sont rendus compte que le taux de mortalité explique partiellement le type de colonie mis en place à l'époque. Pour schématiser, là où le taux de mortalité des colons était élevé, ceux-ci ont plutôt choisi de mettre en place une colonie "minimaliste" dont le rôle se réduit à extraire les richesses naturelles. En revanche, lorsque le lieu est moins dangeureux, des institutions plus puissantes ont émergé. L'idée est qu'il existe une relation négative entre taux de mortalité de colons et qualité des institutions.

L'étape suivante dans le raisonnement est de constater que les institutions en question ont eu tendance à persister dans le temps, jusqu'à avoir une influence sur la qualité des institutions à la fin du XXème siècle.

Comment combiner tout ça pour évaluer l'impact de la qualité des institutions sur l'économie d'un pays ? Si on fait l'hypothèse que le taux de mortalité des colons de l'époque n'a pas d'influence directe sur le revenu par habitant d'aujourd'hui, on peut effecter cette estimation de la façon suivante :

- On évalue l'impact du taux de mortalité sur la qualité des institutions,
- On se sert de ce lien pour déterminer l'impact des institutions sur le revenu par habitant.

L'idée est que si le taux de mortalité au XIXème siècle n'a pas d'impact direct sur le revenu par habitant aujourd'hui, alors le lien entre taux de mortalité et revenu par habitant ne peut venir que de l'impact indirect via la qualité des institutions.

Très bien, mais comment les auteurs s'y prennent-ils pour mesurer tout ça ?

Au XIXème siècle, les empires coloniaux se sont mis progressivement à collecter des données sur la santé de leurs soldats envoyés dans les colonies, notamment pour comprendre pourquoi un si grand nombre ne revenait pas vivant. L'historien Philip Curtin a rassemblé ces données et en a tiré les tables de mortalité que les auteurs vont utiliser comme une approximation du taux de mortalité des premiers colons (on peut difficilement croire que la médecine ait fait suffisamment de progrès dans l'intervalle de temps pour infléchir substantiellement le taux de mortalité).

Pour mesurer la qualité des institutions, les auteurs utilisent une mesure intitulée "indice de protection contre l'expropriation" (je n'ai malheureusement pas réussi à trouver les règles de construction de cet indice).

Les estimations conduites donnent des résultats surprenants. Pour reprendre l'exemple dans le corps de l'article, si la qualité des institutions au Nigeria était égale à la qualité des institutions au Chili, le revenu par habitant de ce pays serait 7 fois plus élevé aujourd'hui !!!

Bien évidemment, ces estimations sont à prendre avec des pincettes, mais il semblerait que les institutions ont un impact extrêmement important sur le développement économique.

Les mêmes auteurs ont réitéré l'expérience un an plus tard en utilisant l'argument suivant : les européens se sont installés principalement là où la densité de population indigène était faible (et ont importé leurs institutions). Lorsque la densité de population était élevée, ils ont conservé une partie des institutions existentes. Cette autre méthode d'estimation permet encore une fois de mettre en avant des effets assez importants des institutions sur la croissance.

Toutefois, ces résultats ont été contesté. Glaeser, La Porta, Lopez-de-Silanes et Shleifer ont avancé l'idée que les européens ont plus apporté leur capital humain (stock de connaissances et de savoir-faire) que leurs institutions. Ils renversent l'argument en avançant que ce sont la croissance et le capital humain qui causent les changements institutionnels plutôt que l'inverse.

Difficile donc de conclure pour le moment, malgré les progrès réalisés.

ref :

The Colonial Origins of Comparative Development: An Empirical Investigation
Author(s): Daron Acemoglu, Simon Johnson, James A. Robinson
Source: The American Economic Review, Vol. 91, No. 5 (Dec., 2001), pp. 1369-1401

Reversal of Fortune: Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income Distribution
Author(s): Daron Acemoglu, Simon Johnson, James A. Robinson
Source: The Quarterly Journal of Economics, Vol. 117, No. 4 (Nov., 2002), pp. 1231-1294

Do Institutions Cause Growth?
Edward L. Glaeser, Rafael La Porta, Florencio Lopez-de-Silanes, and Andrei Shleifer
SSRN Working Paper, June 2004


dimanche 14 juin 2009

Pourquoi les pays pauvres subissent plus de fluctuations que les pays riches ?

