jeudi 10 décembre 2009

Moraliser l'économie

Edit : voir également ce billet sur economibasic pour une approche assez différente.

Je ne cache pas que l'idée selon laquelle "il faut moraliser le capitalisme" est, à mon sens, complètement débile. Pour moi, l'économie est plus un problème d'incitations que de morale. Si l'économie ne fonctionne pas correctement, c'est qu'un acteur ou un groupe d'acteurs doit rencontrer de mauvaises incitations qui le poussent à  agir d'une façon différente de celle qu'on souhaiterait.

Néanmoins, on peut concevoir l'idée que la morale constitue une incitation en soi. Peut-être que les individus ont une préférence (plus ou moins marquée) pour les actions qui respectent la morale. Peut-être même que l'on peut exploiter cette préférence pour orienter les actions des individus dans un sens précis. Comment savoir ?

Nous allons avoir recours à l'économie expérimentale. Deux chercheurs ont placé des individus dans un laboratoire et les ont faits joué à un jeu célèbre connu sous le nom de "jeu du bien public". Le principe de ce jeu est le suivant.

Le jeu du bien public

Deux joueurs disposent chacun d'un certain capital initial (dans l'expérience citée, ce capital était légèrement inférieur à 1$, mais le jeu était répété un grand nombre de fois). Chacun doit choisir quelle partie du capital il garde pour lui et quelle partie il choisit de placer sur un compte commun entre les deux joueurs. La somme investie par la deux joueurs sur le compte commun est multiplée par 1,4 (soit une augmentation de 40%) et redistribuée équitablement entre les deux joueurs.

On voit immédiatement que les deux joueurs auraient intérêt à placer tout leur argent sur le compte commun de manière à maximiser les gains totaux. Par exemple, si le capital initial de chaque joueur est de 10 euros et que les deux joueurs mettent tout sur le compte commun, les gains totaux seront alors de 20*1,4=28, et chaque joueur récupère la moitié de cette somme, soit 14 euros.

Néanmoins, chacun a une incitation perverse à tout garder pour lui. En effet, pour un joueur donné, chaque euro investi dans le compte commun ne lui rapporte que 70 centimes. Il perd, à titre individuel, 30 centimes par euro investi ! La solution rationnelle pour chaque joueur est donc de tout garder pour soi en priant que l'autre acceptera d'investir. C'est typiquement une situation où les incitations individuelles poussent les joueurs à l'opposé de "l'optimum social".

Un message de l'au-delà

Les chercheurs ont donc laissé nos joueurs jouer tranquillement à ce jeu pervers (à chaque round, les "binômes" de joueurs étaient refaits de manière à éviter les effets de réputation). Au bout du dixième round, les joueurs recevaient un message choisi aléatoirement parmi quatre possibles (et un message "blanc" pour avoir un groupe de contrôle). Les messages étaient les suivants (traduits et simplifiés) :

  • L'hypothèse de la théorie des jeux est que des individus rationnels et agissant selon leur propre intérêt vont maximiser leurs gains. Si vous deviez suivre cette hypothèse, vous ne devriez pas mettre d'argent sur le compte commun.
  • Une action de votre part est morale si elle traite les autres comme vous souhaiteriez être traité. Si vous deviez agir selon ce principe, vous devriez mettre la somme maximale sur le compte commun.
  • Une action de votre part est morale si elle maximise la somme des gains de tous les joueurs. Si vous deviez agir selon ce principe, vous devriez mettre la somme maximale sur le compte commun.
  • Vous devriez envisager de mettre la somme maximale sur le compte commun.
Les deux messages moraux (le deuxième et le troisième dans la liste) ont un impact très fort sur le niveau de contribution des joueurs et supérieur à l'impact du quatrième message. Ceci montre que la partie "morale" du message est effectivement un élément décisif.

Néanmoins, il faut remarquer que l'effet de "l'incitation morale" tend à s'éroder au fil du temps. Au bout de quelques rounds, les joueurs retournent à leur niveau de contribution d'avant le message. Néanmoins, cet effet peut être contrecarré si on autorise les joueurs à se punir mutuellement de leur mauvais comportement. Dans ce cas, le message moralisant semble avoir un effet durable.

Comment la morale influence-t-elle le comportement ?

Comment expliquer cet effet d'un simple message moralisateur sur le comportement des individus ? Une première piste, intuitive, consiste à dire que le message affecte directement les préférences des individus en accroissant leur "goût pour l'altruisme" ou le "goût pour l'équité".

Le deuxième canal potentiel est celui des anticipations. En théorie, un individu purement rationnel ne devrait pas contribuer au compte commun peu importe ce que son adversaire joue (c'est ce qu'on appelle une stratégie dominante). Néanmoins, les joueurs peuvent avoir ce qu'on appelle "une préférence pour la réciprocité".

