vendredi 24 juillet 2009

The Company of Strangers

Ce livre de Paul Seabright (qui curieusement ne semble pas avoir été traduit en français) commence par cette petite histoire extraordinaire :

Un matin, Paul a voulu acheter un t-shirt. En se rendant dans une boutique, il s'est rendu compte que le t-shirt qu'il cherchait (sans savoir quel t-shirt il cherchait en particulier avant d'apercevoir ce t-shirt là) avait déjà été produit et acheminé jusqu'à la boutique la plus proche de chez lui par des gens qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam et sans que personne (même pas lui !) n'ait été au courant à l'avance qu'il souhaitait acheter un t-shirt.

Vu sous cet angle, cet acte banal de la vie quotidienne soulève des questions. Une d'entre elle fut explicitement posée par un ex-dirigeant soviétique au moment de la transition des pays de l'est : "A Londres, qui est en charge de la production de pain ?". La réponse surprenante est "personne" (ou plus exactement personne en particulier).

Cette façon de nous montrer que la société à laquelle nous sommes habitués est capable de réaliser des tâches économiques d'une grande complexité et avec une grande efficacité est un prétexte pour nous plonger dans l'histoire de l'émergence de la société économique moderne à travers une perspective évolutionniste. La vraie problématique initiale de l'ouvrage est plutôt : comment un animal violent comme l'homme préhistorique a réussi à organiser l'échange (alors qu'à une certaine époque, un homme proposant un bien à un autre homme avait plus de chances de recevoir un coup de massue qu'un autre bien en échange).

La clef (j'adore utiliser l'orthographe désuette de ce mot) de cette énigme est le concept de confiance (notion que cet imb..... de Bernard Maris continue à considérer comme vide de sens). Je vais échanger avec toi si je sais que tu vas honorer ton contrat en retour. Pour prendre un exemple simple, j'accepte de prendre un taxi, si je sais que le mec ne va pas essayer de m'extorquer plus d'argent que ce qui était prévu et si lui sait que je ne vais pas essayer de partir en courant en descendant du taxi.

Bien sûr, il y a des profiteurs qui peuvent y gagner à essayer d'escroquer les autres. Mais dans leur ensemble, le groupe des individus qui se font mutuellement confiance (via une stratégie de type donnant-donnant : je coopère si tu coopères, je riposte si tu essaies de m'arnaquer) y gagne plus que le groupe de ceux qui tentent de profiter des autres.

Mais le livre ne s'arrête pas aux causes de l'émergence de cette confiance (que je vous laisse découvrir), mais décrit les conséquences complètement inattendues que cela a engendré, dont la plus remarquable est l'émergence des villes. En effet, l'existence de villes est indissociable de l'échange et du fait qu'elles le facilitent grandement.

Au passage, l'auteur explique les difficultés qui peuvent émerger lors du développement des villes dont les problèmes d'externalités, de bien public et en particulier le "dilemme du prisonnier" suivant : doit-on commercer avec les villes voisines ou les piller ? Tous ceux qui ont joué à la saga des jeux vidéo Civilization connaissent bien ce problème ! Ce serait pas mal d'échanger mes ressources en fer contre les pierres précieuses du voisin, mais en même temps, avec mon fer, je peux construire des armes et des armures qui me permettront d'aller chercher dans le sang les pierres précieuses en question sans avoir à donner quoi que ce soit en échange.

L'auteur finit en apothéose avec des considérations originales sur la question de savoir si l'humanité va réussir à vivre en paix et s'il est probable qu'elle s'éteigne un jour ou revienne à son état initial.

Ce livre est très dense et contient beaucoup d'informations intéressantes surtout pour quelqu'un comme moi qui n'y connait pas grand chose en économie évolutionniste. Je trouve néanmoins que ce croisement entre théorie économique et théorie de l'évolution a quelque chose de fascinant et je pense que ce livre plaira à tous ceux qui parviennent à franchir la barrière de la langue anglaise.

Bon, je sais que pour l'instant je n'ai fait que des critiques de livres élogieuses (en même temps, j'essaie de mettre sur le devant de la scène des livres intéressants), mais promis, la prochaine portera sur "Le cygne noir" de Nassim Nicholas Taleb, livre pour lequel j'ai des sentiments très mitigés. En même temps, l'auteur déteste les français et déteste les économistes, alors lorsque c'est un économiste français qui lit ce livre...


3 commentaires:

  1. En effet, c'est un sujet sur lequel biologistes et économistes ont beaucoup de choses à échanger. A ce propos, je te conseille cette review: Nowak & Sigmund, "The evolution of indirect reciprocity", Nature 2005, v437. Bonne lecture !

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  2. Vous m'avez mis l'eau à la bouche, merci ! Un livre de plus que j'aimerais bien lire un jour. Pourquoi les jours n'ont que vingt-quatre heures ?! :-(

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  3. Cette histoire de gestion de la production de pain me fait penser à un documentaire écolo ("we feed the world" je crois) dans lequel il est dit que la quantité de pain jeté tous les jour à Vienne suffirait à nourrir la deuxième ville d'Autriche.
    Alors je suis pas allé vérifier les sources de ce documentaire, mais ca limite un peu la "grande efficacité des taches économiques de notre société"

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