On a pu se rendre compte que les fluctuations de l'activité économiques étaient, sur le long terme, plus marquées dans les pays en développement que dans les pays développés. En explorant les chiffres un peu plus en détails, on a découvert que les pays en développement avaient tendance à se spécialiser dans des secteurs plus volatiles. Comment expliquer ce phénomène ?

Krishna et Levchenko avancent l'idée que la volatilité d'un secteur dépend de la complexité des biens produits et que les pays en développement ont un avantage comparatif dans la production de biens peu complexes et dont le prix est très volatile. Par complexité, les auteurs entendent ici le nombre d'inputs nécessaires à la production du bien.

Première question : pourquoi les biens complexes sont moins volatiles que les biens peu complexes ?

Admettons que les inputs soient soumis à des chocs, au sens où leurs prix peuvent varier sans que les entrepreneurs ne puissent le prévoir. Si la production d'un bien n'utilise que peu d'inputs, la part du prix de chaque input dans le coût de production sera importante (ex : si une production n'utilise que du travail non-qualifié, le salaire représente une très grosse part des coûts de production). De ce fait, un bien peu complexe est plus susceptible de voir ses coûts de production varier. Au contraire, un bien qui nécessite de très nombreux inputs pour être produit bénéficie d'une forme "d'assurance" au sens où les risques sont diversifiés.

Deuxième question : pourquoi les pays en voie de développement se spécialiseraient dans les biens peu complexes ? Deux réponses sont possibles.

1) Admettons que les pays en développement aient un cadre institutionnel moins efficace, au sens où ils ont plus de mal à faire respecter les contrats (pour un peu de littérature à ce sujet, voir le très bon bouquin de Hernando de Soto). Produire un bien ayant un nombre z d'inputs nécessite d'établir (on simplifie un peu) z contrats avec les fournisseurs d'inputs. La probabilité que le contrat soit honoré dépend de la qualité des institutions. Si le risque que le fournisseur fasse défaut est élevé, la production de biens complexes est plus risquée. De ce fait, les pays ayant une bonne qualité institutionnelle et des tribunaux compétents ont un avantage comparatif dans la production de biens complexes.

2) Cette fois, on va s'intéresser au nombre de "tâches" requises pour produire un bien. On supposera qu'un bien complexe nécessite plus de tâches pour être produit. Si chaque tâche nécessite un temps d'apprentissage, l'efficience augmente si les travailleurs sont capables d'apprendre rapidement (s'ils ont un capital humain élevé). L'idée est qu'une meilleure productivité par travailleur réduit le nombre de travailleurs assignés à chaque tâche et de ce fait réduit le temps total consacré à l'apprentissage. Du coup, les pays ayant une bonne dotation en capital humain (ou en travail qualifié) auront intérêt à se spécialiser dans la production de biens complexes.

Il ne reste plus qu'à vérifier que les données corroborent ces explications. C'est le cas. Le premier lien logique - les pays en voie de développement se spécialisent dans les biens peu complexes - est étudié empiriquement dans Levchenko (2007), dans Costinot (2009) et dans Nunn (2007). Le deuxième lien logique - les biens peu complexes sont plus sujets aux fluctuations - est étudié dans Krishna et Levchenko.

ref :

Comparative advantage, complexity and volatility
Pravin Krishna
Andrei A. Levchenko
Working Paper 14965
http://www.nber.org/papers/w14965


vendredi 12 juin 2009

Que deviennent les firmes acquises par "les méchants étrangers des pays à bas salaires" ?

Sur la base de données américaines allant de 1980 à 2007, Chari, Chen et Dominquez cherchent à savoir ce qu'il arrive aux firmes qui sont rachetées par des entreprises de pays en développement.

Pour commencer, la réponse à court terme des marchés est positive (+8%). Sur cinq ans, la rentabilité de l'entreprise s'accroît en moyenne de 16%.

Très bien me direz-vous, mais que se passe-t-il concrètement dans les firmes en question ? Les chiffres suggèrent que les investisseurs imposent des restructurations. Les ventes, l'emploi et la quantité de capital diminuent, ce qui laisse penser que les divisions non-rentables sont revendues ou fermées.

