samedi 29 août 2009

Une preuve empirique de la révolution empirique

"Au début des années 1970, 77% des articles les plus cités [en économie] étaient théoriques, contre seulement 11% empiriques. A la fin du siècle, 60% sont empiriques et seulement 11% sont théoriques."

Cette phrase est extraite d'un article publié en 2006 qui étudie l'évolution de la pensée économique depuis 1970. La méthodologie est certes, un peu approximative et obscure sur certains points (il n'est nul part défini ce que sont un article empirique et un article théorique), mais on peut néanmoins difficilement passer à côté du phénomène.

Il s'est donc passé quelque chose dans le dernier quart du XXème siècle, qui a poussé les économistes à s'intéresser de plus en plus aux données et de moins en moins à la théorie "pure". La disponibilité croissante d'ordinateurs de plus en plus puissants n'est probablement pas étrangère à cette révolution (même si les déterminants sont probablement complexes).

Lorsque j'ai commencé à enseigner, j'ai un peu regretté que cette révolution n'ait pas eu d'impact visible sur le contenu du programme de premier cycle en économie. En tant que chargé de TD, le programme m'était imposé et ne contenait que de la théorie. Même en ayant lu intégralement les PowerPoint du cours du prof, je n'ai pas souvenir de la moindre référence à une étude empirique ou à la méthode empirique de manière générale (le mot "économétrie" n'y apparait pas).

Quel est le résultat ? Les étudiants ont une image faussée de l'économie. Ils s'imaginent que les économistes sont des scientifiques dans une tour d'ivoire qui passent leur temps à faire des modèles aux hypothèses plus aberrantes les unes que les autres. Cette façon de faire contribue à décrédibiliser l'économie en tant que science.

C'est une des raisons principales qui me pousse à aborer essentiellement les articles empiriques sur ce blog (une autre raison étant qu'il est souvent plus facile de vulgariser une étude empirique qu'un article théorique).

ref :

What Has Mattered to Economics since 1970
Author(s): E. Han Kim, Adair Morse and Luigi Zingales
Source: The Journal of Economic Perspectives, Vol. 20, No. 4 (Oct., 2006), pp. 189-202
Published by: American Economic Association
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/30033690


2 commentaires:

  1. Il me semble que la question de la prise en compte du "tournant empirique" de la science économique dans l'enseignement en premier cycle a deux dimensions suivant l'objectif de cet enseignement :
    a) ou bien il s'agit de présenter aux étudiants l'état de l'art en science économique ;
    b) ou bien il s'agit de *préparer* les étudiants à des une étude plus poussée de la science économique.

    Il me semble que l'objectif (a) va plus facilement correspondre à des étudiants par lesquels l'économie n'est pas une discipline centrale de leur cursus (science po, école de commerce, voire AES). Auquel cas, effectivement, zapper le tournant empirique me semble dommageable.

    L'objectif (b) par contre correspond à des étudiants qui font de pures études d'économie. Ici, il me semble que les choses sont plus complexes : tout travail empirique présuppose un arrière plan théorique. On peut saisir la portée d'une étude empirique que si l'on au préalable connaissance des enjeux et des outils théoriques qu'il y a derrière. A fortiori, cela est vrai quand l'on veut *réaliser* une étude empirique. Vu que le temps est une ressource rare, il faut hiérarchiser les priorités et du coup il ne me parait pas insensé de mettre l'accent sur la théorie.

    Ce que vous dites sur l'aspect empirique pourrait aussi être dit sur son extension interdisciplinaire. On peut par exemple estimer qu'il est dommage de ne pas plus insister dans les enseignements premier cycle sur l'articulation entre économie et psychologie (économie comportementale et expérimentale), sur la rencontre entre sociologie et économie (sociologie économique, analyse des réseaux, etc.), sur les nouvelles techniques de modélisation (agent-based modeling, modèles multi-agents) ou encore sur des perspectives plus "nouvelles" (économie évolutionnaire ou institutionnelle). Mais ici aussi, c'est le même problème qui se pose je pense.

    Pour ma part, dans mes TD d'analyse éco aux premières années, à dominante théorique (fonctions d'utilité et de production quoi...), je fais toujours un petit aparté pour expliquer aux étudiants que l'économie qu'on leur enseigne en première année est très différente de la science économique réelle... mais qu'il faut d'une manière ou d'une autre en passer par là !

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  2. Pour ma part, je pense (et c'est ce que je fais dans la mesure du possible) qu'il est faisable (sans doute pas dans tous les domaines de l'économie, par exemple un peu plus difficile en macroéoconomie) de commencer par l'empirie sans aucune théorie et d'organiser les faits empiriques à l'aide des étudiants autour d'un mécanisme théorique. C'est tellement plus naturel que d'expliquer la théorie puis ensuite de l'appliquer empiriquement ! Les jeux en classe permettent de faire cela : les étudiants jouent un jeu, puis observent les données et tentent "d'ordonner" les résultats observés (avec l'aide de l'enseignant) à l'aide d'un mécanisme explicatif. Je ne suis plus en première année, mais dans pratiquement tous mes cours, quel que soit le thème, je commence par une série d'expériences en classe qui seront le suppport empirique (pas exclusif) de mon cours et dont les étudiants devront travailler eux même les données pour les présenter! essayez, cela change complétement la manière d'enseigner et les étudiants, pour l'essentiel, adorent cela...(LDB)

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