vendredi 7 août 2009

Adultère et critère de Pareto

Pour les non-spécialistes, le critère de Pareto est un critère de choix social qui dit grosso modo la chose suivante : si tout le monde préfère la situation A à la situation B, alors la situation A est préférable au niveau collectif à la situation B (je simplifie un peu en négligeant les cas où certains individus sont indifférents entre les deux options).

Présenté comme ça, le critère de Pareto soulève peu de contestations (bien qu'il en existe de très pertinentes). Néanmoins, je souhaiterais soumettre la robustesse de ce concept à un cas très particulier : celui de l'adultère (et de manière générale, les cas d'information imparfaite).

Prenons un couple quelconque. La femme hésite entre rester fidèle ou aller voir ailleurs. On va supposer que la femme est suffisamment subtile (au contraire de l'homme) pour ne pas se faire prendre si elle décide d'aller s'amuser un peu. On va également supposer que la femme est suffisamment sans coeur et tellement insatisfaite au lit qu'à choisir, elle préfèrerait strictement être infidèle et rester tard au bureau avec le nouveau petit stagiaire pour faire tout un tas de choses tout en prétextant un surplus de travail imposé par le patron tyrannique.

Soit A la situation "la femme reste fidèle" et B la situation "la femme est infidèle mais sans que son homme ne le sache". D'après nos hypothèses, la femme préfère B à A. Quid de l'homme ? Si on lui pose directement la question : "Préférez-vous que votre femme soit fidèle ou qu'elle vous trompe sans que vous ne le sachiez ?", je pense que l'homme préfèrera que sa femme reste fidèle, et donc préfèrera A à B.

Néanmoins, cette situation de choix pose un problème, puisque l'homme est incapable de faire la différence entre A et B, et ne peut donc qu'être indifférent ! La question qui est posée plus haut comporte une impossibilité logique au sens où on demande à l'homme de s'imaginer vivre avec une femme infidèle sans savoir qu'elle est infidèle. Le seul moyen pour l'homme de comparer les deux situations est de se placer dans la peau d'un observateur extérieur qui, lui, voit la différence entre les situations A et B et évalue ce qui est bien ou non.

Une autre façon de voir les choses est de "placer" l'homme dans la situation A, puis de le placer dans la situation B, et de lui demander ce qu'il préfère. Comme il ne voit aucune différence entre A et B (par hypothèse), il est nécessairement indifférent entre les deux situations.

Où est-ce que je veux en venir ? Eh bien, si l'homme est indifférent entre A et B et que la femme préfère strictement B à A, alors, en appliquant le critère de Pareto, on en déduit que, collectivement, B est préféré à A, ce qui légitimerait l'adultère !!!!!

Avant que ma femme n'achève de jeter mes affaires par la fenêtre du salon (nous habitons quand même au sixième étage, et je doute que la Wii ne survive à la chute), je tiens à dire que je ne présente ce raisonnement que pour en trouver les vices.

Si on estime que l'adultère est quelque chose d'indésirable, alors il faut trouver ce qui cloche dans le raisonnement ci-dessus. On peut avancer plusieurs hypothèses :

1) On peut affirmer que le critère de Pareto est un outil de décision collectif qui ne peut pas être utilisé pour prendre des décisions en information asymétrique. C'est-à-dire qu'on ne peut comparer deux issues A et B que si tous les acteurs ont la même information, imparfaite ou non (mais identique), sur les conséquences des décisions A et B.

2) On peut affirmer que le critère de Pareto ne capture qu'une dimension limitée du bien-être des individus au sens où il ne s'intéresse qu'aux conséquences des actes et non aux actes eux-mêmes. Or, dans la situation qui nous occupe, ce qui gène l'homme n'est pas la situation qui résulte de l'infidélité de sa femme (car, en supposant que la femme ne cède qu'une seule fois à la tentation, la vie quotidienne dans les jours à venir n'aura pas spécialement de raison de changer), mais bien l'acte lui-même. Cette interprétation est renforcée par le fait que l'homme ne peut pas savoir si l'acte a été commis en observant simplement les conséquences de cet acte.

3) On peut dire que la situation présentée ici est théorique, et que dans la pratique, il est impossible d'être infidèle "toutes choses égales par ailleurs". On doit porter un poids sur la conscience, il y a des gens qui vont l'apprendre, il y a un risque de se faire prendre et de tout foutre en l'air... Bref, les conclusions du raisonnement théorique ne tiennent plus. Cette position oblige néanmoins à maintenir l'idée que l'adultère est désirable dans les conditions théoriques décrites ci-dessus.

4) On peut voir les choses autrement et dire que les gens choisissent leurs partenaires en ayant une préférence pour "les gens biens". Le seul problème est qu'on ne peut pas observer si la personne choisie est quelqu'un de bien. On le découvre grâce aux signaux que cette personne envoie. Par exemple, tromper son conjoint signal à celui-ci qu'on n'est probablement pas quelqu'un de bien. Les préférences ne portent donc pas sur les actes, mais sur les personnes. Je préfère être avec quelqu'un de bien plutôt qu'avec quelqu'un de pas bien. S'il me trompe, je découvre que cette personne n'est pas quelqu'un de bien. A la limite, l'infidélité est alors désirable au sens où elle permet au partenaire de se rendre compte qu'il n'est pas avec quelqu'un de bien, ce qui lui permet de claquer la porte et de se choisir quelqu'un d'autre.


Toi, lecteur qui a eu le courage de lire ce post jusqu'au bout, pour quelle hypothèse votes-tu ?


3 commentaires:

  1. Il y a aussi la dépendance au sentier. Dissoudre une union comporte des coûts.
    Et en termes de rationalité limitée, il est probable qu'on préfère s'en tenir à un choix satisfaisant plutôt que de supporter les coûts et les risques d'aller voir ailleurs.

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  2. @ emm : votre commentaire me fait curieusement penser à ça (j'ai mis du temps à le retrouver!) :
    “Given the established curriculum of economic programs, an economist would find it much more tractable to study adultery as a dynamic optimization problem of a representative husband, and derive the optimal time path of marital infidelity (and publish his exercise)"

    via http://rationalitelimitee.wordpress.com/2009/03/01/une-crise-systemique-de-la-profession-des-economistes/

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  3. Commel'a dit quelqu'un, on est dans les hypothèses. Car pour ce Monisieur, n'est théorie que les hypothèses vérifiées avec succès...

    L'homme est complexe. David Romer disait le monde est déjà complexe, donc...

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