Ceci signifierait que les IDE (investissements directs à l'étranger) en provenance des pays en développement participent au processus de destruction créatrice, processus qui est considéré, rappelons-le, comme indispensable à la croissance par les économistes depuis Schumpeter, même si c'est très douloureux à court terme pour les personnes concernées (et les économistes recommandent bien évidemment d'aider les personnes en question).

Ca me rappelle un commentaire fait par mon prof d'économie en première année de prépa : "Les IDE vers la France sont nombreux mais malheureusement, c'est surtout pour racheter des entreprises françases !". L'article que je viens de commenter pousse à se poser des questions sur le bien-fondé du "malheureusement".

ref :

Foreign ownership and firm performance:
Emerging-market acquisitions in the United States
Anusha Chari
Wenjie Chen
Kathryn M.E. Dominguez
Working Paper 14786
http://www.nber.org/papers/w14786




mercredi 10 juin 2009

Il faut diversifier ses actifs !

Le manque de diversification des portefeuilles est la principale erreur que font les investisseurs débutants. L'adage classique "il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier" est vrai en finance, et c'est un des premiers résultats que l'on retrouve lorsque l'on étudie la théorie financière (via le modèle espérance/variance).

Le summum de l'irrationalité dans ce domaine est d'acheter des actions de l'entreprise dont on est salarié (d'où le scepticisme des économistes quand on leur parle des mérites de l'intéressement). En effet, si l'entreprise en question va mal, non seulement le cours des actions plonge, mais en plus on risque d'être licencié ou, au mieux, de voir ses opportunités de promotion réduites. Il s'agit donc d'une très mauvaise stratégie pour tout individu qui cherche à limiter le risque.

La revue de littérature effectuée par les auteurs de l'article dont je vais parler nous fournit des éléments intéressants.

Tout d'abord, cette erreur est malheureusement fréquente. Pour ne citer qu'une étude, Kelly (1995) trouve que le nombre médian d'actifs dans un portefeuille est de 2 et que moins d'un tiers des ménages détiennent plus de 10 actifs.

La littérature sur ce sujet fournit trois grands types d'explication :
  1. La diversification peut être coûteuse à cause de "search costs" (coût de recherche de l'information) et de coûts de transaction.
  2. Les biais psychologiques : les investisseurs n'analysent pas rationnellement la structure de covariance de leur portefeuille (il faut dire que ce n'est pas à la portée de tout le monde) et utilisent des "routines" de décision simples, mais sous-optimales.
  3. Les investisseurs ont des préférences particulières pour certains actifs. Le biais le plus célèbre dans ce domaine est le "home bias" : de nombreux investisseurs préfèrent acheter des actifs d'entreprises de leur pays plutôt que de pays étrangers.
Luigi Guiso et Tullio Jappelli avancent une quatrième explication en faisant le lien entre le manque de connaissances en matière financière et le manque de diversification des portefeuilles. En utilisant des données italiennes de 2007, ils montrent tout d'abord que le manque de diversification des portefeuilles est corrélé avec le manque de connaissances en finance (mesuré par une série de questions du type "faut-il acheter des obligations à taux fixes quand les taux d'intérêt vaut augmenter ?"). Ils constatent également que les individus tendent à surestimer leurs connaissances dans ce domaine.

A méditer à la lumière de la phrase qu'on entend partout : "les banquiers ont échangé des actifs dont ils ne comprenaient pas la nature". En tout cas, ça me donne envie d'animer un petit module d'introduction à la finance pour mes petits étudiants.

ref :

Luigi Guiso & Tullio Jappelli, 2009.

"Financial Litteracy and Portfolio Diversification".
CSEF Working Papers 212, Centre for Studies in Economics and Finance (CSEF), University of Naples, Italy.


mardi 9 juin 2009

Comment Garfield réagit-il face à la crise ?


(09/06/09)


lundi 8 juin 2009

Bien-être et chômage : le rôle des normes sociales

On entend souvent dire que les économistes et les sociologues devraient plus souvent collaborer, notamment afin que les phénomènes sociologiques soient pris en compte dans les modèles économiques. Je subodore que la plupart de ceux qui disent ça sous-estiment la difficulté de l'exercice !

Andrew Clark a relevé le challenge dans un article de 2003 dans le Journal of Labor Economics intitulé "Unemployment as a Social Norm: Psychological Evidence from Panel Data."

