samedi 4 juillet 2009

La transparence des négociations est-elle toujours une bonne chose ?

Depuis le début de ce blog, j'ai beaucoup parlé d'économie empirique et très peu d'économie théorique et ce, somme toute, pour une raison assez évidente : il n'est pas toujours facile d'expliquer à des non-spécialistes quel est l'intérêt d'un modèle théorique (alors que c'est souvent assez évident pour une étude empirique).

Un modèle théorique a plusieurs fonctions. Une d'entre elles est de mettre en avant des mécanismes contre-intuitifs qui ne sautent pas aux yeux quand on réfléchit sans modèle. L'article que j'ai sélectionné pour vous me parait être un excellent exemple.

La question est : vaut-il mieux que nos représentants négocient publiquement ou en privé (par exemple au parlement européen, au G20, à l'OMC...) ? Et pourquoi ?

Le premier effet, évident, est que le fait de négocier publiquement permet aux électeurs de contrôler si le représentant défend bien l'intérêt public et de le sanctionner politiquement si ce n'est pas le cas.

Le deuxième effet est beaucoup moins intuitif. Le fait de négocier publiquement peut pousser les représentants soucieux de leur réputations à adopter des positions fermes et inflexibles, accroissant par là le risque que les négociations n'aboutissent pas. Le représentant est, dans le modèle des auteurs, préoccupé par deux choses : sa réputation auprès du public et le résultat des négociations. Si les négociations sont privées, le représentant va surtout privilégier le second objectif (mais le problème est que ses propres préférences sur le résultat de la négociation ne sont pas forcément alignées avec celles des électeurs qu'il représente). En revanche, si les négociations sont publiques, le représentant va parfois poursuivre le premier objectif au détriment du second. Si tous les représentants présents à la négociation veulent absolument montrer aux électeurs à quel point ils représentent bien leurs intérêts, aucun ne sera enclin à faire un compromis et tous rentreront chez eux sans avoir pu tomber d'accord.

La conséquence de tout ça est que le public va préférer que les négociations soient publiques s'il pense que les représentants ont de fortes chances de ne pas représenter leurs intérêts.


D'après l'auteur, cette théorie est en accord avec plusieurs faits historiques dont, par exemple, l'histoire du parlement britannique. En 1689, un certain nombre de parlementaires ont avancé l'idée de rendre les débats publics. Cette idée est tombée à l'eau, et le public s'en brossait le nombril avec le pinceau de l'indifférence (pour reprendre une expression d'Achille Talon).

En revanche, en 1738, la majorité Whig au parlement était soupçonnée d'être corrompue et d'être au service d'intérêts particuliers plutôt que de l'intérêt général. Le public a alors commencé à réclamer la fin du secret des débats parlementaires.

De même, l'auteur cite Elster qui a comparé la convention de Philadelphie de 1787 avec l'assemblée constituante française de la Révolution de 1789. Le but de chacune était, entre autres, de rédiger une constitution. Les débats étaient secrets aux Etats-Unis mais publics en France. Ce chercheur a remarqué que les députés français ont beaucoup plus souvent essayé de tenir des positions fermes et inflexibles que leurs homologues américains, ce qui semble confirmer la théorie.

ref :

Open-Door or Closed-Door? Transparency in Domestic and International Bargaining
Author(s): David Stasavage
Source: International Organization, Vol. 58, No. 4 (Autumn, 2004), pp. 667-703


5 commentaires:

  1. Merci pour ce nouveau billet!
    Cette dichotomie montre l'importance des théories du Choice Public où le politique concilie votre analyse en adoptant un comportement préférable pour les électeurs tout en se coordonnant avec les autres politiciens de manière à servir des intérêts privés de manière implicite (en utilisant les stats pour justifier des fins et non des moyens, ou en faussant la bienveillance de l'Etat). C'est d'ailleurs pour cette dernière raison que les négociations entre les pays prennent souvent du retard ou ne trouve pas de débouchés (OMC..): la coordination entre les membres pour établir ces méthodes est beaucoup plus limitée qu'à l'échelle nationale.

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  2. Hier, j'avais lu en diagonal. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Ça reste tout de même intéressant, bien que pas innovant, on dirait.

    Je sais si c'est un biais de sélection de votre part, mais sa théorie est-elle taillée sur mesure? C'est-à-dire n'expliquant que le passé passé. J'aurais voulu voir les implications de ce papier théorique dans les discussions de l'OMC (toujours houleux, au moins là semble-t-il par exemple)

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  3. Très intéressant article théorique. Pour une application pratique et actuelle, voir les pressions de lobbies menées des deux cotés de l'Atlantique pour rendre publiques les négociations autour de l'ACTA :

    http://www.ffii.fr:80/La-FFII-demande-l-acces-aux-documents-ACTA.html

    http://www.eff.org/issues/acta

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  4. Par exemple,j'aurais voulu nous largue de tels exemples

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