mardi 16 juin 2009

Le rôle des institutions dans la croissance économique

Cela fait longtemps que les économistes sont conscients du rôle prépondérant que jouent les institutions dans le développement économique des nations. Toutefois, on ne dispose que de peu d'éléments sur l'ampleur des changements induits par les institutions, ni sur l'importance relative de chaque institution ou de chaque combinaison d'institutions.

Néanmoins, dans le peu qu'on possède, il y a cette étude de Acemoglu, Johnson et Robinson qui date de 2001 et qui apporte une preuve empirique très élégante.

Le problème est le suivant. Si on analyse le lien entre institutions et croissance directement (en regardant les statistiques par pays), on est confronté à ce qu'on appelle le problème de simultanéité. D'un côté, les institutions influencent la croissance, mais de l'autre, la croissance a un impact sur les institutions, ce qui rend toute estimation directe impossible.

Comment s'en sortir ? Les économètres utilisent la méthode dite des variables instrumentales. Les auteurs se sont intéressés aux anciennes colonies et notamment au taux de mortalité des permiers colons par pays. Ils se sont rendus compte que le taux de mortalité explique partiellement le type de colonie mis en place à l'époque. Pour schématiser, là où le taux de mortalité des colons était élevé, ceux-ci ont plutôt choisi de mettre en place une colonie "minimaliste" dont le rôle se réduit à extraire les richesses naturelles. En revanche, lorsque le lieu est moins dangeureux, des institutions plus puissantes ont émergé. L'idée est qu'il existe une relation négative entre taux de mortalité de colons et qualité des institutions.

L'étape suivante dans le raisonnement est de constater que les institutions en question ont eu tendance à persister dans le temps, jusqu'à avoir une influence sur la qualité des institutions à la fin du XXème siècle.

Comment combiner tout ça pour évaluer l'impact de la qualité des institutions sur l'économie d'un pays ? Si on fait l'hypothèse que le taux de mortalité des colons de l'époque n'a pas d'influence directe sur le revenu par habitant d'aujourd'hui, on peut effecter cette estimation de la façon suivante :

- On évalue l'impact du taux de mortalité sur la qualité des institutions,
- On se sert de ce lien pour déterminer l'impact des institutions sur le revenu par habitant.

L'idée est que si le taux de mortalité au XIXème siècle n'a pas d'impact direct sur le revenu par habitant aujourd'hui, alors le lien entre taux de mortalité et revenu par habitant ne peut venir que de l'impact indirect via la qualité des institutions.

Très bien, mais comment les auteurs s'y prennent-ils pour mesurer tout ça ?

Au XIXème siècle, les empires coloniaux se sont mis progressivement à collecter des données sur la santé de leurs soldats envoyés dans les colonies, notamment pour comprendre pourquoi un si grand nombre ne revenait pas vivant. L'historien Philip Curtin a rassemblé ces données et en a tiré les tables de mortalité que les auteurs vont utiliser comme une approximation du taux de mortalité des premiers colons (on peut difficilement croire que la médecine ait fait suffisamment de progrès dans l'intervalle de temps pour infléchir substantiellement le taux de mortalité).

Pour mesurer la qualité des institutions, les auteurs utilisent une mesure intitulée "indice de protection contre l'expropriation" (je n'ai malheureusement pas réussi à trouver les règles de construction de cet indice).

Les estimations conduites donnent des résultats surprenants. Pour reprendre l'exemple dans le corps de l'article, si la qualité des institutions au Nigeria était égale à la qualité des institutions au Chili, le revenu par habitant de ce pays serait 7 fois plus élevé aujourd'hui !!!

Bien évidemment, ces estimations sont à prendre avec des pincettes, mais il semblerait que les institutions ont un impact extrêmement important sur le développement économique.

Les mêmes auteurs ont réitéré l'expérience un an plus tard en utilisant l'argument suivant : les européens se sont installés principalement là où la densité de population indigène était faible (et ont importé leurs institutions). Lorsque la densité de population était élevée, ils ont conservé une partie des institutions existentes. Cette autre méthode d'estimation permet encore une fois de mettre en avant des effets assez importants des institutions sur la croissance.

Toutefois, ces résultats ont été contesté. Glaeser, La Porta, Lopez-de-Silanes et Shleifer ont avancé l'idée que les européens ont plus apporté leur capital humain (stock de connaissances et de savoir-faire) que leurs institutions. Ils renversent l'argument en avançant que ce sont la croissance et le capital humain qui causent les changements institutionnels plutôt que l'inverse.

Difficile donc de conclure pour le moment, malgré les progrès réalisés.

ref :

The Colonial Origins of Comparative Development: An Empirical Investigation
Author(s): Daron Acemoglu, Simon Johnson, James A. Robinson
Source: The American Economic Review, Vol. 91, No. 5 (Dec., 2001), pp. 1369-1401

Reversal of Fortune: Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income Distribution
Author(s): Daron Acemoglu, Simon Johnson, James A. Robinson
Source: The Quarterly Journal of Economics, Vol. 117, No. 4 (Nov., 2002), pp. 1231-1294

Do Institutions Cause Growth?
Edward L. Glaeser, Rafael La Porta, Florencio Lopez-de-Silanes, and Andrei Shleifer
SSRN Working Paper, June 2004


11 commentaires:

  1. J'imagine que c'est complètement évident pour vous mais ce ne l'est pas pour moi : qu'entendez-vous très précisément par "institutions" ? D'avance, merci pour votre réponse.

