dimanche 31 mai 2009

L'effet des syndicats à long-terme sur les firmes

En théorie, l'impact des syndicats sur la productivité d'une firme est ambigu. D'un côté, les syndicats peuvent forcer l'employeur à sacrifier l'efficacité de l'entreprise pour accroître les salaires, limiter les licenciements ou en résistant à l'introduction de nouvelles technologies. De plus, les grèves affectent négativement la productivité. D'un autre côté, les syndicats peuvent améliorer l'efficience de la firme en fournissant des informations sur les préférences des salariés. De ce fait, les dirigeants peuvent réaliser des meilleurs arbitrages entre niveau des salaires et conditions de travail. Une amélioration du bien-être des employés réduit le turn-over et améliore la motivation, ce qui peut accroître la productivité.

Une étude de Lee et Mas sur l'effet des syndicats à long terme aboutit à des résultats assez explosifs. En comparant sur une très longue période (1961-1999) les firmes américaines où un syndicat s'est formé "de peu" et celles où la formation a échoué de justesse, les auteurs arrivent aux conclusions suivantes :
  • La formation d'un syndicat réduit de 40500 dollars (de 1998) par travailleur en droit de voter, la valeur d'une firme sur les marchés.
  • Le bénéfice par action est réduit d'un montant important (entre 10 et 40% en fonction de la puissance du syndicat ainsi formé) durant plus d'un an.
  • Cette baisse est due à 80% à l'accroissement des salaires et à 20% à la perte d'efficacité entraînées par la formation du syndicat.
Bien évidemment, il faut mettre ça en balance avec deux éléments. Tout d'abord, cette méta-analyse de Doucouliagos et Laroche réalisée en 2003 qui montre qu'il n'est pas évident de mettre en évidence le lien entre présence d'un syndicat et productivité (il semblerait que l'impact sur la productivité soit négatif en Grande-Bretagne et positif aux Etats-Unis). Ensuite, il faut considérer ce qu'en disent les économistes français notamment Cahuc et Algan dans "la société de défiance" et Cahuc et Zylberberg dans "les réformes ratées du président Sarkozy". Ceux-ci mettent en avant les problèmes fondamentaux que posent des syndicats désorganisés, opaques et peu puissants.

Ref :

Long-run impacts of unions on firms :
New evidence from financial markets, 1961-1999
David Lee, Alexandre Mas
Working Paper 14709
http://www.nber.org/papers/w14709

What Do Unions Do to Productivity ? A Meta-Analysis
Christos Doucouliagos, Patrice Laroche
Industrial Relations, Vol. 42, No. 4 (October 2003).


9 commentaires:

  1. Bonjour,

    Premièrement bienvenu à ce Blog et merci pour vos intéressants billets.
    J’ai une ou deux questions, peut-être un peu naïves. Premièrement pourquoi assimiler « performance » d’une entreprise et « valeur de la firme sur les marchés » ? Par exemple Adam Smith dans la Richesse des Nations (livre 2 chapitre 5) considère l’efficacité d’un secteur à la lumière du contenue en emploi de sa croissance. Ainsi, pourrions-nous considérer que la présence d’un syndicat qui limite le licenciement contribue dans une certaine mesure à cet objectif.
    Le problème n’est donc pas en quoi les syndicats nuisent à la performance mais pourquoi le mode de concurrence particulier dans lequel nous sommes privilégie un type particulier de valorisation sociale et économique de l’entreprise.
    Secondement, en influençant le partage de la Valeur Ajoutée, on peut considérer que la mise en place de syndicats a pour effet une hausse de la demande effective (du bon vieux keynésianisme quoi).

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  2. Bonjour,

    Ces questions ne sont pas du tout naïves ! La mesure de la performance d'une entreprise n'est pas chose aisée et plusieurs indicateurs peuvent être utilisés.

