dimanche 23 août 2009

Et si la fuite des cerveaux était bénéfique pour le tiers-monde ?

L'émigration des travailleurs qualifiés semble être perçue unanimement dans la presse comme un phénomène pénalisant pour le pays source. Pourtant, certains chercheurs parlent d'un deuxième effet positif qui vient contre-balancer le premier.

Cet effet apparait lorsque seule une partie des travailleurs éduqués qui souhaitent émigrer le peuvent (par exemple, à cause des politiques de contrôle des flux migratoires). On observe effectivement dans les données que, dans les pays en développement, la proportion des travailleurs éduqués qui émigrent est très variable et est loin d'être égale à 100%.

Dans ce cas, la possibilité de partir vers un pays riche va inciter une partie de la population à s'éduquer. Mais comme tous les travailleurs éduqués ne peuvent pas partir, une partie d'entre eux va rester dans le pays d'origine, ce qui profitera à l'économie nationale.

On a donc deux effets : un négatif et un positif. La tradition chez les politiciens consiste à organiser des débats stériles sans fin entre ceux qui pensent que l'effet négatif domine et ceux qui pensent que l'effet positif domine. Au final, on n'aura pas avancé d'un iota. Pour trancher, il nous faut une étude empirique.

Je me suis baladé sur une de mes bases de données électroniques de revues scientifiques préférée jusqu'à tomber sur cet article de Beine, Docquier et Rapoport, publié en 2008 dans The Economic Journal. L'objectif de l'étude est de séparer statistiquement la perte de capital humain liée à l'émigration et le gain en capital humain lié à l'effet incitatif.

Première trouvaille :

"We find that doubling the emigration rate of the highly skilled induces a 5% increase in human capital formation among the native population (residents and emigrants together). The coefficient is very stable across specifications and estimation methods."

"On trouve que si on double le taux d'émigration des individus très qualifiés provoque un accroissement de 5% de la formation de capital humain dans la population native (en comptant à la fois les résidents et les émigrants). Le coefficient est très robuste au changement de spécification et de méthode d'estimation."


On a donc une preuve que l'effet incitatif existe : la perspective de pouvoir partir à l'étranger incite la population à s'éduquer. Mais est-ce que ça suffit à compenser la perte de capital humain liée aux départs ?

C'est compliqué. Tout d'abord, il y a plus de pays perdants que de pays gagnants (65 perdants contre 59 gagnants). Ensuite, les pertes des perdants descendent très bas : baisse de 21,5% de la proportion de travailleurs qualifiés pour la Grenade, -14% pour la Jamaïque, -17,8% pour la Guyanne, alors que les gains des gagnants ne montent pas très haut : hausse de 1,5% de la proportion de travailleurs qualifiés pour l'Argentine en haut du classement, +1,3% pour le Venezuela, +1,2% pour l'Arabie Saoudite. Le classement entier est disponible dans l'étude originale. Ecrivez-moi si vous souhaitez la consulter.

Au niveau agrégé, les gains dépassent les pertes (notamment parce les pays les plus peuplés comme la Chine et l'Inde sont tous parmi les gagnants). L'étude suggère donc que la fuite des cerveaux contribue à accroître le nombre de travailleurs qualifiés dans les pays en développement pris dans leur ensemble. Néanmoins, les effets sont très hétérogènes d'un pays à l'autre et certains pays ont beaucoup à perdre.

Lutter contre la fuite des cerveaux est donc un enjeu plus ou moins prioritaire selon les pays et peut même s'avérer contre-productif. Le classement élaboré dans cette étude est, à mon sens, très précieux pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce phénomène.

ref :

Brain Drain and Human Capital Formation in Developing countries: Winners and Losers
Michel Beine
Frédéric Docquier
Hiller Rapoport
The Economic Journal no. 118 (April 2008), pp 631-652


7 commentaires:

  1. C'est instructif, voire même très; mais, vous l'avez certainement deviné que cela ne fait vraiment pas progresser la discussion entre politiciens, même...En quoi une analyse agrégée des PED peut résoudre un problème "spécifique" national? Leur résultat semble se classer dans ceux qui pensent qu'il faut décourager l'émigration, la fuite de cerveaux et chercher d'autres moyens pour améliorer le capital humain.

    Le point positif majeur que je mets au crédit de ce papier est le fait de mettre en évidence les effets incitatifs positifs, qui passent inaperçus aux yeux de plusieurs...

    J'allais oublier, je suis preneur du papier.

    Et pour mon commentaire sur l'avant dernier post, je cherche encore. Au fait, je peux le trouver au forum éconoclaste.

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  2. Cette analyse passe a coté de l’essentiel. En pratique la personne qui quitte son pays y conserve des liens importants. Par son savoir et l’argent acquis à l’étranger, l’émigrant est un agent important de développement économique. Il va envoyer des sommes importantes pour faire vivres ses parents qui demeurent dans le pays d’origine, il va stimuler les échanges économiques entre son pays d’origine et son nouveau pays et surtout il va amener de nouvelles idées. Les migrations sont au cœur de la mondialisation et l’impact est d’autant plus important que la personne dispose d’un bagage intellectuel important.

