mardi 28 juillet 2009

Faut-il partager la note au restaurant ?

Après un copieux plat de curry de poulet à la vanille et à l'ananas dans un très bon restaurant place de la Bastille, je n'ai pas pu dire non à la charmante serveuse lorsqu'elle m'a proposé la carte des desserts. Les différents desserts disponibles pouvaient se classer en deux catégories. Des desserts peu alléchants autour de 5 ou 6 euros et des desserts excellents mais pour lesquels il fallait débourser au moins 7,50 euros. A bien y réfléchir, je me disais que je préférais attendre d'être rentré dans ma ville pour prendre une bonne glace à 2,40 euros dans une heure ou deux plutôt que de me ruiner pour remplir dès maintenant le maigre espace qui restait dans mon estomac.

Au moment de l'addition, un des convives proposa :
"On partage en cinq ?"

Brusquement, la théorie économique des biens publics me vint à l'esprit. S'il est prévu à l'avance que la note sera partagée au cinq, j'aurais peut-être beaucoup moins hésité à commander la fondue de fruits au chocolat chaud à 8,20 euros, puisqu'en la commandant, je n'aurais eu à débourser que 1,64 euros en plus !

Si on applique la théorie économique, on devrait aboutir à la conclusion qu'en divisant la note entre les convives, chacun est incité à consommer plus, et au final, tout le monde consomme trop, aboutissant ainsi à un résultat sous-optimal.

Qu'en pensez-vous ?


9 commentaires:

  1. j'en pense qu'une étude s'impose : quelle proportion de "pro division" y gagne (ont mangés plus que la portion qu'ils se proposent de partager).
    j'observe de plus que l'on a très souvent des pro-diviseurs buveurs de vins :-)

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  2. je me demande s'il est agréable de manger avec des économistes.
    cordialemnt.

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  3. Un point de comparaison intéressant serait de voir si les pays fortement développés en terme d'assurance maladie consomment plus d'actes que d'autre pays qui n'aurait pas de sécu.

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  4. @daniel : Je me suis abstenu de faire cette analyse pendant le repas :-)
    Celui-ci fut très agréable.

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  5. Et on a sauvé 10 euros en préférant payer notre part plutôt que de partager l'addition en 5...

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  6. Tim Harford en parlait il y a peu : http://timharford.com/2009/07/how-can-it-be-selfish-to-split-the-bill/

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  7. On pourrait fixer à l'avance que la décision (partager ou pas) sera prise à la fin du repas en jetant une pièce de monnaie.
    Ainsi ceux qui ont une aversion au risque ne vont pas surconsommer.
    Qu'en pensez vous?

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  8. @Yannick : Merci pour le lien !

    @Johann : C'est un schéma de paiement encore différent sur le plan incitatif qui se situe entre les deux extrêmes. En théorie, la surconsommation est plus modérée mais existe encore.

    En fait, la question qui me taraude est de savoir quel rôle les normes sociales peuvent bien jouer dans ce type de situation.

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  9. En bonne économiste, je répondrai « ça dépend ». D’une part, cela dépend du nombre de convives : plus le nombre est élevé, meilleure est la mutualisation (ie . le risque de devoir payer pour un bien qu’on n’aura pas consommé sera étalé sur un plus grand nombre de personnes, de sorte que chacun le ressentira moins). On peut donc conjecturer qu’un consensus se fera d’autant plus facilement sur un partage égal de la note que le nombre de commensaux sera grand (à l’argument de partage de risque, on peut ajouter un argument de coût de transaction : il est plus facile de diviser en 15, que de reconstituer les 15 notes individuelles).
    D’autre part, cela dépend de la qualité des convives. Par qualité, on peut entendre plusieurs choses : le degré d’altruisme (ou d’empathie) des convives ; mais également leur lien inter-personnel (s’agit-il d’un repas d’affaires ou professionnel, d’un repas amical, d’un repas familial ?) ; la présence d’un leader formel (un supérieur hiérarchique dans un repas d’affaires) ou informel (le joyeux drille de la bande, ou bien celui qui a provoqué le repas).
    S’agissant du degré d’altruisme (ou d’empathie), on peut avancer l’hypothèse que, plus la part d’altruistes dans le groupe est élevée, plus le partage égal de la note sera privilégié, chacun ayant conscience qu’un comportement déviant (=faire payer une partie de sa consommation par les autres) entraînera une surconsommation globale (en quantité ou en qualité). Notons qu’on pourrait avancer la même hypothèse, non pas en considérant des altruistes, mais des égoïstes à l’intérêt bien compris (ce qui formellement revient au même dans la modélisation des fonctions d’utilité du style Ui(xi,xj)).
    Au bout du compte, il me semble que la question du lien interpersonnel est cruciale. Chacun se positionnera dans le groupe social selon son rapport hiérarchique (repas d’affaires), mais également selon sa position dans la distribution des revenus. Le problème est que le lien interpersonnel n’est pas une variable indépendante, mais se combine avec le degré d’altruisme. Un individu parfaitement égoïste, qui sait par ailleurs qu’il est le plus aisé d’un groupe de convives, pourra précisément « surconsommer » (et donc refuser le partage de la note) puisqu’il n’aura aucun scrupule à reporter le paiement de sa consommation sur les autres (gageons qu’il ne sera pas invité au repas suivant…). On peut quand même conjecturer que plus le groupe est homogène (en termes de hiérarchie ou de distribution des revenus), plus la tendance sera de privilégier le partage a priori de la note. A moins qu’il n’y ait dans l’assemblée un très riche « outlier » qui dit : « la note est pour moi » (ce qui ne résout d’ailleurs pas toutes les questions, puisque les « invités de force » peuvent s’en sentir mal à l’aise).
    La présence d’un leader pourra naturellement servir à coordonner les anticipations. Si Jojo, d’une voix forte dit « les potes, ce soir, on partage la note », la question est résolue. Mais si Jojo n’est pas là, reste à savoir s’il faut décider ex ante (au début du repas) ou ex post (à la fin du repas). La décision ex ante contraint les individus à révéler leur degré d’altruisme et/ou leur positionnement par rapport au groupe. On peut conjecturer que si la question est posée ex ante, elle se résoudra par une uniformisation des comportements sous la pression du groupe, sous la forme non seulement de « on partage la note », mais également « on prend tous le menu à X € » (reste le sempiternel « problème » des non buveurs…).
    Voilà un commentaire plus long que le post. Je profite abusivement de l’absence estivale de nombreux tauliers de la sociologie économique, pour faire ma sociologie sauvage alimentée par de l’économétrie sur un point (i.e. mon expérience personnelle).

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