dimanche 9 août 2009

The Black Swan

Voici un livre qui m'a laissé un goût amer dans la bouche. Nassim Nicholas Taleb désigne par "Black Swan" (Cygne noir) un événement extrêmement improbable mais dont les conséquences sont de grande ampleur, par exemple le 11 septembre, les grandes découvertes scientifiques, les guerres mondiales, etc...

Il montre, à juste titre, qu'il est vain de vouloir prédire les "cygnes noirs". Cette assertion se fonde à la fois sur des éléments empiriques (les exemples de cygnes noirs ayant été prédits sont extrêmement rares), sur des éléments théoriques (les méthodes de prévisions se fondant sur l'analyse du passé pour prévoir le futur sont inutiles dans le cas des cygnes noirs) et sur des considérations logiques (si on avait prédit le 11 septembre, il ne se serait jamais produit puisqu'on l'aurait empêché).

De manière générale, il suggère d'essayer de limiter les dégâts des cygnes noirs négatifs tout en s'exposant au maximum aux cygnes noirs positifs potentiels. Par exemple, quand on est salarié d'une entreprise ordinaire, on est peu exposé aux cygnes noirs positifs, mais on n'est pas à l'abri d'un cygne noir négatif (crise financière => licenciement). En revanche, si on monte son entreprise ou si on travaille dans un domaine comme l'art, la musique, l'écriture ou la recherche, on peut un jour avoir la chance d'avoir un cygne noir positif, c'est-à-dire de toucher le jackpot.

J'avoue que j'ai du mal à retranscrire de manière très convaincante le contenu du livre (notamment parce que j'ai commencé à le lire il y a déjà un bout de temps) mais il faut avouer que l'auteur éclaire les choses d'une manière nouvelle et son concept de cygne noir est loin d'être inutile.

Là où ça commence à tourner mal, c'est lorsque l'auteur commence à s'emballer et à essayer de convaincre le lecteur que ce concept constitue l'alpha et l'omega de la décision en situation d'incertitude et que TOUS les modèles que les gens ont fait avant lui dans TOUS les domaines que ce soit, du moment que c'est théorique, c'est de la merde pure et simple.

Et à partir de là, l'auteur démolit tous les "intellectuels platoniciens" (tous les intellectuels qui utilisent des abstractions, donc tous les intellectuels) en n'hésitant pas à les insulter (en particulier les économistes et les français). Pour lui, il est préférable qu'on n'adresse pas la parole (sic !) aux gens qui prétendent faire des prévisions ou qui élaborent des modèles.

Il a notamment une dent particulière contre la loi normale. Il prétend qu'il n'existe que très peu de domaines où celle-ci puisse légitimement s'appliquer. Il semble tellement obsédé par ses cygnes noirs, qu'il en voit partout, et qu'il part du principe qu'on ne peut pas étudier un phénomène sans étudier les cygnes noirs qui s'y rattachent.

Bref, en résumé, la prétention de l'auteur m'énerve. Tout d'abord, les cygnes noirs sont certes importants dans certains domaines (la finance est un exemple très pertinent), mais dans la grande majorité des cas, ils n'en ont aucune.

Tout d'abord parce que, sur le plan pratique, le plus souvent, on ne peut pas faire grand chose contre un cygne noir. Si une guerre éclate, si un attentat terrosite se prépare, si une découverte majeure se profile, si une météorite se dirige vers la Terre, ou quoi que ce soit, que peut-on y faire ? Tout au plus, peut-on essayer d'augmenter la probabilité d'un cygne noir positif ou se préparer à absorber le choc d'un cygne noir négatif, mais cela veut-il dire qu'il faut entamer dès maintenant la construction d'abris anti-atomiques sur tout le territoire ? Faut-il former les citoyens à bien réagir en cas d'attaque terroriste ? Faut-il construire des missiles anti-météorites ? Faut-il subventionner davantage la rechercher ? Jusqu'à quel point ? Dans quel domaine en particulier (pas l'économie visiblement !) ?

