jeudi 18 juin 2009

Inciter à vendre de la came "coupée" pour lutter contre le trafic de drogues

Le marché de la drogue est caractérisé par ce que les économistes appellent l'aléa moral. Les dealers profitent du fait que les consommateurs ne peuvent pas observer la qualité de ce qu'ils achètent (et qu'ils ne peuvent pas porter plainte ni consulter le service après-vente lorsqu'ils se font avoir).

Les quelques données américaines dont on dispose sont cohérentes avec cette hypothèse. On "voit" l'aléa moral avec le fait que les prix ne sont pas significativement corrélés avec la qualité (le taux de pureté).

Pourquoi tous les vendeurs ne vendent-ils pas de la drogue "coupée" ? Essentiellement parce qu'ils souhaitent garder leurs clients sur le long terme et que le client se rend très vite compte de la qualité de ce qu'il achète. C'est le seul élément qui évite que le marché ne s'effondre (voir le célèbre article d'Akerlof). S'il n'y avait pas de relation de long-terme entre acheteurs et vendeurs, aucun vendeur ne serait incité à vendre de la drogue non-coupée. La qualité baisserait, les prix aussi, réduisant encore plus l'incitation à vendre de la drogue pure, etc etc, jusqu'à ce que le marché disparaisse.

Que se passe-t-il si un politicien frappe du poing sur la table et déclare :
"Il faut protéger nos enfants contre la drogue et durcir les peines de prison contre ces satanés dealers !" ?
Eh bien, Galenianos, Liccardo Pacula et Persico affirment que comme il devient plus dangereux pour un client de "tester" des nouveaux fournisseurs, la relation de long-terme entre acheteurs et vendeurs est renforcée ! Réduisant ainsi le risque que le marché ne s'effondre. Au passage, la population carcérale augmente, ce qui coûte à la société.

Les auteurs suggèrent une manière originale et gratuite (et même rentable) de lutter contre la drogue : réduire les peines de prison pour les individus qui vendent de la drogue coupée ! Inciter les dealers à escroquer les consommateurs donne une chance au "schéma Akerlofien d'effondrement du marché" de se produire. Et en plus, ça réduit la population carcérale, d'où les économies pour la société !

ref :

A search-theoretic model of the retail market for illicit drugs
Manolis Galenianos
Rosalie Liccardo Pacula
Nicola Persico
Working Paper 14980
http://www.nber.org/papers/w14980


10 commentaires:

  1. Curiosité scientifique non applicable et moins efficace, j'en suis persuadé...

    Une fois sortie, ils sont pas aussi bêtes. Ils font se convertir et faire des affaires de la plus belle de manière...

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  2. C'est à cause des choses comme ça qu'on veut pas de nous...Je suis presque sûr que les résultats auxquels ils ont abouti ne leur convainquent même pas.

    Et tout ça c'est la faute au vieux "artiste" Becker...

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  3. Le problème est plutôt une question de santé publique. Consommer de la mauvaise came peut être très dangeureux. Ca pose un gros problème éthique.

    Mais si on parvient à inonder le marché avec de la drogue de mauvaise qualité, ça ne peut pas être moins efficace que les destruction de plantation en Colombie (et c'est moins coûteux).

    Le problème de la non-observabilité de la qualité est ce qui fait que certains marchés ont du mal à se développer sur internet.

    Sans adhérer complètement à l'idée de base, je pense que c'est une piste intéressante à explorer.

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  4. Au passage, ce billet a été publié sur rue89 (http://www.rue89.com/droguesnews/2009/06/18/une-voie-originale-et-rentable-contre-la-drogue) et s'est fait descendre en flammes. Je pense que je n'ai pas réussi à capturer la richesse de l'analyse de l'article orginal.

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  5. Le problème reste un amont comme en aval. A l'unanimité, on se dit que la drogue est une mauvaise chose. Qui à nous de savoir ce que l'on veut réellement...C'est tout. Certes, le risque d'effondrement de marché à l'Akerklof existe, mais minimisable dans la mesure où l'on réfléchit avec des outils de la théorie de jeux.

    Ca reste une curiosité, à mon avis, qui peut avoir sa chance. Je préfère dire que je doute fort de son efficience, même de son efficacité...

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  6. J'ai jeté un coup d'oeil à la rue89...

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  7. Ah la la, tous ces lecteurs de Rue 89 qui vont penser que Akerlof s'écrit avec deux f !! Bon ils auront appris un peu de vraie économie au passage donc ce n'est pas si grave

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  8. Ohh la méga bourde de ma part !!! J'étais persuadé qu'il y avait deux f !

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  9. Mais que deviennent les dealers-escrocs une fois ressortis? Ils n'auraient pas une méchante tendance à se faire exécuter par les autres?

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  10. Je crois que de toutes façons, c'est déjà plus ou moins la loi de la jungle dans ce milieu (cf. la description qu'en font Levitt et Dubner dans Freakonomics). De plus, le mec qui escroque le fait déjà avant d'aller en prison.

    Dans ce genre d'analyse, j'ai l'impression qu'il est difficile de déterminer quel est l'objectif social exact qu'il faut poursuivre. Il y a au moins quatre types d'agents à prendre en compte : les proches des consommateurs de drogue, les consommateurs de drogue, les dealers et producteurs, l'Etat.

    On doit en même temps :
    - Minimiser les dépenses de l'Etat,
    - Dissuader les consommateurs et les aider à sortir du circuit,
    - Protéger indirectement les proches des consommateurs (en empêchant les consommateurs de leur nuire et en évitant que la consommation ne se "propage"),
    - Inciter les dealers à changer d'activité.

    La difficile question est de savoir jusqu'à quel degré il faut prendre en compte le bien-être des consommateurs et des dealers. On ne va quand même pas leur tirer dessus à vue (ce qui reviendra à associer un poids nul à leur bien-être) mais on leur reconnaît une part plus ou moins grande de responsabilité à chacun, ce qui rend "acceptable" le fait de les sanctionner, mais jusqu'à quel point ?

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