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  2. Effectivement, c'est un concept intuitif dont il n'est pas évident de donner une définition formelle.

    D'après la wikipedia, le mot institution désigne une structure d'organisation d'origine humaine et destinée à s'inscrire dans la durée.

    Les économistes pensent en priorité aux institutions juridiques et politiques. L'étude du rôle des institutions dans le courant orthodoxe en sciences économiques est assez récente, essentiellement parce que leur modélisation et leur "quantification" sont délicates.

    Plus récemment, les économistes du développement se sont beaucoup interrogés sur les conditions institutionnelles nécessaires au bon fonctionnement du capitalisme. Notamment, il semblerait que l'échec des politiques du "consensus de Washington" soit dû en partie au fait que les institutions des pays en développements sont différentes de celles des pays développés. Je ne suis malheureusement pas assez calé sur le sujet pour faire un exposé complet.

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  3. La sempiternelle question: qu'est-ce que l'institution? Au fait, si vous la prenez au sens large (ce que fait les économistes qui ont pour mission étudier le développement), ils tombent sur la même conclusion: l'impact est énorme (Charles Jones ou Bill Easterly par exemple). La question de l'ordre de grandeur, bon c'est plus la curiosité scientifique peut-être. S'il faut considérer l'institution au sens restreint, les papiers empiriques sur la croissance avec progrès technique (institution restreinte) en dit long (Solow dit c'est plus de 80% si je m'abuse). Mais en quoi...

    Sur les 3 articles cités, moi je n'ai lu que le premier...si c'est possible veuillez m'envoyer les 2 autres.

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  4. Si vous voulez que je vous envoie des articles, écrivez-moi à yannick.bourquin@ens-cachan.fr en me précisant les articles que vous voulez.

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  5. Et puis considérer les institutions au sens large (politique et juridique) pose un problème de taille.

    White et Lopez, par exemple, ont prouvé qu'au Moyen-Age, la sophistication institutionnelle avait regréssé, mais on a assisté à un progrès économique énorme comparé à l'époque d'avant. Evidemmet, ce progrès s'est accompagné aussi d'un progrès technique (institution) aussi sens d'aujourd'hui dans les théories de la croissance endogène. La corrélation n'est pas aussi facile pour certains esprits. Or, la période d'avant les romains avaient atteint un niveau élevé au niveau institution mais avec peu de progrès...

    Que dire de ces faits? Où est passé notre chère Institution? C'est là que votre premier paragraphe prend tout son sens. Le chemin reste long à parcourir, mais c'est déjà bien d 'essayer. J'espère qu'il ne s'agira pas d'elixir...tel que présentée par Bill Easterly.

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  6. Je dois préciser que la prospérité était présentée dans la période dite d'avant, mais avec peu progrès technique et non économique. Mais la période médiévale a rencontré les deux, mais un affaiblissement institutionnel...

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  7. Merci pour vos arguments ils vont m'être très utiles .

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  8. bonjour

    vous dites, au début du commentaire, que l'utilisation de la variable instrumentale (sur le taux de mortalité des colons) a permi de faire face au problème de réciprocité de la relation entre institutions et croissance. mais je ne comprend pas pourquoi. En effet, si l'on utlise cette variable instrumentale (qui ne joue que sur les institutions et pas sur la croissance actuelle), cela ne va nous donner qu'une corrélation, comme toujours, entre croissance et institutions: en quoi cela annulerait il l'impact de la croissance elle même sur les institutions?

    en fait, quel est l'intérêt de cette variable instrumentale ?

    merci d'avance

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  9. Bonjour,

    Ici justement, tout l'intérêt de la variable instrumentale est de ne pas avoir d'impact direct sur la croissance économique, mais d'avoir un impact sur la qualité des institutions. Donc, toute corrélation entre la variable instrumentale et la croissance économique ne peut venir que de l'impact indirect de la qualité des institutions sur la croissance économique.

    En fait, en utilisant cette méthode, on regarde certes l'impact des institutions sur la croissances mais en prenant en compte que les variations dans la qualité des institutions qui sont dues à une variation du taux de mortalité des colons, donc on annule l'effet de la simultanéité.

    Une autre façon de voir les choses consiste à dire que le taux de mortalité des colons créé une "expérience naturelle", c'est-à-dire des variations exogènes dans la qualité des institutions. Ca reproduit ce qui se serait passé si on avait fait varier artificiellement la qualité des institutions et avait observé le résultat sur la croissance économique.

    Après, si vous aimez les mathématiques, il existe des démonstrations plus formelles que vous trouverez aisément sur le web ou dans un manuel d'économétrie.

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  10. peut-on resumer quels roles jouent les institutions dans la croissance économique

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  11. Merci, billet très claire, ce qui est loin d'être la cas de mon cour d'économie du politique et des institutions...

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