samedi 26 septembre 2009

Micro- et Macroéconomie de la confiance

Cela fait un certain temps (au moins 15 ans si ce n'est plus) que les économistes travaillent sur le lien entre confiance et performance économique. On a constaté très tôt que la confiance dans un pays est corrélée avec un certain nombre d'indicateurs économiques comme le revenu par habitant, la croissance des firmes, le développement des marchés financiers et le commerce international.

L'éternel problème qui se pose est celui de l'identification de la causalité : est-ce la confiance qui améliore les performances économiques ou est-ce les performances économiques qui forgent la confiance (ou les deux) ?

Pour s'en sortir, les économistes utilisent des méthodes statistiques que j'ai brièvement décrites ici. Grâce à ces méthodes, on a pu prouver que la confiance était effectivement un déterminant important des performances économiques d'un pays. Les deux plus grands spécialistes français de ce domaine, Pierre Cahuc et Yann Algan, ont écrit un livre à ce sujet disponible gratuitement au format électronique à cette adresse, livre qui a été très injustement critiqué probablement à cause des conclusions dérangeantes quant à la situation de la France.

Donc, il semblerait que la confiance soit un élément favorable au niveau macroéconomique. Est-ce le cas au niveau microéconomique ? Les gens faisant plus facilement confiance aux autres réussissent-ils mieux dans la vie ?

D'après les recherches de Butler, Giuliano et Guiso à partir d'une enquête menée dans toute l'Europe, c'est un peu plus compliqué que ça. Après avoir identifié l'effet causal de la confiance (mesurée par les réponses des individus à une question sur leur degré de confiance envers les autres) sur le revenu, ils mettent en évidence une courbe en U inversé : les individus qui font rarement confiance aux autres ont un revenu moins élevé, mais c'est également le cas pour ceux qui font trop confiance aux autres ! En fait, les individus qui s'en sortent le mieux en moyenne sont ceux qui ont un niveau de confiance intermédiaire que l'on pourrait qualifier "d'optimal" au niveau individuel.

Il se trouve également que ce "niveau optimal" de confiance varie avec la confiance moyenne des habitants du pays concerné. Dans un pays où le degré de confiance mutuelle est élevé (notamment les pays d'Europe du Nord : Norvège, Danemark...), chaque individu a intérêt à faire confiance aux autres. En revanche, dans un pays où le degré de confiance mutuelle est faible (notamment un certain nombre de pays d'Europe de l'Est), les habitants ont plutôt intérêt à être un peu plus méfiants.

L'interprétation de ces résultats est relativement simple. Un individu trop méfiant se fera rarement avoir, mais risque de rater un grand nombre d'opportunités par manque de confiance envers les gens à qui il a affaire. Au contraire, un individu trop confiant ratera peu d'opportunités mais risque de se faire duper par ses partenaires et de ne pas prendre suffisamment de précautions lors de ses négociations avec autrui.

Les auteurs illustrent ce point sur le plan empirique : les données dont ils disposent précisent si les individus se sont faits arnaqués par une banque, un artisan ou en achetant un bien de mauvaise qualité ; et sur le plan théorique en construisant un modèle simple mettant en jeu un investisseur et un entrepreneur : l'investisseur apporte des fonds et l'entrepreneur monte une affaire, mais il existe un risque que l'entrepreneur tente de s'enfuir avec la caisse. Ce modèle théorique permet de reconstruire la courbe en U inversé observée à partir des données.

Toutefois, cette étude met en avant un problème beaucoup plus grave : si dans un pays, personne ne fait confiance à personne, alors aucun individu n'a intérêt à être le premier à faire confiance aux autres. On est bloqué dans ce que les économistes appellent "un équilibre sous-optimal". De ce fait, les institutions ont un rôle à jouer pour sortir la société de cette "trappe à défiance". Je pense d'une part au rôle que doit jouer la justice pour protéger les individus qui ont accordé leur confiance à des individus malhonnêtes. Je pense également à la méthode Sarkozy pour régler le problème des banlieues qui fait tout sauf tenter d'établir une relation de confiance entre les individus ou entre les citoyens et les institutions.

ref :

The Right Amount of Trust
Jeffrey Butler
Paola Giuliano
Luigi Guiso
Working Paper 15344
http://www.nber.org/papers/w15344


1 commentaire:

  1. Très intéressant...

    Pour Cahuc et Algan, je ne vis pas en France mais il me semble que ce livre a été bien accueilli. Il me semble encore que ce fut le meilleur livre de cette année là...C'est un livre formidable. Je me disais s'il pouvait pas reproduire ces analyses dans les PED

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