En utilisant des données britanniques en panel sur 40000 individus suivis pendant 7 ans, l'auteur cherche à comprendre comment évolue le bien-être des individus en fonction de leur situation (chômeur ou occupant un emploi). Le bien-être est mesuré par les réponses à douze questions issues du General Health Questionnary.

L'auteur suppose qu'il existe une norme : avoir un travail. Le bien-être des individus ne respectant pas la norme (c'est-à-dire les chômeurs) serait négativement affecté, mais proportionnellement au nombre d'individus qui respectent la norme. C'est-à-dire qu'un individu est moins affecté "socialement" par le chômage si le taux de chômage parmi ses proches ou dans sa ville est très élevé. En revanche, son bien-être diminue beaucoup plus si tous ses proches ont un travail.

Est-ce que cette théorie est confirmée par les données ? Il semblerait que oui. L'auteur trouve les relations suivantes :
  • Le bien-être d'un individu est négativement affecté par le fait de se retrouver au chômage.
  • Le bien-être d'un individu qui travaille est négativement affecté par le chômage des autres.
  • Le bien-être d'un individu au chômage est positivement affecté par le chômage des autres !

Bizarrement, l'effet est plus fort pour les hommes que pour les femmes.

En quoi est-ce intéressant pour l'analyse économique ? Si un individu a beaucoup de chômeurs autour de lui, alors il est peu affecté par le chômage lui-même. L'intuition suggère que de ce fait, il est moins enclin à chercher un travail, intuition à nouveau confirmée par les données. Une explication alternative du phénomène serait que lorsque la conjoncture est mauvaise, le chômage est élevé et les emplois sont rares, donc les chômeurs ne sont pas incités à chercher du travail. Les données montrent que cette explication est vraie mais ne capture pas la totalité de l'effet. Les normes sociales jouent donc également un rôle dans la recherche d'emploi.

Si cette analyse est vraie, cela explique pourquoi le chômage dans une région ou un quartier peut être plus persistant que ne le prédisent les modèles standards. En effet, aucun individu ne veut être le premier à chercher un emploi puisque le gain en terme de bien-être d'un individu qui retrouve un emploi alors que ses proches sont au chômage est très faible.

ref :

Unemployment as a Social Norm: Psychological Evidence from Panel Data
Author(s): Andrew E. Clark
Source: Journal of Labor Economics, Vol. 21, No. 2 (Apr., 2003), pp. 323-351


samedi 6 juin 2009

Coup de gueule sur les élections européennes : 10 choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord

Enfin ! Je viens de réussir à me procurer les professions de foi pour les élections européennes de demain. Leur lecture m'a plongé dans un état de colère et j'ai commencé à rédiger un billet gratiné sur ce que je pensais de l'inculture économique des candidats. Bon, finalement, je me suis calmé, je suis allé manger et j'ai redigé ce billet en étant plus détendu. Plutôt que d'attaquer directement les listes, je préfère mettre en avant les 10 "éléments" récurrents que j'ai pu lire et avec lesquels je ne suis pas d'accord en tant qu'économiste et en tant que citoyen.

Remarque 1 : Les commentaires sont les bienvenus tant que le débat se déroule dans le calme et avec une argumentation constructive.