    Tout d'abord, je crois avoir observé une sorte de consensus parmi les économistes orthodoxes (qu'on me corrige si je me trompe) pour décomposer le problème des marchés en deux temps. Dans un premier temps, il s'agit de maximiser l'efficacité des marchés de manière à avoir "le plus gros gâteau possible" à se partager. Dans un deuxième temps, on redistribue les parts du gâteau de manière à en donner à ceux qui n'en ont pas eu beaucoup. Le risque à vouloir altérer le processus de production par soucis de justice sociale est de perdre plus en efficacité que si on utilise la redistribution a posteriori. Cette idée apparait dans les deux premiers théorèmes de l'économie du bien-être.

    Toutefois, je ne suis pas d'accord pour utiliser le nombre d'emplois comme une mesure d'efficacité pour une raison simple : si la productivité par travailleur d'un secteur augmente plus vite que dans les autres secteurs, le niveau de l'emploi dans ce secteur diminue (c'est le "déversement" d'Alfred Sauvy) bien que l'efficacité augmente (on parvient à produire plus de biens avec moins de travailleurs).

    D'autre part, limiter le licenciement freine le processus de destruction-créatrice qui est la base de la croissance économique. Cela peut-être efficace dans un pays où les chômeurs n'ont pas de filet de sécurité ou lorsque le marché est très rigide et qu'il est difficile de retrouver un emploi. Cahuc et Zylberberg rappellent dans "Le chômage, fatalité ou nécessité ?" que la protection contre le licenciement tend à accroître la durée du chômage sans avoir d'impact sur le niveau du chômage lui-même (car cette protection réduit les licenciements mais réduit aussi les créations d'emplois).

    Ensuite, concernant le partage de la valeur ajoutée, une hausse des salaires "forcée" est souhaitable dans un cas bien précis : si les employeurs se comportent en oligopsones et utilisent leur pouvoir de marché pour pousser les salaires à la baisse. Si la concurrence n'est pas parfaite, les salaires sont en dessous de la productivité des travailleurs. Augmenter les salaires accroît alors l'offre de travail sans diminuer la demande de travail (et permet ainsi à la fois de réduire le chômage et d'accroître la production).

    En revanche, si jamais les salaires passent au dessus de la productivité marginale, tout écart avec le niveau d'équilibre risque de se traduire par une hausse du chômage.

    Toutefois, je dois admettre qu'il existe des modèles dits "à équilibres multiples" qui présente le chômage comme un défaut de coordination. Une hausse de la demande pourrait alors faire passer l'économie d'un équilibre avec chômage de masse à un équilibre avec plein-emploi. Malheureusement, je ne suis pas spécialiste de ces modèles, et je ne peux donc pas donner d'avis sur leur validité.

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  3. Je ne sais pas s'il est possible de résumer la pensée "orthodoxe" (avec toutes les problèmes que posent ce terme) par les deux temps 1/ plus de croissance, 2/ répartition. D'après ce que j'en entend, un raisonnement en terme d'équilibre ne pose pas en soi la question de la croissance mais de la répartition de ces fruits de manière pareto optimale (mais surtout corrigez moi!). La "répartition" semble au contraire ne sembler légitime qu'ex ante (via par exemple l'hypothèse de survie) et justement car une répartition sur la base d'un vecteur de prix fournis d'équilibre correspond à un optimum de pareto donc n'y touchons pas.

    En ce qui concerne le fait que si "les salaires passent au dessus de la productivité marginale, tout écart avec le niveau d'équilibre risque de se traduire par une hausse du chômage", oui mais si l'on se place dans le cadre théorique néoclassique basic ignorant les conséquences en termes de demande de consommation.

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  4. Certes, le modèle d'équilibre général est statique, mais le problème reste le même : atteindre une allocation Pareto-optimale implique de produire le plus possible (par exemple en supprimant les monopoles) au plus faible coût.