La préférence pour la réciprocité est un concept qui a fait coulé beaucoup d'encre en économie évolutionnaire. L'idée est que les êtres humains tendent à coopérer uniquement avec les gens qui coopèrent avec eux. C'est une sorte de "donnant-donnant" : tant que t'es réglo, je suis réglo moi aussi.

Dans le cas qui nous occupe, si un joueur sait que son adversaire reçoit un message moralisateur, il peut s'attendre à ce que la contribution de celui-ci au compte commun augmente. Son goût pour la réciprocité l'incite à accroître lui aussi sa contribution. On appellera cet effet, "l'effet anticipations".

Les auteurs ont mené des expériences pour isoler les deux effets : une (qu'on appellera expérience A) où les deux joueurs reçoivent un message moralisant (et chacun sait que l'autre en a reçu un) et une (qu'on appellera expérience B) où un joueur reçoit le message, et l'autre ne reçoit aucun message (et ne sait pas que le premier joueur a reçu un message moralisant). Il semblerait que les deux effets soient à l'oeuvre. Dans les deux expérience, le message moralisateur a un effet sur le niveau de contribution. Mais l'effet est plus important dans l'expérience A que dans l'expérience B. La différence entre les deux effets peut s'interpréter comme "l'effet anticipations".

Moraliser l'économie ?

Que conclure de tout ça ? Mon interprétation est la suivante : la morale est un instrument qui permet d'inciter les gens à coopérer dans un jeu où chacun a intérêt à agir chacun pour soi (ça permet de quitter la situation sous-optimale où personne ne coopère). Toutefois, faire en sorte que les gens coopèrent n'est pas suffisant. Il faut en plus s'assurer que la coopération soit durable. Pour ça, l'élément essentiel est la croyance que les gens ont en la bonne volonté des autres. Si tout le monde pense que les autres ne vont pas jouer le jeu, alors la morale ne servira strictement à rien.

Je prends un exemple basic : un prof et ses étudiants. Une situation très courante est celle où les étudiants ne travaillent pas (ou peu) et le prof refuse de faire le moindre effort car ses étudiants refusent de "coopérer". On peut toujours faire appel à la morale pour inciter l'autre camp à coopérer : le prof peut se plaindre que les étudiants devraient travailler plus car ils ont la chance de vivre dans un pays où ils peuvent faire des études. Les étudiants peuvent se plaindre que le prof devrait avoir une conscience professionnelle et faire le maximum pour ses étudiants même s'il n'est pas incité financièrement à le faire. Je pense que dans ce cas, un appel à la morale peut être efficace si le camp qui lance l'appel a un moyen crédible de s'engager à faire lui-même des efforts (ce qui est malheureusement plus facile à dire qu'à faire).

Bon, il faut quand même être prudent. Il est très difficile d'extrapoler les résultats d'une expérience en laboratoire. Si vous êtes en désaccord avec mon interprétation ou si vous voulez faire partager votre interprétation personnelle, les commentaires sont là pour ça.

J'ai l'impression que la longueur de mes billets est en augmentation... Il va falloir que je me calme un peu.

Ref :

"Do The Right Thing:" The Effect of Moral Suasion on Cooperation
Ernesto Dal Bó
Pedro Dal Bó
NBER Working Paper 15559


5 commentaires:

  1. En économie, je suis un Keskidi de base mais je me demande si le fait d'utiliser le mot "morale" dans les messages fait que les actions des participants répondent à la morale. Peut-être que l'on est juste sorti de la cave de Maslow et qu'on tire les participants vers le haut.

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  2. En fait, les chercheurs exploitent la différence de réaction entre les messages qui font appel à la notion de morale et celui qui demande simplement aux joueurs de mettre le plus d'argent possible sur le compte commun.

    La seule différence entre ces messages est la justification morale présente dans deux d'entre eux et pas dans le troisième.

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  3. Ça m'a rappelé le livre de Ken Binmore sur "game theory and the social contract". A la base, il suggère que la morale est essentiellement une convention qui surgit pour des raisons évolutives pour arranger la coopération entre individus.

    Pour moi, l'effet que décrit l'expérience est que le message agit comme "focal point" pour ensuite devenir fragil.

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  4. Oui, je suis entièrement d'accord. Je n'arrivais plus à retrouver le nom du concept !

    Effectivement, le problème est que le point focal pointe vers une situation instable par nature.

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  5. J'aime beaucoup ce passage de votre billet :"Néanmoins, il faut remarquer que l'effet de "l'incitation morale" tend à s'éroder au fil du temps. Au bout de quelques rounds, les joueurs retournent à leur niveau de contribution d'avant le message. Néanmoins, cet effet peut être contrecarré si on autorise les joueurs à se punir mutuellement de leur mauvais comportement. Dans ce cas, le message moralisant semble avoir un effet durable." Il me paraît résumer l'essentiel (il faut dire que cela m'arrange aussi).

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