Remarque 2 : Je redige ça un peu "en catastrophe", donc je reconnais que mon argumentation est branlante. N'hésitez pas à pointer les défauts ou à citer des sources. Je tenterai d'améliorer la clarté de mon propos.
  1. Le protectionnisme et la lutte contre les délocalisations vont résoudre le problème du chômage.
    Faux. Les délocalisations et le commerce international ne sont pas les responsables du chômage. Lisez "La mondialisation n'est pas coupable", regardez les chiffres, lisez les études faites à ce sujet... Le taux d'ouverture de l'Europe est trop faible (11% si je me souviens bien) pour qu'on puisse attribuer le chômage au commerce international. De plus, j'ai argumenté dans mon post sur les délocalisations qu'il vaut mieux aider les victimes plutôt que de lutter contre les délocalisations.
    Un protectionnisme européen retardera d'autant plus l'acquisition de nouveaux avantages comparatifs. Ca ne sert qu'à faire grimper les prix et à protéger les producteurs de la concurrence. Si les étrangers font mieux que nous pour un produit, demandons à nos producteurs de produire autre chose. "Et s'ils font mieux que nous pour tous les produits ?". Eh bien on aura toujours un avantage comparatif dans un domaine au moins comme l'a montré Ricardo, même si les étrangers sont plus productifs que nous dans tous les domaines.
  2. Il faut augmenter les salaires et interdire les licenciements.
    Je rappelle qu'empêcher les licenciements n'a aucun impact sur le chômage car cela réduit les destructions d'emplois mais cela réduit aussi les créations d'emplois !! La conséquence logique est un rallongement de la durée moyenne du chômage (qui est déjà de 14 mois en France) et un affaiblissement du processus de destruction-créative, vital à la croissance ! Il ne faut pas empêcher les licenciements, il faut aider les licenciés !! Ca ne sert à rien de maintenir à tout prix des emplois non-productifs.
    Une augmentation des salaires ne peut se faire que tant que les salaires sont inférieurs à la productivité (un employeur n'embauche pas un salairé qui coûte plus cher que ce qu'il rapporte). Les études (notamment celle de Abowd, Kramarz et Margolis) tendent à montrer qu'on a dépassé en France le niveau au delà duquel le salaire minimum est bénéfique à l'emploi. Ceci est confirmé par l'efficacité des politiques d'allègement de charges sur les bas salaires.
  3. Il faut interdire les OGM, limiter l'usage de pesticide et produire bio.
    Premier contresens flagrant : les OGM permettent justement de réduire l'usage de pesticide (qui a baissé de plus de 10% en quelques années aux Etats-Unis si je me souviens bien). Ensuite, qu'on le veuille ou non, l'agriculture biologique est moins productive que l'agriculture conventionnelle (entre 25% et 50% de productivité en moins, cf la méta-analyse "Can organic farming feed the world ?"). Cela signifie que la conversion au bio implique un accroissement du prix des produits alimentaires.
    Je suis contre une généralisation du bio, je refuse qu'on m'oblige à payer mes poivrons 9 euros le kilo et mes carottes deux fois plus cher qu'aujourd'hui. Je ne suis pas contre le bio, mais au nom de quoi obligerait-on les consommateurs à consommer bio ? Ou alors on refuse de défendre le pouvoir d'achat.
    Les OGM ne sont pas dangeureux en soit. Tout dépend du type d'OGM considéré (ça fait 10 ans que les canadiens et les américains en mangent !). Les organismes non-OGM ont eux aussi des gènes choisis par l'homme via la sélection naturelle. Les OGM sont des produits pour lesquels on utilise une méthode plus efficace pour choisir les gènes, ce qui permet potentiellement des avancées immenses (et on peut en attendre une chute des prix et un accroissement de la diversité des produits).
  4. Il faut mener une politique écologique pour créer des emplois.
    Le but de ce type de politique n'est pas de créer des emplois ! La question est de savoir quelle est la meilleure façon d'utiliser les ressources dont nous disposons. Qu'il faille investir dans l'écologie, pourquoi pas. Mais il ne faut pas oublier que ce sont des ressources dont on ne dispose plus pour faire d'autres choses. Créer des emplois n'est pas l'objectif qu'il faut poursuivre. Je m'explique : pourquoi est-ce inutile d'embaucher des gens à creuser des trous et à les reboucher ? Car il suffirait de leur donner directement des sous sans les faire travailler ou alors de les faire travailler dans autre chose de productif. C'est pareil pour l'écologie. Il ne faut investir dans l'écologie que si c'est efficace et non pour créer des emplois !
  5. Il faut sortir du nucléaire.
    Le nucléaire est une énergie propre et contrairement à ce qu'on croit, peu dangeureuse !!! Tchernobyl a tué entre 4000 et 16000 personnes (fourchettes hautes des estimations). Les mines de charbon tuent 14000 personnes par an en Chine et de plus, l'électricité produite via le charbon est polluante. On fait quoi ? On continue à nier les arbitrages existants ? Oui, le stockage des déchets est un défi à relever. Mais par rapport aux inconvénients des autres énergies disponibles, cela semble un moindre mal.
  6. Nous devons protéger nos traditions face à l'Europe, notamment la chasse et la pêche.
    Avez-vous entendu parlé de la tragédie des communs ? La chasse et la pêche doivent être règlementées.
  7. Il faut empêcher l'immigration.
    Les études (celle de Card sur Cuba, celle de Hunt sur les rapatriés d'Algérie, celle de Borjas sur l'élasticité de substitution entre les différents facteurs travail) ont montré que l'immigration n'était responsable ni du chômage ni de la faiblesse des salaires. C'est un fait empirique bien établi maintenant.
  8. Il faut protéger les services publics.
    Beaucoup accusent l'Europe de "démanteler les services publics". Le but n'est pas d'avoir le plus de services publics possibles mais de s'interroger sur la nécessité de faire produire un service par le secteur public ou le secteur privé. La pression de la concurrence pousse les firmes à accroître leur efficacité et à reduire leurs prix. Néanmoins, lorsqu'on a affaire à des rendements croissants ou des biens publics par exemple, une entreprise publique peut être plus efficace. Il faut étudier la situation au cas par cas et non demander plus de services publics à tout prix.
  9. Il faut garantir notre indépendance alimentaire et énergétique.
    Quel intérêt ? Si les étrangers vendent de la bouffe et de l'énergie pas chère, pourquoi le produire nous-même ?? Autant utiliser notre main d'oeuvre pour produire autre chose dans un domaine dans lequel nous sommes efficaces.
  10. Il faut une Europe plus démocratique.
    Ok, là je suis provocateur. Néanmoins, je pense qu'accroître le degré de démocratie est tout d'abord inutile, vu la proportion disproportionnée d'individus qui n'exercent pas leur droit de vote. A quoi servirait plus de démocratie ?
    Ensuite, j'ai peur qu'un accroissement de la démocratie risquerait de mettre l'Europe à la merci de l'expression des intérêts nationaux au détriment de l'intérêt communautaire général. L'histoire est déjà assez déprimante sur ce plan-là (rien qu'à regarder le cas de la Grande-Bretagne, qui a exigé de recevoir au moins autant que ce qu'elle donne).
    Pour finir, le cas du référendum européen m'a fait beaucoup douté sur les vertus de la démocratie. Je me trompe peut-être vu que je ne me fonde que sur mon impression personnelle, mais il m'a semblé que le "non" à la constitution a été voté essentiellement pour des raisons indépendantes du contenu de la constitution (refus de l'Europe libérale, terme de "constitution" inadaptée, ras-le-bol général, etc...).
    Bref, je suis extrêmement sceptique sur les vertus de la démocratie, tout particulièrement pour le cas européen (le 28 juin sort mon billet sur le livre de Bryan Caplan "The myth of the rational voter" qui m'a beaucoup influencé). Je doute que plus de démocratie améliore le résultat.
Au final, je trouve que nos futurs députés ont franchement une mauvaise culture en économie. Ils tombent dans les pièges les plus basiques et ne jettent que très rarement un coup d'oeil aux faits et aux chiffres. Ce serait un bon exercice d'analyser les programmes avec des étudiants de lycée ou de première année de fac.


