mardi 20 octobre 2009

Le salaire a-t-il vraiment un impact sur le nombre d'heures travaillées ?

La théorie standard du marché du travail propose une conception relativement simple de ce qu'on appelle l'offre de travail (le nombre d'heures que les individus sont prêts à travailler pour un salaire donné) : lorsque son salaire horaire augmente, un individu va souhaiter augmenter le nombre d'heures travaillées (je simplifie, car la théorie prédit aussi qu'il existe un seuil au-delà duquel la relation observée sera opposée). Cette idée est à la fois intuitive et contre-intuitive. D'un côté, on comprend bien que si le salaire horaire est plus élevé, il est tentant de "travailler plus pour gagner plus". D'un autre côté, la perception que l'on a de notre vie quotidienne ne nous renvoie pas l'image d'individus qui ajustent leur temps de travail au gré des fluctuations des salaires.

La question est donc de savoir si le salaire horaire a, oui ou non, un impact sur le nombre d'heures travaillées. Cette question est d'autant plus sensible qu'elle constitue un des reproches effectués fréquemment à l'encontre de la théorie orthodoxe. D'après ce que j'ai pu lire, beaucoup de personnes critiques vis-à-vis de cette théorie affirment que l'importance donnée aux salaires est exagérée. De plus, certains mettent en avant le caractère insupportable de l'idée selon laquelle une partie du chômage serait du chômage volontaire (c'est-à-dire que les individus ne souhaitent pas travailler car les salaires proposés ne sont pas assez élevés).

Pour résoudre ce problème, il faut donc essayer de mesurer ce que l'on appelle l'élasticité de l'offre de travail par rapport au salaire (si on augmente le salaire de 1%, de combien augmente le nombre d'heures travaillées en %).

Malheureusement, c'est assez compliqué à mesurer dans la pratique. Tout d'abord, on ne peut pas observer les salaires de ceux qui ne travaillent pas. Ca parait idiot, mais c'est pourtant essentiel : si on veut savoir pourquoi certaines femmes restent femmes au foyer, il est crucial de savoir à quel salaire elles pourraient prétendre si elles choisissaient de travailler. Ensuite, les individus ne sont pas tous à égalité. Ils n'ont pas tous la possibilité d'ajuster facilement leurs heures de travail. Pour finir, la présence d'impôts progressifs sur les revenus ajoute des difficultés techniques sur le plan statistique (car il s'agit de ce que les économètres appellent une "non-linéarité" et qui leur pourrit pas mal la vie).

De ce fait, les économistes ont dû tenter plusieurs approches pour mener à bien ce genre d'estimation. Il est donc assez difficile d'obtenir une réponse définitive à partir d'une seule étude. C'est pourquoi, je vous propose une méta-analyse de Evers, Mooij et Vuuren qui essaie de faire la synthèse à partir de plus de 200 estimations menées dans 30 études différentes.

Au final, ils aboutissent à la conclusion suivante. Une augmentation de 10% des salaires provoque une augmentation de 5% du nombre d'heures travaillées pour les femmes et de 1% pour les hommes. Au niveau microéconomique, l'effet pour les hommes est relativement faible, mais à l'échelle d'une population entière, ça ne me semble pas négligeable. Il faut également se souvenir qu'il s'agit-là d'une moyenne qui cache beaucoup d'hétérogénéité entre les individus. Par exemple, les conditions de vie familiale sont souvent déterminantes.

Il me semble que c'est extrêmement important d'avoir cet ordre de grandeur à l'esprit lorsque l'on parle des effets respectifs des politiques d'aides aux chômeurs, de la fiscalité des salaires et des politiques visant à accroître la participation des femmes au marché du travail.

ref :

The Wage Elasticity of Labour Supply: A Synthesis of Empirical Estimates
Michel Evers, Ruud De Mooij, Daniel Van Vuuren
De Economist (2008) 156:25-43


6 commentaires:

  1. dernier mot du sixième paragraphe: "déterminAnte"

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  2. D'un autre coté, un bas salaire oblige les travailleurs à enchainer les heures sup' pour maintenir un niveau de vie acceptable, alors qu'une personne ayant un plus haut salaire peut se permettre de travailler moins. Ce qui contredit votre these me semble-t-il.

