vendredi 18 septembre 2009

La théorie des "moi" multiples

Hier soir, je me suis dit : "Je vais mettre mon réveil à 7h pour demain, comme ça j'aurai le temps de faire la vaisselle avant de partir au travail à 9h."

Que s'est-il passé ce matin ? Mon réveil a sonné à 7h, je l'ai retardé à 7h15, 7h30, 7h45, 8h00 puis 8h15 avant de finalement me lever, de me dépêcher de me préparer et de partir.

En jargon économique, il s'agit là d'une "incohérence temporelle". Dans la théorie standard, si je planifie toutes mes actions futures de manière rationelle, tant que je n'obtiens pas de nouvelles informations et tant qu'aucun événement nouveau n'intervient, je dois respecter le plan que j'avais prévu. En effet, si je juge dimanche soir qu'il est optimal pour moi de me lever à 7h du matin, mes préférences n'ayant pas changé dans la nuit, je devrais toujours juger au petit matin qu'il faut que je me lève à 7h. Autrement dit, je devrais être "d'accord avec moi-même" ou être "cohérent dans le temps".

Or, ce ne fut pas le cas. Les bonnes résolutions que je m'étais fixées la veille sont parties en fumée lorsque j'ai tenté de faire l'effort surhumain de soulever mes deux paupières à 7 heures du matin, et j'ai donc préféré me rendormir. Comment les économistes comportementaux expliquent-ils cela ?

Ils développent la théorie dite des "moi multiples" (multiple selves). L'idée est la suivante. Il y a le "moi du soir" et le "moi du matin" qui sont deux "joueurs" distincts au sens où ils n'ont pas les mêmes préférences. Le "moi du soir" qui prend sa décision le dimanche soir préfère que Yannick se lève tôt lundi matin. Mais le "moi du matin" aimerait plutôt que Yannick se rendorme et profite de la chaleur confortable de la couette douillette.

Dans cette situation, le "moi du soir" n'a aucun moyen de contraindre le "moi du matin" à agir selon ses préférences. Le "moi du matin" a l'avantage et c'est donc lui qui prend la décision au moment fatidique. Le "moi du soir" n'a aucune chance de l'emporter.

Ceci dit, le "moi du soir" peut ruser, en faisant par exemple appel à Clocky, le réveil matin farceur (je vous jure que tout ceci est très sérieux). Que fait Clocky ? Au moment où l'heure de se réveiller est arrivée, il sonne et commence à se ballader dans tout l'apart en faisant un boucan infernal, obligeant son propriétaire à lui courir après pour interrompre le bruit stridant. Du coup, le "moi du matin" est piégé ! Clocky rend beaucoup moins intéressante l'option "rester couché", car le "moi du matin" n'a pas envie d'essayer de se rendormir avec la sonnerie dans les oreilles, ni envie de se recoucher après avoir couru derrière un réveil matin pendant cinq minutes.

De manière plus technique, il s'agit d'un jeu au sens de la théorie des jeux, entre deux "exemplaires" du même individu. On retrouve ce jeu dans de très nombreuses situations de la vie courante : le conflit entre le "moi du matin qui vient de monter sur la balance et qui veut faire un régime" et le "moi du midi à qui on propose une part de fondant au chocolat tout chaud", le conflit entre le "moi qui vient de faire les comptes et qui aimerait bien arrêter de fumer pour économiser 80 euros par mois" et le "moi qui est stressé au boulot et qui vendrait père et mère pour une pause clope", le conflit entre le "moi qui se dit que ce serait pas mal d'épargner pour acheter une maison plus tard ou pour payer les études des enfants" et le "moi qui regarde à travers la vitrine la nouvelle playstation 14 qui coûte 999 euros (dont 28 centimes d'éco-participation) et qui aimerait bien l'acheter pour égayer ses soirées"... Bref, les exemples sont très nombreux.

Pour déjouer ce piège, la meilleure méthode consiste à adopter ce qu'on appelle des "stratégies d'engagement". Clocky est un exemple de stratégie d'engagement. Il s'agit de restreindre ses options futures de manière à rendre moins attractive (voire impossible) la mauvaise décision. Par exemple, une accro du shopping qui sait qu'elle ne résistera pas si elle trouve au centre commercial un magnifique petit haut drôlement cher mais tellement sexy peut choisir volontairement de ne pas emporter son portefeuille ou de n'emporter qu'une somme minime en liquide (en laissant la carte bleue à la maison). Ce faisant, elle restreint ses options futures et s'empêche de céder à la tentation.

C'est bien joli tout ça, me direz-vous, mais quel intérêt pour l'analyse économique ? Eh bien, David Laibson avance que ce phénomène serait une explication possible du taux d'épargne très faible (voire négatif) que l'on a pu observer aux Etats-Unis ces dernières années ! En effet, ce chercheur a observé que les individus sont nombreux à déclarer qu'ils préféreraient épargner plus qu'ils ne le font actuellement et qu'ils jugent leur niveau d'épargne insuffisant.