A quel point les gouvernements se soucient-ils de l'intérêt général ?

Grossman et Helpman ont développé, en 1994, un modèle théorique du lobbying des firmes soumises à la concurrence internationale. La question du protectionnisme est typiquement celle où le gouvernement doit arbitrer entre les intérêts particuliers des producteurs (les protéger de la concurrence internationale) et ceux des consommateurs (le protectionnisme faisant grimper les prix). Ils en déduisent que le niveau de protectionnisme mis en place pour le gouvernement va dépendre, entre autres, d'un paramètre qu'ils notent a et qui représente l'importance relative que le gouvernement accorde à l'intérêt général par rapport aux pots-de-vin. Par exemple, si a=10, cela signifie qu'une firme doit donner 10 euros au gouvernement pour chaque euro que les mesures protectionnistes feront perdre à la population. Plus ce paramètre est élevé, plus les gouvernements sont difficiles à corrompre.

Pourquoi est-ce que je vous parle de ça me direz-vous ; eh bien parce que trois chercheurs (Gawande, Krishna et Olarreaga) viennent de proposer une estimation de ce paramètre pour un grand nombre de pays et en ont étudié les déterminants.

Voici un tableau des estimations de ce paramètre (désolé si c'est difficile à lire, je n'arrive pas à faire mieux) :





Sans surprise, les pays développés se retrouvent en tête. Les auteurs affirment également que le classement ainsi obtenu est très corrélé avec le classement des pays en fonction de leur niveau de corruption édité par Transparency International.


