jeudi 2 juillet 2009

Une taxe sur la taille : prendre aux grands pour donner aux petits !?

C'est dommage. A cause de ma manie d'écrire des posts en avance, je ne peux pas commenter en direct ce qui se passe sur la blogosphère, à moins de perturber tout le planning. Ce post va donc arriver avec un mois de retard sur l'actualité.

Un article de Gregory Mankiw et Matthew Weinzierl en a dérangé certains (obligeant un des intéressés à répondre).

Tout d'abord, les économistes ont remarqué depuis longtemps que la taille était corrélée avec le revenu. En moyenne, 1 pouce en plus (soit 2,5 cm) fournit un supplément de revenu de l'ordre de 1 à 2%, même si on contrôle l'impact de l'âge, du poids, du sexe et des autres variables habituelles.

D'autre part, la littérature sur la taxation optimale (dont je ne suis absolument pas spécialiste) nous dit que le gouvernement (si on suit la philosophie utilitariste) doit taxer les individus productifs pour redistribuer vers les individus peu productifs. Le problème, c'est que la productivité n'est pas observable. Le gouvernement n'observe que le revenu qui, lui, dépend de la productivité ET de l'effort. Or, si on taxe l'effort plutôt que la productivité, on risque de décourager l'effort.

L'alternative consiste à taxer en fonction de variables qui sont corrélées avec la productivité mais pas avec l'effort. Il se trouve que la taille en fait partie.

Attention, les auteurs ne disent pas qu'il faut taxer les grands et subventionner les petits. Ils disent que si on suit la philosophie utilitariste (le plus grand bonheur pour le plus grand nombre), alors c'est ce qu'il faut faire. Donc, si cette idée parait absurde, c'est que quelque chose cloche dans les prémices de la philosophie utilitariste !

La question intéressante est alors : pourquoi cette idée est-elle si absurde ? Après tout, il existe déjà des taxes et transferts fondés sur des caractéristiques démographiques et personnelles : le nombre d'enfants, le statut marital, les handicaps... Après tout, si le salaire diminue pour les individus petits, pourquoi ne pas considérer ça comme un handicap qui réduit la productivité et mérite une subvention ?

Une première réponse possible est que les individus plus grands ont seulement plus de chances de gagner plus (sinon, Sarkozy serait mal barré). Donc, même si en moyenne les grands gagnent plus que les petits, on trouvera toujours un grand qui gagne autant qu'un individu plus petit. Or, dans ce cas, est-il juste de taxer le grand en lui expliquant qu'il avait au départ plus de chances de gagner plus, même si ça ne s'est pas réalisé !? Cela viole un principe dit "d'équité horizontale".

Une autre approche consiste à pointer du doigt le fait que le cadre utilitariste classique ne prend pas en compte les libertés (par opposition, les libertariens ne prennent que ça en compte). En France, l'idée que les riches doivent être taxés est très intuitive, mais aux Etats-Unis, beaucoup se demandent pourquoi on devrait "prélever" de la richesse à quelqu'un qui l'a acquise légalement, dans le plus strict respect de la liberté d'autrui. Sans aller jusqu'à rejeter toute idée d'impôts progressif, un mix entre les deux approches pourrait produire un cadre plus riche. D'ailleurs, il me semble que c'est le point de départ de la critique d'Amartya Sen vis-à-vis de l'approche utilitariste (mais je n'ai lu qu'un livre de lui, et je n'y ai pas compris grand chose).

En dehors de l'aspect pratique (cette taxe ne verra pas le jour avant un bout de temps à mon avis), cet article montre l'intérêt de l'approche axiomatique en économie normative. Quand on écrit de manière rigoureuse un principe (de justice sociale par exemple), on peut utiliser l'outil mathématique pour en déduire les conséquences. On peut ensuite juger de leur acceptabilité.

Sur le même thème, voir aussi ce post sur l'Antisophiste qui parle du lien entre taille et bonheur.

ref :

The optimal taxation of height:
A case study of utilitarian income restribution
N. Gregory Mankiw
Matthew Weinzierl
Working Paper 14976


2 commentaires:

  1. La critique de l'utilitarisme de Sen vient du fait que l'égalité conçue comme l'égalité de bien être est pour lui injuste. Certains individus ont des goûts dispendieux, d'autres ds goûts humbles et les transferts de richesse visant à égaliser leur bien être seraient particulièrement inégaux.
    Sen prend en compte la liberté dans son indice de capabilité mais c'est dans sa dimension positive (ie définie comme un ensemble de choix possibles) plutôt que dans sa dimension négative, celle des libertariens ou de Hayek, du type ma liberté s'arrête là où commence celle de l'autre.
    "Sans aller jusqu'à rejeter toute idée d'impôts progressif, un mix entre les deux approches pourrait produire un cadre plus riche"
    L'affirmation est un peu facile (mais bon on s'en fout on est sur un blog!) : il est très difficile (impossible?) de réconcilier théoriquement principes déontologiques (le droit de propriété est un droit absolu qui s'impose de lui même et rend toute taxation illégitime) et principes conséquentialistes (une politique de taxation doit avoir pour résultat la maximisation de l'utilité de la population).

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  2. Je ne suis pas calé dans l'économie publique, plutôt Sen m'intéresse. Devons-nous bifurquer?

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