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  3. Sur le plan théorique, il y a en fait deux effets dans l'offre de travail (c'est-à-dire le lien entre le salaire et le nombre d'heures qu'un individu souhaite travailler). D'une part, l'effet revenu que vous décrivez et d'autre part, l'effet substitution "travail-loisir" comme on l'appelle dans notre jargon.

    En fait, si le salaire auquel on peut prétendre est faible, l'effort n'en vaudra pas la chandelle. Salaire et heures de travail seraient alors positivement reliés.

    Ce que montrent les études empiriques, c'est qu'en moyenne, l'effet "substitution" domine légèrement et que donc un accroissement du salaire pousse les individus à travailler plus (ou pousse plus d'individus à travailler ce qui revient au même sur le plan macroéconomique).

    Le bon sens n'est pas forcément le meilleur conseiller. Dans mon ménage, nous vivons en couple avec environ 1,5 SMIC pour deux. Pourtant, lorsqu'on me propose un contrat pour faire des traductions d'un manuel de microéconomie, j'essaie d'évaluer si le temps que ça va me prendre vaut la peine d'être sacrifié pour un supplément de revenu. Dans mon cas, l'effet "substitution" domine sur l'effet "revenu", alors que nous sommes situés dans une tranche de revenus par personne assez faible (revenu par personne inférieur à 1 SMIC).

    Lorsque l'on peut imaginer des exemples allant dans un sens ou dans l'autre, il vaut mieux (il me semble) laisser le sens commun de côté et se fier aux études statistiques.

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  4. Mais votre article donne l'impression que le chômage vient des travailleurs qui, par leurs arbitrages, préfèrent rester à la maison plutôt que travailler (en fonction des aides, salaires, etc..)
    Ne pensez-vous pas que, si ce problème ce pose et que quelques secteurs très déterminés (batiment, bouchers, plombiers, etc..) éprouvent des difficultés à recruter, la très grande majorité du chômage vient tout simplement de ce qu'il n'y a pas assez d'offres d'emploi ?
    Et, lorsqu'il y a croissance, les salaires augmentent et les offres d'emploi augmentent, du coup il y a moins de chômeurs et des salaires plus élevés. Est-ce que les articles que vous citez contrôlent que ce ne soit pas cet effet qui est mis en évidence au lieu du lien entre augmentation des salaires et désir des gens de travailler plus ?

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  5. Attention, je ne parle pas de chômage ici. Je ne parle que de "l'offre de travail", c'est-à-dire le nombre d'individus qui souhaiteraient travailler à un niveau de salaire donné.

    L'insuffisance des salaires n'explique qu'une partie du "non-emploi" (c'est-à-dire les personnes qui ne travaillent pas, ce qui est très différent du chômage, celui-ci ne comprenant que les personnes qui souhaitent travailler mais qui ne travaillent pas). D'après l'étude de Salanié et Laroque intitulée "Une décomposition du non-emploi en France", l'insuffisance des salaires explique 57% du non-emploi en France en 1997.

    Je n'ai donc pas la prétention d'expliquer le chômage avec cette théorie, je dis juste que le salaire a un impact, certes faible pour les hommes, mais réel sur le choix de travailler ou non. Ca me semble intéressant car l'existence de cet effet n'est pas forcément intuitif au regard du bon sens.

    Les études en question n'utilisent pas le taux de chômage, mais des données microéconomiques sur le nombre d'heures travaillées par chaque individu et les salaires horaires. La principale difficulté méthodologique est d'estimer le salaire auquel pourrait prétendre un individu qui ne travaille pas s'il décidait de travailler. Il y a différentes solutions à ce problème (dont une a valu le nobel à James Heckman) que je ne vais pas détailler pour éviter de rentrer dans une discussion trop technique (mais si ça vous intéresse, vous pouvez faire une recherche sur le "heckman selection model").

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