lundi 31 août 2009

Emigration et transferts de revenus vers les pays en développement

Suite à un commentaire pertinent à propos mon dernier billet sur l'économie du développement, je présente aujourd'hui une étude sur le rôle important des transferts de revenus.

Pour mémoire, je parlais dans ce billet de l'impact ambigu de la fuite des cerveaux sur le niveau moyen de qualification de la main d'oeuvre du pays source. D'un côté, le départ de main d'oeuvre qualifiée est une perte pour le pays d'origine, mais d'un autre côté, la perspective de pouvoir émigrer incite les individus à faire des études.

Un internaute m'a fait alors remarquer que les émigrants jouent un autre rôle via les revenus qu'ils envoient vers leur pays d'origine. J'ai tout d'abord été sceptique sur l'impact macroéconomique de ce type de transfer, puis je suis allé consulter les études disponibles sur le sujet (et je dois bien reconnaître que je m'étais trompé). Il se trouve que trois d'entre elles sont particulièrement intéressantes.

La première s'intéresse au cas d'El Salvador. Pourquoi El Salvador ? Parce ce que pays a été victime d'une longue guerre civile dans les années 1980 qui a provoqué une forte émigration. On peut ensuite étudier l'impact des revenus envoyés par les émigrants qui ne sont pas rentrés au pays sur la famille d'origine en limitant fortement ce que les économistes appellent "l'effet de sélection" (le fait que les émigrants ne sont pas représentatifs de la population, par exemple les individus issus de familles riches ont plus de chances d'émigrer).

Après avoir vérifié que l'échantillon d'émigrants étudié est suffisamment représentatif, nos trois chercheurs mettent en évidence le fait que les revenus ainsi envoyés par les émigrants à leurs familles réduisent la probabilité que les enfants arrêtent leurs études à un moment donné de 25% à 50% (ce taux varie en fonction du montant, du niveau d'étude et des caractéristiques de la famille). Il s'agit donc d'un autre canal par lequel la fuite des cerveaux peut bénéficier au pays d'origine.

La deuxième est centrée sur les Philippines pendant la crise financière asiatique de 1997. Quel intérêt ? Il se trouve que cette période fut marquée par des fortes variations du taux de change qui ont affecté les sommes envoyés par les émigrants à leurs familles. En comparant le comportement des ménages avant et après la crise financière de 1997, on peut estimer l'impact du montant des transferts sur un certain nombre de variables. Que constate-t-on alors ?

Une augmentation de 10% du montant des revenus transférés accroît la probabilité qu'un enfant de 10 à 17 ans soit étudiant (de 1,6 point de pourcentage) et réduit le nombre d'heures travaillées par ces mêmes enfants (de 1,5 heure par mois). Les transferts de revenus augmenteraient donc à la fois la proportion d'enfants à l'école et aiderait à lutter contre le travail des enfants (ce qui, sur le plan économique, est somme toute assez logique). De plus, certains indices laissent penser que ces revenus auraient un impact positif sur l'investissement et sur la probabilité qu'un ménage monte une entreprise (ces derniers éléments sont à prendre avec prudence).

La troisième étude s'intéresse cette fois au lien entre transferts de revenus et proportion d'individus vivant avec moins de 1$ par jour dans un pays donné. En utilisant des méthodes statistiques plus complexes, les auteurs établissent cette fois qu'un accroissement de 10% du montant des transferts (par habitant) réduit de 3,5% la proportion d'individus vivant en situation de pauvreté extrême.

Il s'avère donc que, contrairement à ce que j'ai pu affirmer, les transferts de revenus des émigrants vers leur pays d'origine ne semblent pas jouer un rôle marginal. Cela renforce toutefois la conclusion de mon billet précédent au sens où la fuite des cerveaux des pays en développement n'a pas que des côtés négatifs et que toute politique visant à lutter contre ce phénomène doit être mise en place avec précaution pour éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain.

ref :

International Migration, Remittances, And Schooling: Evidence From El Salvador
Edwards, Alejandra Cos and Manuelita Ureta.
Journal of Development Economics, 2003, v72(2,Dec), 429-461.

International Migration, Remittances, and Household Investment: Evidence from Philippine Migrants’ Exchange Rate Shocks.
Yang, Dean.
Economic Journal, 118 (528): 591-630. (2008)

Do International Migration and Remittances Reduce Poverty in Developing Countries?
Adams, Richard H., Jr.; Page, John (World Bank)
World Development, October 2005, v. 33, iss. 10, pp. 1645-69



2 commentaires:

  1. Je pense que cela augmente juste un peu le PIB du pays destinataire. En général, l'argent que les immigrés envoient dans leur pays d'origine sert à couvrir des dépenses et non à des investissements.

    RépondreSupprimer

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.