Dernièrement, un ami m'a tenu le discours suivant sur l'économie :
"Maintenant, toutes les entreprises délocalisent, c'est inévitable. Le chômage va continuer à s'aggraver tant qu'on n'applique pas des mesures protectionnistes adaptées".
La scène se passe en boîte de nuit, et j'avais déjà pas mal picolé. Outre le fait qu'il est particulièrement désagréable de débattre sur fond de musique techno très forte, je me suis rendu compte que je n'avais pas rafraichi mon argumentation depuis un petit bout de temps. Je suis donc parti à la pêche aux informations.
Et j'ai trouvé un
rapport de Lorenzi et Fontagné du CAE à ce sujet.
Ce qui est mis en avant, c'est que le problème des délocalisations n'est pas la perte d'emplois au niveau macroéconomique. D'après les estimations, celles-ci sont responsables de la destruction d'au plus 1% de l'emploi industriel (soit moins de 0,5% de l'emploi total).
Le problème est ailleurs. En France, comme dans de nombreux pays développés, l'accroissement de la productivité dans l'industrie provoque un déversement de l'emploi du secondaire vers le tertiaire (l'emploi se déplace des secteurs à forte productivité vers les secteurs à faible productivité). Les délocalisations ne sont pas à l'origine de ce mouvement (qui a commencé il y a cinquante ans) mais l'accélèrent légèrement.
Tout irait pour le mieux si les emplois détruits pouvaient être créés ailleurs. La théorie nous dit que ces emplois doivent être créés dans un secteur comportant un avantage comparatif. Or, d'une part, le marché du travail français est très rigide et la réallocation de la main d'oeuvre est très lente (voir
ce post d'Etienne Wasmer sur la mobilité du travail). D'autre part, la France peine à se trouver un avantage comparatif :
"Après avoir en grande partie manqué le tournant des technologies de l’information, l’Union européenne et plus particulièrement la France sont probablement en train de manquer le tournant des biotechnologies, comme celui d’autres nouvelles technologies."
L'autre aspect du problème est plutôt local. Même si les délocalisations participent à un mouvement général plutôt bénéfique de restructuration, l'impact pour les individus touchés est non-négligeable :
"Lorsque « l’usine » (souvent il n’y en a qu’une) ferme, c’est toute une petite ville qui est affectée : il ne reste que la poste, la maison de retraite, le collège et les commerces de proximité. Le pire est que cette usine était elle-même censée raccommoder un tissu industriel local malmené par le grand chambardement industriel de l’après premier choc pétrolier."
Sans compter que les plus touchés sont les travailleurs peu qualifiés, c'est une conséquence de ce qu'on appelle le théorème de Stolper-Samuelson. Ce théorème nous dit que si un pays exporte des biens à forte intensité en travail qualifié et à faible intensité en travail non-qualifié, les salaires des qualifiés augmentent et ceux des non-qualifiés diminuent.
De manière générale, les auteurs considèrent que :
"Il convient d’envisager la mondialisation et ses effets dans une perspective positive et offensive, plutôt qu’inquiète et défensive."
Je suis d'accord, la phrase fait un peu "entraîneur d'une équipe de foot", mais l'idée est là : il est contre-productif de vouloir empêcher les délocalisations. Il vaut mieux :
1) aider les individus touchés à se reconvertir et de manière générale, améliorer la fluidité du marché du travail,
2) essayer de créer des avantages comparatifs pour la France via une politique industrielle adaptée sans sombrer dans le colbertisme.
Bien évidemment, le rapport est infiniment plus riche que ce résumé. Mais il y a des points essentiels qui méritaient d'être rappelés.
ref :
Désindustrialisation, Délocalisations
FONTAGNE Lionel, LORENZI Jean-Hervé,
FRANCE. Conseil d'analyse économique
Paris ; La Documentation française
(Les Rapports du Conseil d'analyse économique, n° 55)