dimanche 28 juin 2009

The myth of the rational voter

A la base de ce livre, il y a une théorie : celle de l'électeur rationnel. L'idée de ce postulat est que la population d'un pays peut se diviser entre les électeurs ignorants et les électeurs informés. Lorsqu'il s'agit de choisir entre deux politiques A et B mutuellement exclusives, les électeurs informés font le bon choix tandis que les électeurs ignorants se trompent aléatoirement (la moitié va voter pour A et l'autre moitié pour B). La conséquence de ce modèle est ce qu'on appelle "le miracle de l'agrégation". Si 99% des électeurs sont ignorants et 1% des électeurs sont informés, la "bonne" politique recevra la moitié des voix des électeurs ignorants plus les votes des électeurs informés et sera donc choisie malgré l'ignorance considérable qui règne au sein de la population !



Bryan Caplan revient sur une des hypothèses indispensables pour obtenir ce résultat. Il faut que les électeurs ignorants se trompent "rationnellement" : leurs erreurs doivent se compenser. Or, ce résultat ne tient plus si les erreurs sont systématiques. Imaginez par exemple que la bonne politique soit le libre-échanges mais que les électeurs ignorants soient, pour 75% d'entre eux, persuadés que le protectionnisme est meilleur. Le miracle de l'agrégation ne tient plus.



L'auteur idenifie quatre "biais" systématiques dans le domaine de l'économie :

  • Le "anti-market bias", le fait que les individus sous-estiment systématiquement l'efficacité d'un processus de marché.
  • Le "anti-foreign bias", le fait que les individus sous-estiment l'intérêt de faire du commerce avec les pays étrangers.
  • Le "make-work bias", le fait que les individus pensent que la vigueur d'une économie se mesure au nombre d'emplois créés plutôt qu'aux gains de productivité.
  • Le "pessimistic bias", le fait que les individus sur-estiment l'importance des problèmes économiques que nos sociétés rencontrent et sous-estiment l'ampleur du progrès économique récent.

L'appellation de biais est justifié au sens où l'auteur montrent que les économistes ont en moyenne des avis très différents des non-économistes sur ces quatre thèmes là. Il montre également que les croyances des économistes ne peuvent pas s'expliquer par l'idéologie ou par le revenu (ils n'ont pas le même avis que les non-économistes de même revenu/idéologie).

L'auteur ne consacre pas beaucoup de pages à justifier pourquoi les avis des économistes sont "meilleurs" que ceux du grand public. Son objectif n'est pas celui d'un Paul Krugman. Il veut montrer que les électeurs se comportent de manière "rationnellement irrationnelle".

En effet, comme il le précise lui-même, il est difficile de soutenir que les individus sont parfaitement rationnels sur un marché mais deviennent subitement irrationnels dans l'isoloir. Il faut une justification théorique et celle qu'il apporte est particulièrement convaincante.

Il rappelle tout d'abord que les études ont montré depuis longtemps que les individus ne votent pas en fonction de leur intérêt personnel mais en fonction de ce qu'ils croient comme bon pour la société dans son ensemble.

Il avance ensuite l'idée que les agents ont des "préférences sur les croyances". Nos croyances ne dépendent pas tant de leur véracité que du plaisir qu'on a à les adopter. Pour prendre un exemple qui n'est pas dans le livre, la croyance en l'existence d'un complot gouvernemental ou mondial (par exemple, Bush est à l'origine des attentats du 11 septembre, le réchauffement climatique est un mythe inventé par les scientifiques, la crise financière a été organisée par les banquiers, etc...) est particulièrement séduisante, bien qu'entièrement fausse. Un individu peut prendre plus de plaisir à adopter une croyance fausse qu'une croyance vraie (Galbraith a souvent évoqué cette idée à travers sa définition de la "sagesse populaire").

Mais ça ne suffit pas à nous sortir de l'impasse. Si les préférences sur les croyances peuvent justifier un comportement irrationnel, elles n'expliquent pas pourquoi les individus sont rationnels à certains moments et pas à d'autres. Caplan explique que la démocratie est faite de telle manière que les individus ne subissent pas les conséquences de leur irrationalité. En effet, la probabilité pour que leur vote change l'issue de l'élection est tellement faible que le seul intérêt de celui-ci, au niveau individuel, est de satisfaire le goût de chaque électeur pour les croyances irrationnelles.


Prenons un exemple : la préférence nationale. Sur un marché, avoir une préférence "irrationnelle" pour les produits français conduit le consommateur à payer ses fraises plus cher (quand on voit la différence de prix entre les gariguettes et les fraises d'espagne...). Celui-ci est donc freiné dans son goût pour l'irrationalité par le prix qu'il doit payer. S'il veut avoir le plaisir d'être irrationnel, il doit payer ses fraises trois fois plus cher. En revanche, au moment de voter, il sait que son vote n'aura aucune conséquence sur le résultat de l'élection et peut donc voter FN sans payer le prix de son irrationalité.


Caplan milite ensuite pour que l'on cesse de mettre la démocratie sur un piedestal et que l'on reconnaisse qu'il s'agit d'un système malheureusement très imparfait. Il dénonce notamment une certaine hypocrisie qu'auraient les individus à dénoncer les marchés comme des systèmes très imparfaits d'allocation des ressources mais à rester aveugles aux défauts de la démocratie comme système de choix collectif (avec un bon exemple dans l'actualité récente).

Certains ne vont probablement pas aimer ce livre, notamment à cause du ton arrogant de l'auteur et de son "élitisme". Néanmoins, il faut reconnaître que son argumentation, au moins dans la première partie du livre, est très solide et porte un coup puissant aux mérites de la démocratie. A défaut d'être d'accord avec l'auteur, on réfléchit (et c'est le but).

J'attends avec impatience qu'il soit traduit en français pour le faire lire à mes étudiants.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.