Après avoir estimé les valeurs de a pour les différents pays, on peut se demander qu'est-ce qui fait que a est faible ou élevé. Les auteurs font appel aux modèles existants pour trouver les variables pertinentes. Malheureusement, les résultats empiriques sont relativement fragiles dans l'ensemble et un certain nombre ne passe pas les "tests de sensibilité" (un résultat est dit fragile si son obtention est très sensible à la méthode d'estimation utilisée).

Les résultats les plus robustes sont les suivants :
  • Les institutions politiques ayant un jeu de contre-pouvoirs développé sont plus efficaces pour promouvoir l'intérêt général.
  • Des citoyens bien informés (mesuré par le taux d'alphabétisation et le taux d'urbanisation) parviennent mieux à assurer la promotion de l'intérêt général. Le modèle théorique explique cela par le fait que les citoyens bien informés sont plus difficiles à manipuler.
  • Un pays où les programmes des partis politiques sont proches est mieux à même de promouvoir l'intérêt général. Cela s'explique par l'idée suivante. Si deux partis ont presque le même programme, aucun ne peut faire de faux pas sans perdre un grand nombre d'électeurs au profit de l'autre. En revanche, si les programmes sont très différents, il en faudra beaucoup plus pour faire changer d'avis les électeurs.
  • Des médias trop puissants nuisent à l'intérêt général. La puissance des médias est mesurée par le revenu publicitaire des médias rapporté au PIB.

Les auteurs nous recommandent de rester très prudents avec ces résultats et notamment de ne pas les utiliser pour pousser les pays en développement à modifier leurs institutions !

On attend avec impatience que des estimations fondées sur d'autres décisions politiques soient disponibles.

ref :

What governments maximize and why: the view from trade
Kishore Gawande
Pravin Krishna
Marcelo Olarreaga
Working Paper 14953

Protection for Sale
Author(s): Gene M. Grossman and Elhanan Helpman
Source: The American Economic Review, Vol. 84, No. 4 (Sep., 1994), pp. 833-850
Published by: American Economic Association


jeudi 4 juin 2009

Psychologie des banquiers

Naked capitalism cite Anne Sibert (je crois que le blog s'est trompé sur l'orthographe du nom). Celle-ci utilise les apports de l'économie comportementale pour comprendre la prise de risque excessive que l'on reproche aux banquiers.


Il invoque trois raisons plausibles :

  1. Le biais de confirmation. Lorsqu'un individu fait une hypothèse dans un environnement incertain (par exemple, si on se replace avant la crise, un banquier pourrait se dire : "le marché des subprimes se porte bien"), il peut ensuite chercher des informations pour confirmer ou infirmer cette hypothèse. La démarche scientifique consiste à chercher essentiellement à infirmer une hypothèse (une proposition scientifique est considérée comme vraie si elle résiste aux tentatives faites pour la réfuter). Or, l'être humain fait exactement le contraire ! Il essaie de "confirmer" son hypothèse et, de ce fait, se focalise sur les informations qui vont dans le sens de son hypothèse. En toute honnêteté, je suis le premier à être victime de ce biais. Si j'ai une opinion sur un aspect de l'économie, je vais essentiellement lire des livres ou des articles qui confirment mon opinion.
  2. La testostérone. "The financial service industry [...] is overwhelmingly male dominated". Les hommes seraient surreprésentés dans le milieu de la finance. Bon, et alors ? Tout d'abord, les hommes ont tendance, d'après les observations, à prendre plus de risques que les femmes. Et ce n'est pas tout. Certains chercheurs en économie expérimentale ont tenté d'établir un lien entre testostérone et prise de risque. Il semblerait que d'une part, le niveau de testostérone d'un trader s'accroisse lorsque ses résultats sont bons et que d'autre part, un niveau de testostérone élevé pousse à prendre plus de risque ! Lorsque ce phénomène a lieu pendant une bulle spéculative, le risque qu'un cercle vicieux hormonal s'enclenche est non-négligeable. De plus, le phénomène semble s'amplifier lorsqu'il a lieu au sein d'un groupe. (voir le lien en haut de page pour tous les détails sur ces études fascinantes).
  3. Un système incitatif biaisé sur le court-terme. Deux auteurs ont élaboré un modèle théorique dans lequel se côtoient des banquiers compétents et d'autres moins compétents. Ce degré de compétence n'est pas observable. Ils montrent alors qu'on peut expliquer un certain nombre de résultats observés en économie comportementale sans avoir besoin de supposer que les agents sont irrationnels.
    Par exemple, la volonté de faire croire qu'on est un banquier compétent peut conduire les banquiers peu compétents à ne pas tenir compte des informations qui pourraient les conduire à réviser leurs choix antérieurs (car les banquiers compétents sont plus susceptibles que les autres d'avoir fait le bon choix dès le début, donc le fait de ne pas changer son choix initial permet de faire croire qu'on est un banquier compétent). Ils expliquent aussi pourquoi le biais de persistance des croyances peut être le résultat d'un calcul rationnel.
    Dans une variante du modèle, les individus doivent dire avec quelle probabilité ils pensent avoir raison (leur niveau de confiance). Ici encore, la tentation de se faire passer pour un banquier compétent est forte. Comment faire ? Il suffit d'exagérer son niveau de confiance. On obtient alors le biais d'excès de confiance.
    Dans une troisième version, les banquiers peuvent choisir d'acquérir une information coûteuse. Si les banquiers les plus compétents choisissent de ne pas acquérir l'information, certains banquiers moins compétents vont les imiter (encore une fois pour feindre d'être des experts compétents) bien que l'information pourrait leur être utile ! On retrouve le biais de confirmation dont on a parlé tout à l'heure.

