mercredi 27 mai 2009

Qu'est-ce qui fait un bon prof ?

La réponse est : on n'en sait rien. Dans cet article de 2004, Hanushek et Rivkin font le bilan suivant :

  1. La qualité des enseignants est importante et a un impact visible sur les résultats scolaires des étudiants.
  2. On n'a pas suffisamment de connaissances à l'heure actuelle pour mener des politiques appropriées qui élèveraient la qualité des enseignants.
  3. Le niveau de diplôme d'un enseignant est très peu corrélé avec sa qualité, de même que ses résultats aux concours.
  4. Accroître le niveau de diplôme ou de qualification requis pour enseigner peut être très coûteux. Cela réduirait l'attractivité du métier d'enseignant et il faudrait donc accroître leur rémunération pour parer à la pénurie.
  5. Accroître les salaires serait coûteux et inefficace en terme de qualité des enseignants.
Le cinquième point mérite des explications. Le raisonnement des auteurs est le suivant. Accroître les salaires augmente l'attractivité de la profession et provoque les deux effets suivants : plus d'individus seront incités à démarrer une carrière d'enseignant, et moins d'enseignants quitteront la profession (ou ils la quitteront moins vite).

Une étude montre par ailleurs que la qualité moyenne de ceux qui partent est inférieure à la qualité moyenne des enseignants qui restent. Désinciter les enseignants à quitter la profession n'aura donc pas d'impact positif sur la qualité moyenne de l'enseignement.

L'arrivée de nouveaux enseignants sur le marché peut accroître la qualité si "le système" est capable de sélectionner les meilleurs parmi eux. Or, les auteurs affirment, études empiriques à l'appui, que ce n'est pas le cas (plus précisément, on sait reconnaître les bons enseignants, mais on ne les privilégie pas lors du recrutement).

Ils pensent que l'approche à adopter est tout autre. Leur diagnostic se résume dans cette phrase :
"Perhaps the largest problem with the current organization of schools is that
nobody’s job or career is closely related to student performance."

"Peut-être que le plus gros problème avec la façon dont sont organisées les écoles à l'heure actuelle est que la carrière des agents n'est aucunement affectée par les performances des étudiants."


Ils précisent qu'ils n'entendent pas par là que les agents ne font pas de leur mieux, mais qu'ils répondent aux incitations. Par exemple, les éléments à leur disposition suggèrent que les proviseurs savent distinguer les bons enseignants des mauvais, mais que cette information n'est pas utilisée en pratique.

S'il soutiennent que la responsabilisation des agents est nécessaire à l'accroissement de l'efficacité, il reconnaissent que malheureusement, cette condition n'est pas suffisante. Les expériences menées sur la rémunération à la performance des enseignants ont donné des résultats mitigés. Dans la pratique, soit les enseignants trichent (voir la description qui en est faite dans Freakonomics), soit ils accroissent le temps consacré à la préparation aux tests.

Ils concluent en rappelant qu'il y a un grand nombre de schémas incitatifs possibles et que nous n'en avons essayé que très peu. La conception et le test de tels schémas est une orientation possible de la recherche future.

Ref :

How to Improve the Supply of High Quality Teachers
Eric A. Hanushek, Steven G. Rivkin, in Diane Ravitch (ed.), Brookings Papers on Education Policy 2004 (Washington, DC: Brookings Institution Press, 2004), pp. 7-25.
"The Market for Teacher Quality "
Eric A. Hanushek, John F. Kain, Daniel M. O’Brien and Steven G. Rivkin, NBER Working Paper w11154, February 2005


3 commentaires:

  1. La proposition n°1 rejoint ce que les sociologues appellent "l'effet maître" : l'enseignant a une influence personnelle sur la réussite de certains élèves.

    La proposition n° 2 est logique puisque le problème est justement qu'on ne rentre pas dans la boite noire des classes pour analyser les processus d'apprentissage et qu'on ne peut donc identifier ceux qui sont les plus efficaces.

    La proposition n° 3 n'est pas étonnante puisque le niveau de formation initiale n'indique pas la qualité de cette formation par rapport à la tâche d'enseignement. Un diplôme plus élevé indique la maîtrise de compétences supplémentaires, certes, mais qui n'ont pas d'utilité pour l'enseignement donc la réussite des élèves.

    La proposition n°4 découle de la 3e : si plus de diplome ne sert à rien, il est inutile d'élever le niveau de qualification des enseignants ! Cela dit, il manque une réflexion sur le type de qualification, sur la nature des enseignements utiles pour améliorer la formation et rendre les professeurs plus efficaces. C'est difficile (à cause de la proposition 2) mais pas impossible.