Toutes les recommandations fondées sur l'analyse des cygnes noirs nécessitent des dépenses immédiates et certaines pour un bénéfice futur incertain. Savoir si ces dépenses sont souhaitables ou non nécessite de comparer les coûts et les bénéfices espérés. Le calcul des bénéfices espérés nécessite d'estimer une probabilité, exercice impossible d'après l'auteur ! Donc, on n'a aucune référence pour savoir s'il faut investir davantage dans la prévention des cygnes noirs négatifs ou non (idem pour les cygnes noirs positifs).

Ensuite, sur le plan théorique, ce ne sont pas les cygnes noirs qui permettent, la plupart du temps, de comprendre la réalité et les phénomènes réels. Prenez les différentes études empiriques présentées sur ce blog. Aucune ne s'intéresse à des événements que l'on pourrait qualifier de cygne noir. Est-ce que pourtant, vous estimez qu'elles passent toutes complètement à côté de la plaque ?

Au passage, l'auteur confond complètement inférence statistique et prévision. Il est persuadé que les modèles économétriques sont utilisés pour prévoir. Or, la plupart du temps, on utilise l'économétrie, non pour prévoir mais pour mesurer (d'où le "métrie" dans "économétrie").

Là, où il marque un point, c'est que la science économique a effectivement du mal à faire des prévisions. Cependant, on sait maintenant qu'on ne peut pas y faire grand chose. Les conjoncturistes (qui représentent une fraction très faible des économistes contrairement à ce que Taleb semble penser) sont conscients que leurs prévisions sont entachées de marges d'erreur importantes et qu'elles seront complètement fausses si un événement improbable survient. Pourtant, ils tentent quand même de fournir des ordres de grandeur probables qui, la plupart du temps, ne sont pas si eloignés de la réalité que ça.


Je résume mon point de vue. L'idée de Taleb est extrêmement intéressante et ouvre une perspective complètement nouvelle. Je l'admets. C'est vrai que nos modes de pensée habituels et nos modèles sont peu adaptés aux cygnes noirs et peuvent y gagner si on prend en compte ce type de phénomène. Ce qui me choque un peu, c'est le fait que l'auteur croit que son idée est la clef de la compréhension de tout ce qui nous entoure. C'est faux et son arrogance rend la lecture très très pénible.


5 commentaires:

  1. Le propos de Taleb est de remettre en valeur une forme de bon sens ou d'esprit critique face aux modélisations mathématiques du réel. C'est à dire de retrouver une meilleur appréciation du réel en utilisant sa propre observation. Le danger des modélisations mathématiques étant de substituer dans son esprit peu à peu le biais rationnel (attitude louable du départ : "voyons voir comment cela fonctionne") par un biais émotionnel qui ne fait que s'auto-renforcer (attitude intolérante finale : "cela ne peut QUE fonctionner comme cela").

    La démarche de Taleb n'est pas une démarche théorique qui s'opposerait à d'autres théories, mais une démarche hygieniste qui invite l'individu à se nettoyer de ses pré-supposés, trop rapidement acquis, pour qu'il sache reprendre le chemin de l'esprit critique et évaluer à chaque étape de sa réflexion. C'est à lire comme un manuel de survie individuel dans un monde de folies collectives et d'absurdités (et on en voit pas mal ces temps-ci).

    C'est sur que si vous n'aimez pas la haute dérision et que vous êtes sorti tout frais et tout jeune des études, ben Taleb, vous n'allez pas aimer son ton particulier. Si vous ne connaissez pas non plus le jeu et cet humour particulier présents dans cette culture moyen-orientale des levantins (attention, c'est le moyen-orient, rien à voir avec la culture du Maghreb) bah ca risque de déplaire aussi à certains endroits. C'est vrai que notre prétention occidentale à l'universel et à propos de tout, les choque et les fait bien rire...

