jeudi 4 juin 2009

Psychologie des banquiers

Naked capitalism cite Anne Sibert (je crois que le blog s'est trompé sur l'orthographe du nom). Celle-ci utilise les apports de l'économie comportementale pour comprendre la prise de risque excessive que l'on reproche aux banquiers.


Il invoque trois raisons plausibles :

  1. Le biais de confirmation. Lorsqu'un individu fait une hypothèse dans un environnement incertain (par exemple, si on se replace avant la crise, un banquier pourrait se dire : "le marché des subprimes se porte bien"), il peut ensuite chercher des informations pour confirmer ou infirmer cette hypothèse. La démarche scientifique consiste à chercher essentiellement à infirmer une hypothèse (une proposition scientifique est considérée comme vraie si elle résiste aux tentatives faites pour la réfuter). Or, l'être humain fait exactement le contraire ! Il essaie de "confirmer" son hypothèse et, de ce fait, se focalise sur les informations qui vont dans le sens de son hypothèse. En toute honnêteté, je suis le premier à être victime de ce biais. Si j'ai une opinion sur un aspect de l'économie, je vais essentiellement lire des livres ou des articles qui confirment mon opinion.
  2. La testostérone. "The financial service industry [...] is overwhelmingly male dominated". Les hommes seraient surreprésentés dans le milieu de la finance. Bon, et alors ? Tout d'abord, les hommes ont tendance, d'après les observations, à prendre plus de risques que les femmes. Et ce n'est pas tout. Certains chercheurs en économie expérimentale ont tenté d'établir un lien entre testostérone et prise de risque. Il semblerait que d'une part, le niveau de testostérone d'un trader s'accroisse lorsque ses résultats sont bons et que d'autre part, un niveau de testostérone élevé pousse à prendre plus de risque ! Lorsque ce phénomène a lieu pendant une bulle spéculative, le risque qu'un cercle vicieux hormonal s'enclenche est non-négligeable. De plus, le phénomène semble s'amplifier lorsqu'il a lieu au sein d'un groupe. (voir le lien en haut de page pour tous les détails sur ces études fascinantes).
  3. Un système incitatif biaisé sur le court-terme. Deux auteurs ont élaboré un modèle théorique dans lequel se côtoient des banquiers compétents et d'autres moins compétents. Ce degré de compétence n'est pas observable. Ils montrent alors qu'on peut expliquer un certain nombre de résultats observés en économie comportementale sans avoir besoin de supposer que les agents sont irrationnels.
    Par exemple, la volonté de faire croire qu'on est un banquier compétent peut conduire les banquiers peu compétents à ne pas tenir compte des informations qui pourraient les conduire à réviser leurs choix antérieurs (car les banquiers compétents sont plus susceptibles que les autres d'avoir fait le bon choix dès le début, donc le fait de ne pas changer son choix initial permet de faire croire qu'on est un banquier compétent). Ils expliquent aussi pourquoi le biais de persistance des croyances peut être le résultat d'un calcul rationnel.
    Dans une variante du modèle, les individus doivent dire avec quelle probabilité ils pensent avoir raison (leur niveau de confiance). Ici encore, la tentation de se faire passer pour un banquier compétent est forte. Comment faire ? Il suffit d'exagérer son niveau de confiance. On obtient alors le biais d'excès de confiance.
    Dans une troisième version, les banquiers peuvent choisir d'acquérir une information coûteuse. Si les banquiers les plus compétents choisissent de ne pas acquérir l'information, certains banquiers moins compétents vont les imiter (encore une fois pour feindre d'être des experts compétents) bien que l'information pourrait leur être utile ! On retrouve le biais de confirmation dont on a parlé tout à l'heure.

Cette recherche est extrêmement intéressante au sens où elle montre que les quarante années que les économistes viennent de passer à développer l'économie comportementale et à faire un rapprochement entre économie et psychologie ont été utiles. Quand on étudie cette branche de l'économie, on est tenté de dire "Bon, ok, les individus ne sont pas entièrement rationnels, et alors ? En quoi cela nous permet-il de mieux comprendre les phénomènes du monde réel ?". Bien que la réponse semble évidente pour les pourfendeurs de l'hypothèse de choix rationnel, les travaux pertinents se sont parfois faits attendre. Aussi loin que ma culture économique portent, les premières applications concernaient la finance comportementale dans les années 1980 (avec notamment les travaux de Richard Thaler) et l'épargne dans les années 1990 (avec les travaux de Laibson). Bientôt, je présenterai une note de lecture sur le dernier ouvrage de Bryan Caplan qui traite de l'irrationalité en politique de manière extrêmement convaincante.


Ref :

"Banker Compensation and Confirmation Bias" (2009)
Hamid Sabourian, Anne C. Sibert.


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