    La proposition n° 5 est contestable. D'une part, parce que l'on peut créer un nouveau corps d'enseignant mieux payés comme on l'a fait avec les professeurs des écoles qui cohabitent avec des instituteurs. Ces professionnels plus qualifiés et mieux payés n'empêchent pas la sortie des salariés plus anciens et moins motivés. D'autre part, comme l'ont montré Taylor, Ford et Toyota (y'a pas qu'ohno !) la motivation passe AUSSI par la rémunération.
    Rémunérer l'agent en fonction d'objectifs obligerait la société à fixer des priorités, à hiérarchiser l'importance de ses tâches quotidiennes. Si l'importance est le résultat aux tests, alors il faut accepter que le professeur passe plus de temps sur cet exercice. La question est donc : un enseignant est "bon"... pour qui ? pour quoi ?

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  2. Concernant la proposition n°2, je pense que le problème ne vient pas du fait qu'on "refuse d'entrer dans la boîte noire". Au contraire, de nombreuses études ont été menées sur les différentes mesures pédagogiques qui sont efficaces ou non (on trouve quelques exemples dans le chapitre 3 de "Economie de l'éducation" de J.J. Paul). Le problème vient du fait qu'en sciences sociales de manière générale, et tout particulièrement en économie de l'éducation, il est extrêmement difficile de mesurer l'impact d'un facteur pris isolément. Si vous lisez les études sur les effets de pairs par exemple, vous verrez la complexité incroyable des techniques statistiques et économétriques mises en oeuvre pour aboutir à la conclusion modeste que "les effets de pairs existent" !

    Par rapport à la proposition 4, effectivement, il faudrait faire des études qualitative plus poussées. On peut juste dire, que malgré les recherches qui ont été faites, il a pour l'instant été impossible d'établir un lien entre formation des enseignants et qualité des enseignants. Bien sûr, rappelons que absence de preuve ne signifie pas preuve de l'absence !

    Pour la proposition 5, les économistes cherchent à mesurer le gain en "capital humain" obtenu par les individus grâce à la scolarité (l'accroissement de productivité en fait). Problème : on ne peut pas observer le capital humain ! De ce fait, on doit utiliser des variables "proxy" comme les résultats aux tests ou les salaires futurs.

    Comme on ne peut pas rémunérer un enseignant de collège par rapport au salaire que toucheront ses élèves dans dix ans, c'est un peu compliqué. Et effectivement, si on utilise les notes, du coup, les enseignants vont chercher à maximiser les notes, même si ça veut dire se focaliser sur la préparation aux examens plutôt que sur l'acquisition de connaissances.

    J'ai eu un problème un peu similaire quand j'ai commencé ma carrière de chargé de TD en L1 : je voulais enseigner l'économie aux étudiants, mais eux voulaient avoir leur diplôme. Soit je passais des heures à leur faire faire des exercices débiles (comme calculer des équilibres) mais qui tombent au partiel, soit j'essaie de rendre la matière intéressante. Ce fut extrêmement difficile de concilier les deux objectifs !

    Quant à savoir si augmenter les salaires inconditionnellement accroît la motivation et donc l'efficacité, je pense qu'il doit exister des études sur ce sujet. Si quelqu'un en trouve une, je suis preneur.

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  3. Je n'ai pas dit que les économistes refusaient d'entrer dans la boite noire... je pense surtout que c'est difficile. Parce que cela oblige à préciser ce que l'on cherche. Car le "bon" prof n'a pas forcément le même profil selon le niveau d'enseignement (primaire, secondaire, supérieur) et le type d'enseignement (technique ou général). Le "bon" prof dans une classe de 20-24 élèves l'est-il toujours dans une classe de 30-35 ? Le "bon" prof dans une classe de centre ville l'est-il encore dans une classe de banlieue ? Le "bon" prof de finance l'est-il pour tous les étudiants ?

    J'insiste mais la rémunération oblige à préciser ses objectifs. Le problème des enseignants est qu'ils ont trop d'objectifs. Vous, par exemple, vous vouliez interesser les élèves (objectif 1) et en même temps leur donner les moyens de réussir les partiels (objectif 2). Et la difficulté est que la priorité est discutable. Si on vous paye pour atteindre un objectif déterminé, celui-ci devient prioritaire. La règle est simple et claire.

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