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  2. Je suis d'accord que les mises en garde de Taleb sont quelque part pertinentes, tout particulièrement dans la première partie du livre. Le biais de confirmation, la "narrative fallacy", le biais d'excès de confiance, ... sont des faits et des logiques fallacieuses qu'un chercheur se doit de connaître.

    Le problème est qu'il ne faut pas tomber dans l'excès inverse et voir ces "biais" là où il n'existe pas.

    La démarche de Taleb me fait penser à ces individus qui discréditent une étude en mettant en doute son indépendance, sa neutralité ou sa validité, alors même qu'ils n'ont pas jeté un oeil à l'étude !

    Par exemple, à la fois du livre, Taleb s'attaque au concept de triangle en prétendant qu'on "n'en trouve pas si facilement dans la nature". Pourtant, le triangle est un objet fondamental pour calculer les distances par exemple.

    Autre exemple, il critique très vivement la modélisation GARCH. Est-ce qu'il a seulement conscience que la pertinence de ce modèle dépend de la série statistique à laquelle on l'applique ?

    De même, lorsqu'il prétend "que rien de nouveau n'est apparu en statistiques appliquées à l'économie ou au sciences sociales depuis quarante ans" !!! Comme dirait Alexandre Astier, il faut des bollocs pour la sortir sans perdre une dent celle-là ! J'ai passé deux ans à étudier la microéconométrie et les séries temporelles, deux domaines alimentés par des courants de recherche très actifs depuis que les ordinateurs ont la puissance de calcul nécessaire pour faire des estimations un peu plus complexes.

    Je réitère mon point de vue : l'idée de Taleb est intéressante, mais il en exagère la portée au point de l'appliquer à des domaines où il ne semble pas connaître grand chose.

    Eh oui, lorsqu'un quelqu'un utilise un ton arrogant pour discréditer ma profession avec des arguments fallacieux, j'ai tendance à avoir la veine du front qui augmente de volume :-)

    Bon ok, j'admets que dans l'ensemble, j'ai bien aimé les blagues sur les français. Il y en a une ou deux qui m'ont fait sourire.

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  3. De passage par hasard sur votre blog, je vous signale que Taleb n'a fait que vulagarise (copie ?), une pensee infiniment plus argumentee : Benoit Mandelbrot. Au cas ou vous ne l'auriez pas deja fait, lire "Une approche fractale des marchés".

    Cet auteur la ayant une authorite incontestable sur les mathematiques de la prediction.
    Vous trouverez dans ce livre une argumentation plus "scientifique" et moins vehemente.

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  4. Effectivement, celui-ci a l'air plus intéressant. Je le lirai lorsque j'aurai fini mes trois livres en cours.

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  5. Bonjour,
    J'ai egalement lu le livre et j'ai trouvé Taleb tres vehement et bien plus que dans son precedent ouvrage (fooled by randomness) qui etait plus interessant a mon avis. Il sait de quoi il parle lorsqu'il parle de mathematiques et statistiques et ses declarations un peu a l'emporte piece sont a prendre avec beaucoup de recul.
    Sa vehemence envers la profession financiere et ses previsionnistes me semble excessive mais n'est juste que le reflet de l'arrogance et la certitude de certains praticiens de la finance. Il est vrai que les modeles n'ont jamais été concu à l'origine pour la prévision mais ont ete finalement utilise a cette fin. Son livre a eu pour merite surtout aux Etats Unis de remettre en cause le discours dominant sur les methodes de la finance. J'ai enfin pu justifier a mon chef pourquoi la voyante du coin de chez moi etait aussi efficace que nos analystes aux previsions franchement facile ;-)....
    Enfin un livre plus serieux mais bien plus technique cette fois (une bonne connaissance en finance de marché n'est pas surperflu) : a demon of our design de richard bookstaber..

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