    Même quand on introduit de la dynamique (par exemple le modèle à générations imbriquées de Diamond-Allais ou le modèle de croissance optimale de Ramsey), la préoccupation reste d'abord d'atteindre la Pareto-optimalité (critère qui ne prend pas en compte la justice sociale), sous-entendant ainsi que si le résultat est inéquitable, on redistribuera.

    Lorsque j'enseignais l'économie publique, j'ai repris la présentation des manuels habituels. La question de la justice sociale était toujours mise de côté au profit de la question de l'efficience. On retrouve cette "décomposition" dans l'articulation entre choix social (quel optimum de Pareto veut-on choisir ?) et le mecanism design (comment faire en sorte d'atteindre l'optimum que la société a choisi ?).

    Toutefois, je reconnais que c'est une interprétation très personnelle et probablement très imparfaite de la pensée orthodoxe.

    Sur la question des salaires, il y a une littérature empirique assez fournie sur le sujet. Les deux études classiques sont celles de Card et Krueger (1993 je crois) sur le salaire minimum dans les fast-foods et celle de Abowd, Kramarcz et Margolis (1999) sur le salaire minimum en France. La première trouve un impact positif et la deuxième un impact négatif. Une interprétation possible serait que le salaire minimum est bénéfique jusqu'à un certain niveau, puis ses effets pervers se font sentir.

    Malgré tout, l'idée qu'un employeur ne va pas embaucher quelqu'un à un salaire supérieure à sa productivité est relativement robuste sur le plan logique. Même si la demande augmente, comment justifier qu'on embauche quelqu'un plus cher que ce qu'il produit ? Ou alors, il faut établir un lien entre niveau de la demande et productivité des salariés. Avez-vous des références à ce sujet ?

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  5. Sur le point de l'exclusion de la justice sociale je suis d'accord avec vous. Walras, par exemple, tend à désigner un bon système économique comme un système "neutre" vis-à-vis de la justice sociale, ce contentant d'égaliser offres et demandes indépendamment des mérites de chacun.

    Concernant l'hypothèse de Salaire = Pm, évidemment l'hypothèse est plus que robuste. L'erreur me semble par contre de croire que les entreprises attendent cette égalisation pour arrêter d'embaucher. Lorsque l'on dit qu'une hausse des salaires, via par exemple un accroissement des cotisations sociales à la charge de employeur, va entrainer une hausse du chômage, on pose l'hypothèse lourde que nous sommes déjà à ce fameux point d'équilibre alors même que celui-ci est non-unique et divergeant (du moins étant donné l'état des savoirs). Autrement dit, le salaire ne dépassera jamais le coût marginal mais est-ce la seul information dont se sert la firme pour embaucher?

    Mais j'avoue que je ne suis pas un spécialiste de la question.

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  6. Juste une petite précision, sans relancer toute la discussion : le lien entre charges sociales et chômage a été observé empiriquement. Des études sont citées dans les différents livres de Cahuc et Zylberberg.

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  7. 4ème paragraphe:

    http://blog.lefigaro.fr/geopolitique/2009/06/general-motors-la-fin-dune-epo.html

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  8. Il serait intéressant de savoir si la présence d'un syndicat n'a pas aussi une fonction de cohésion sociale dans l'entreprise qui permet de fixer les salariés, ce qui est source d'effet d'expérience pour l'entreprise. L'intégration dans le groupe de salariés ne peut-il pas être un facteur de productivité ?
    Il conviendrait certainement de distinguer l'effet des syndicats des pays nordiques ou du japon, et l'effet des syndicats des autres pays, plus divisés et moins intégrés à l'entreprise.

    En conclusion la désyndicalisation française serait alors une bonne chose pour les entreprise française non ?

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  9. Justement, les syndicats jouent un rôle très important et leur faiblesse nuit à la qualité du dialogue social. Dès qu'on m'aura rendu mon livre "les réformes ratées du président Sarkozy", j'écris une note de lecture et j'en dis plus (il y a un chapitre entier consacré à ce sujet si je me souviens bien).

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