lundi 8 juin 2009

Bien-être et chômage : le rôle des normes sociales

On entend souvent dire que les économistes et les sociologues devraient plus souvent collaborer, notamment afin que les phénomènes sociologiques soient pris en compte dans les modèles économiques. Je subodore que la plupart de ceux qui disent ça sous-estiment la difficulté de l'exercice !

Andrew Clark a relevé le challenge dans un article de 2003 dans le Journal of Labor Economics intitulé "Unemployment as a Social Norm: Psychological Evidence from Panel Data."

En utilisant des données britanniques en panel sur 40000 individus suivis pendant 7 ans, l'auteur cherche à comprendre comment évolue le bien-être des individus en fonction de leur situation (chômeur ou occupant un emploi). Le bien-être est mesuré par les réponses à douze questions issues du General Health Questionnary.

L'auteur suppose qu'il existe une norme : avoir un travail. Le bien-être des individus ne respectant pas la norme (c'est-à-dire les chômeurs) serait négativement affecté, mais proportionnellement au nombre d'individus qui respectent la norme. C'est-à-dire qu'un individu est moins affecté "socialement" par le chômage si le taux de chômage parmi ses proches ou dans sa ville est très élevé. En revanche, son bien-être diminue beaucoup plus si tous ses proches ont un travail.

Est-ce que cette théorie est confirmée par les données ? Il semblerait que oui. L'auteur trouve les relations suivantes :
  • Le bien-être d'un individu est négativement affecté par le fait de se retrouver au chômage.
  • Le bien-être d'un individu qui travaille est négativement affecté par le chômage des autres.
  • Le bien-être d'un individu au chômage est positivement affecté par le chômage des autres !

Bizarrement, l'effet est plus fort pour les hommes que pour les femmes.

En quoi est-ce intéressant pour l'analyse économique ? Si un individu a beaucoup de chômeurs autour de lui, alors il est peu affecté par le chômage lui-même. L'intuition suggère que de ce fait, il est moins enclin à chercher un travail, intuition à nouveau confirmée par les données. Une explication alternative du phénomène serait que lorsque la conjoncture est mauvaise, le chômage est élevé et les emplois sont rares, donc les chômeurs ne sont pas incités à chercher du travail. Les données montrent que cette explication est vraie mais ne capture pas la totalité de l'effet. Les normes sociales jouent donc également un rôle dans la recherche d'emploi.

Si cette analyse est vraie, cela explique pourquoi le chômage dans une région ou un quartier peut être plus persistant que ne le prédisent les modèles standards. En effet, aucun individu ne veut être le premier à chercher un emploi puisque le gain en terme de bien-être d'un individu qui retrouve un emploi alors que ses proches sont au chômage est très faible.

ref :

Unemployment as a Social Norm: Psychological Evidence from Panel Data
Author(s): Andrew E. Clark
Source: Journal of Labor Economics, Vol. 21, No. 2 (Apr., 2003), pp. 323-351


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