dimanche 6 décembre 2009

Les brevets pharmaceutiques ne sauveront pas les pauvres de la maladie

La question des brevets pharmaceutiques est à double tranchant. D'un côté, ils accroissent le coût des médicaments pour les consommateurs. D'un autre côté, ils procurent une incitation à l'innovation qui peut s'avérer bénéfique dans le futur. Il faut donc que les brevets durent suffisamment longtemps (pour récompenser l'innovation) mais pas trop (sinon les consommateurs vont payer des prix trop élevés pour rien). Il s'agirait donc de déterminer la durée "optimale" des brevets pharmaceutiques.

Néanmoins, tout porte à croire que les firmes pharmaceutiques ont un poids beaucoup plus élevé que les malades en attente de médicaments dans les négociations avec les gouvernements et que la tentation sera forte de fixer une durée trop élevée sous la pression des lobbies.

L'accord TRIPS...

Au coeur de ce débat, on trouve l'accord "TRIPS" qui fut négocié dans le cadre du GATT en 1994 (l'OMC ne devait naître que l'année suivante). Cet accord impose un niveau minimum de protection de la propriété intellectuelle à tous les pays membres de l'OMC (qui existait au moment de l'application de cet accord) dont vous trouverez les détails sur la page Wikipedia.

L'idée derrière cet accord est que celui-ci va inciter les firmes pharmaceutiques à accroître leurs investissements de R&D pour développer des remèdes contre les maladies "négligées", c'est-à-dire les maladies qui touchent essentiellement les pays pauvres et qui ne constituent pas un marché suffisant pour inciter les firmes à développer des remèdes. Parmi ces maladies, on trouve notamment la tuberculose, la lèpre, la malaria, la cécité des rivières et (dans une certaine mesure) le SIDA (car cette maladie fait beaucoup plus de ravages dans les pays pauvres que dans les pays riches).

...et ses effets sur la R&D

Pour voir un peu l'effet qu'a eu cet accord sur les stratégies de recherche des firmes pharmaceutiques, Kyle et McGahan ont regardé le niveau d'investissement en R&D maladie par maladie et estimé son évolution suite à l'adoption de l'accord TRIPS. Leur conclusion est la suivante :
"Nous parvenons à la conclusion que [l'extension de la] protection fournie par les brevets dans les pays en développement et dans les pays les moins développés ne semble pas avoir créé d'incitation à investir dans de nouveaux traitements pour les maladies qui affectent principalement les pays les plus pauvres. [...] Nous ne prétendons pas que les brevets ne sont pas une solution pertinente : une meilleure protection par les brevets est associée avec des investissements en R&D plus élevés pour les maladies qui affectent les pays riches, et les traitements développés peuvent être également bénéfiques pour les habitants des pays pauvres. L'existence d'un marché dans les pays riches permet aux firmes d'amortir leurs investissements en R&D. Par conséquent, les maladies "globales" (celles qui affectent les pays riches comme les pays pauvres) attirent l'effort de recherche."
"Cependant, les brevets ne sont pas suffisants pour inciter à accroître la R&D pour les maladies qui ne constituent pas un marché important dans les pays riches. Si les individus affectés par ces maladies, ou leurs gouvernements, n'ont pas les moyens de payer des prix suffisamment plus élevés que le coût marginal de production du traitement, les firmes ne pourront pas amortir les coûts fixes de R&D, peu importe le niveau de protection fourni par les brevets."
Il va donc falloir trouver autre chose si on veut espérer délivrer le tiers-monde des maladies les plus mortelles. Ce type d'étude est primordiale comme le rappelle régulièrement William Easterly, pour éviter qu'on ne s'acharne pendant plusieurs décennies dans une impasse. Le risque est que les firmes pharmaceutiques réclament à nouveau une extension de la durée des brevets en prétendant que cela sera bénéfique pour la recherche sur les maladies négligées.

PS : Que pensez-vous d'une présentation plus structurée des billets avec des titres intermédiaires ?

ref :

Investments in Pharmaceuticals Before and After TRIPS
Margaret Kyle
Anita McGahan
NBER Working Paper 15468
http://www.nber.org/papers/w15468


7 commentaires:

  1. Bonjour,

    Continuez à nous informer comme vous le faites si bien et ne changez rien.

    En vous lisant, j'ai le sentiment que nos politiques devraient s'inspirer de vos écrits afin de redonner du SENS à l'action publique.

    Continuez !!!

    RépondreSupprimer
  2. HS: inflation et dette, que pensez vous de l'article sur l'inflation et le déficit paru dans les Echos ?
    http://alturl.com/xtg7
    Pour moi, il n'est pas fondé.

    RépondreSupprimer
  3. @Anonyme 1 : Merci pour le compliment :-)

    @Anonyme 2 : Je ne suis pas macroéconomiste, donc je ne suis pas calé pour répondre. Toutefois, il me semble que les tensions sur le taux d'intérêt de la dette publique n'apparaîtront que lorsqu'on aura des raisons sérieuses de douter de la solvabilité des Etats. Je pense que l'article dramatise un peu trop.

    Il y a un chapitre entier consacré à la question de la dette publique dans "Sexe, drogue et économie".

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour, j'ai publié sur mon blog un commentaire qua m'a inspiré votre billet. Comprenez que je ne publie pas cela contre vous, mais contre un système de recherche et de pensée auquel vous faisez régulièrement référence.

    RépondreSupprimer
  5. merci pour votre réponse, j'ai lu Sexe, drogue et économie (très bon) et n'ai donc aucun a priori sur la dette publique. Je n'étais pas d'accord avec l'analyse de l'article. Pour moi inflation peut régler le pb de la dette à court terme puisque seulement 10% de la dette est indexée dessus...après à long terme les investisseurs ont la mémoire courte !

    Anonyme 2 - dd

    RépondreSupprimer

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.