Cette recherche est extrêmement intéressante au sens où elle montre que les quarante années que les économistes viennent de passer à développer l'économie comportementale et à faire un rapprochement entre économie et psychologie ont été utiles. Quand on étudie cette branche de l'économie, on est tenté de dire "Bon, ok, les individus ne sont pas entièrement rationnels, et alors ? En quoi cela nous permet-il de mieux comprendre les phénomènes du monde réel ?". Bien que la réponse semble évidente pour les pourfendeurs de l'hypothèse de choix rationnel, les travaux pertinents se sont parfois faits attendre. Aussi loin que ma culture économique portent, les premières applications concernaient la finance comportementale dans les années 1980 (avec notamment les travaux de Richard Thaler) et l'épargne dans les années 1990 (avec les travaux de Laibson). Bientôt, je présenterai une note de lecture sur le dernier ouvrage de Bryan Caplan qui traite de l'irrationalité en politique de manière extrêmement convaincante.


Ref :

"Banker Compensation and Confirmation Bias" (2009)
Hamid Sabourian, Anne C. Sibert.


mardi 2 juin 2009

Les conséquences de l'instauration du divorce unilatéral

Le droit du divorce aux Etats-Unis a été profondément modifié dans les années 1970, avec l'introduction progressive du "divorce unilatéral sans faute". Le débat public semble, à l'époque, s'être centré sur les conséquences en terme de taux de divorce (pour en savoir plus à ce sujet, voir ce papier).

Stevenson et Wolfer ont, de leur côté, analysé les conséquences en terme de bien-être, mesurées par 3 indicateurs :
  1. Le suicide des femmes.
  2. La violence domestique.
  3. Le nombre de femmes assassinées par leur conjoint.

Ils exploitent les différences de date entre les Etats dans la mise en oeuvre de cette législation pour effectuer leurs estimations. Ils aboutissent à la conclusion que le divorce unilatéral a réduit de 8 à 16% le taux de suicide des femmes, a réduit de 30% la violence domestique et a réduit de 10% le risque pour une femme de se faire assassiner par son partenaire.

Leur commentaire est le suivant :

"Unilateral divorce both potentially increases the likelihood that a domestic violence relationship ends and acts to transfer bargaining power toward the abused, thereby potentially stopping the abuse in extant relationships."

Je tente une traduction approximative (n'hésitez pas à me corriger) :

"Le divorce unilatéral augmente potentiellement à la fois la probabilité que se termine une union où la violence sévit, et le pouvoir de négociation de la victime au sein d'un couple, augmentant ainsi les chances que la violence cesse."


ref :

Did Unilateral Divorce Raise Divorce Rates?A Reconciliation and New Results
Justin Wolfer
Published, American Economic Review, 96(5), December 2006, 1802-1820.

Bargaining in the Shadow of the Law: Divorce Laws and Family Distress
Betsey Stevenson & Justin Wolfers
Quarterly Journal of Economics, 121(1) February 2006