    Par Michel Marceau

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  3. Je vais répondre point par point :

    * Sur la question des idées, je suis sceptique. Si un émigrant veut faire profiter son pays d'origine d'une "idée", il va généralement avoir besoin de revenir. Un pays ne se développe pas simplement grâce à un afflux "d'idées", il faut des facteurs de production pour la mettre en oeuvre.

    * Je suis un peu plus d'accord sur la stimulation des échanges économiques entre le pays d'origine et le pays de destination. La création de réseaux est probablement un facteur d'expansion du commerce international (il faudra que je me renseigne sur cette question). Comme toujours se pose la question de l'ampleur de cet effet. Celui-ci existe probablement, mais je doute que le gain par émigrant soit plus important que le gain obtenu si les travailleurs n'avaient pas émigré.

    * Sur la question du transfert de revenus, je suis d'accord pour dire qu'il s'agit d'un bénéfice pour la famille restée dans le pays d'origine. Je suis très sceptique quant à savoir s'il s'agit d'un facteur de développement. Les études statistiques montrent que le sous-développement s'explique à la fois par un moins grande quantité de facteurs de production disponibles et une moins grande efficacité de ces facteurs.

    Pour se développer, un pays doit produire et produire efficacement. Pour produire, il faut des facteurs de production. Le travail qualifié est central à la fois sur le plan quantitatif et sur le plan qualitatif. Disposer d'une grande quantité de travail qualifié est un atout pour un pays en développement.

    Je ne connais pas d'étude qui mette en avant des problèmes de demande dans la question du sous-développement. Distribuer des revenus conduit plus souvent à de l'inflation qu'à un accroissement de la production.

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  4. Bonjour,

    Le développement d'une littérature sur une fuite des cerveaux bénéfique aux pays de départ (ou "beneficial brain drain") semble dater d'une douzaine d'années. On en trouve un modèle théorique dans l'article de Andrew Mountford ["Can a brain drain be good for growth in the source economy?", Journal of Development Economics, Volume 53, n°2, août 1997, Pages 287-303]. Depuis 1998, entre autres auteurs, F. Docquier et ses coauteurs (Beine et Rapoport - 1998, 2001, 2003, entre autres) nourrrissent la réflexion.
    C'est un sujet complexe qui part de la problématique relative à la déperdition en matière grise impliquée par les départs d'individus diplômés pour rejoindre celle des transferts monétaires ("remittances" - la littérature économique sur ce sujet est abondante) et des effets retour (feedback effects) dont les transferts technologiques représenteraient le versant le plus solide à l'appui de cette théorie. La création du Hsinchu Science and Industrial Park (présenté comme la Silicon Valley taïwanaise) en serait une illustration, Taïwan ayant bénéficié du retour de ses cerveaux expatriés aux Etats-Unis (ou plus exactement d'étudiants partis suivre leur formation académique aux EU puis revenus au pays par la suite).
    C'est un sujet véritablement intéressant qui combine au souci d'une définition du phénomène de "fuite des cerveaux", celui de sa mesure (les sources statistiques étant très largement agrégées - Docquier et Marfouk ont développé une base de données dont les personnes intéressées pourront trouver la version initiale à l'adresse suivante: http://econ.worldbank.org/external/default/main?pagePK=64165259&theSitePK=469382&piPK=64165421&menuPK=64166093&entityID=000160016_20040922150619).


    Sophie

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  5. Ce billet a été publié sur eco89, et certains lecteurs m'ont interrogé à propos d'effets feedback potentiels et notamment sur la question des transferts monétaires.

    Je vais regarder un peu tout ça. Je ne doute pas une seconde qu'il s'agisse d'une question passionante :-)

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  6. Quelques exemples au sujet du transfert d'idées, de savoir et de capitaux. Une connaissance vivant en Suisse monte un centre d'appel pour une compagnie Suisse chez lui au Sénégal. Un ami pharmacien du Niger, vivant au Canada. monte avec une entreprise canadienne une petite usine de production de médicaments génériques au Niger. Une autre connaissance,un malien, importe en Amérique la production artisanale de sa famille et avec les bénéfice développe des commerces de bureautique au Mali etc.

    Au niveau du capital les recettes provenant des transferts des ressortissants vivant à l'étranger sont pour certain PMA la première source de devise.

    Michel Marceau

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  7. Bonjour.

    Je dois reconnaître que j'ai eu un point de vue exagéré sur la question des transferts de revenus. Un billet est à paraître à ce sujet le 31 Août.

    Dès que j'ai terminé mon jogging du matin, je vais aller chercher des études sur le lien entre migrations, réseaux et IDE. Ca doit bien exister.

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