Et vous, pouvez-vous comparer la proportion de votre revenu que vous voudriez épargner et celle que vous épargnez réellement ?

Petite remarque supplémentaire : il est intéressant de voir qu'ici, nous n'avons jamais levé l'hypothèse de choix rationnel ! Nous avons simplement modifié la façon dont cette rationalité s'exerce, mais le cadre utilisé est toujours celui du choix rationnel. J'insiste sur ce point pour montrer que l'hypothèse de choix rationnel n'est en réalité pas une hypothèse très forte en économie et que sa grande flexibilité permet de modéliser également des situations de choix "irrationnel".


9 commentaires:

  1. article interessant mais malheureusement copié (même l'exemple de clocky...) du livre Nudge p.44-45 ...

    game over!try again!

    http://carpediempolitique.hautetfort.com

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  2. Pas du tout. Je n'ai jamais lu ce livre.

    L'exemple de Clocky est tiré de "The Art of Strategy", livre dont j'ai parlé dans un post précédent.

    La théorie des moi multiples est une théorie que j'ai longuement étudiée lors de mon M2 pour mon mémoire sur la procrastination des étudiants.

    Néanmoins, c'est une théorie qui est relativement connue en économie comportementale, donc il est logique qu'elle soit citée dans plusieurs ouvrages.

    C'est comme si j'étais accusé de plagiat en parlant du plan de chômage involontaire, parce que Keynes en a déjà parlé en 1936 !

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  3. Pardon, il faut lire "en parlant de chômage involontaire" au dernier paragraphe.

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  4. Pete, vous devriez lire plus souvent ce blog, il est prolifique et de bonne qualité, et surtout, vous sauriez que copier n'est pas vraiment l'ambiance.

    Si vous vous arrogez autorité pour lancer de pareilles accusations; citez donc vos sources convenablement "Nudge - Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness" de Thaler et Sunstein ed. 2008; c'est un peu plus crédible.

    Quand on connaît les capacités, le style et l'humour de l'auteur de ce billet, (ah si tous les blogs étaient aussi agréables à lire...) on sait qu'il a suffisamment de ressources pour ne pas avoir besoin de copier.

    Deplus, quel intérêt aurait-il à le faire? son blog n'héberge aucune publicité, il n'a donc pas vocation à lui procurer un quelconque revenu..

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  5. Nous venons de nous expliquer par mail. Je pense que nous nous sommes tous les deux un peu emportés. L'histoire est réglée.

    Il se trouve que la présentation que j'ai faite de cette théorie est relativement "classique" et similaire à celle qui est faite dans de nombreux ouvrages. L'exemple de Clocky est tellement populaire qu'il est repris dans deux ouvrages différents "Nudge" et "The Art of Strategy". Je l'ai repris à mon tour sans citer ma source.

    Cet incident mineur doit attirer notre attention sur l'importance d'indiquer ses sources avec le plus de précision possible.

    Toutes mes excuses à pete pour m'être emporté.

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  6. YB, je ne vois pas en quoi vous vous êtes emporté. C'était une petite clarification...Je suis d'accord avec Isabelle...

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  7. Autre exemple classique d'engagement, correspondant au thème abordé en fin de billet : le virement automatique. Vers une épargne non disponible à court terme, ça marche encore mieux.

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  8. Effectivement, c'est un très bon exemple, cité par Dan Ariely dans "C'est (vraiment ?) moi qui décide".

    Dans le même ordre d'idées, Dan a essayé (sans succès) de vendre aux banques une carte bleue qui permettrait de lutter contre les dépenses impulsives. Elle fonctionnerait comme suit (p. 151 de son livre) :

    "[Le consommateur] déciderait, à l'avance, du montant affecté à chaque catégorie, chaque boutique, et chaque plage horaire. Par exemple, il pourrait fixer ses dépenses à 20$ par semaine en café, à 600$ par semestre en vêtements, à 200$ par semaine en alimentation, à 60$ par mois en loisirs, et ne s'autoriser aucune dépense en friandises entre 14h et 17h. Qu'arriverait-il en cas de dépassement de la limite ? Ce serait au détenteur de la carte de le décider. Ainsi pourrait-il demander à ce que sa carte soit rejetée ; ou bien à payer une taxe supplémentaire dont le produit serait versé à un organisme de charité, un proche ou sur un compte d'épargne. [...] Et pourquoi pas l'envoi automatique d'un e-mail à votre épouse, votre mère, ou un ami."

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  9. Post très intéressant.Merci de nous permettre de penser l'économie dans une logique simple et concrète.

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